Sports

Coming-out: vous avez peur pour la performance sportive? Regardez l'armée

Nathaniel Frank, mis à jour le 19.05.2013 à 10 h 58

N’écoutez pas les gens qui vous disent qu’un sportif gay va diviser une équipe: ils disaient la même chose à propos des gays dans l’armée.

Jason Collins (à droite), le 5 janvier 2013. REUTERS/Tami Chappell

Jason Collins (à droite), le 5 janvier 2013. REUTERS/Tami Chappell

La déclaration de Jason Collins, joueur de basket de la NBA, dans laquelle il affirme son homosexualité a été, c’est heureux, saluée par de nombreux messages de soutien de ses pairs, de Dwyane Wade, Pau Gasol et Tony Parker. Mais avant que cet événement très anticipé ne se produise, on a pu entendre de nombreux commentaires négatifs provenant tant de sportifs que des éditorialistes sur les conséquences potentiellement négative d’une homosexualité ouvertement affichée dans le milieu sportif.

Chris Clermont, défenseur des Seattle Seahawks a ainsi déclaré sur Twitter qu’à ses yeux, un coming-out de sportif était un acte «égoïste», car cela revenait, selon lui, à «tenter de tirer la couverture à soi» ainsi qu’à «séparer les vestiaires et diviser une équipe.».

Les Miles, coach de football américain universitaire, a déclaré que si un joueur de son équipe effectuait son coming-out, il lui faudrait revoir «la manière dont je pense les vestiaires, les déplacements et les séjours à l’hôtel, et tout ça. Si ça ne pose pas question, je pense que le problème peut-être résolu».

Alfred Blue, arrière de la LSU, s’est quant à lui lâché sur les stéréotypes concernant le manque supposé de virilité des hommes homosexuels:

«Le football américain est censé être un sport violent –un sport agressif réservé aux hommes, aux vrais. Sur le terrain, il n’y a pas de place pour les petits garçons. Si tu es gay, on te traitera comme une chochotte. Tu saisis? Je veux dire: comment tu peux à la fois vouloir nous ressembler et vouloir être avec un mec?»

(Entre-temps Blue s’est excusé d’avoir tenu ces propos.) Même un commentateur par ailleurs sympathique, comme Mike Florio, figure du football américain, a suggéré que le fait d’avoir un coéquipier affichant son homosexualité risquait de «créer une distraction importante pour lui, pour ses équipiers et pour le club dans son ensemble».

Du réchauffé

Ces arguments ont quelque chose de familier: ils ont tous été tenus par ceux qui continuaient de promouvoir l’éviction automatique de l’armée américaine pour les militaires qui affichaient leur homosexualité: cela va miner la cohésion de groupe et mettre la mission en péril, disaient-ils. Ça reviendrait à placer l’individu avant le groupe. Ça provoquerait le chaos dans les douches et les vestiaires. Ça constituerait une «distraction».

Dans les années qui ont précédé l’abandon du fameux «Don’t ask, Don’t tell» (DADT: une règle qui voulait que les militaires homosexuels ne s’affirment pas comme tels sous peine d’être chassés de l’armée, aucune question sur les orientations sexuelles n’étant par ailleurs posée aux militaires, NdT) en 2011 et depuis qu’il a été abandonné, chacun de ces arguments empiriques a été démonté. Il ne reste plus guère que les adversaires affichés de l’homosexualité, tenants de l’ordre moral ou religieux, pour continuer de les propager.

Quelles sont les leçons que l’on peut tirer de disparition de cette règle qui s’appliquait au sein de l’armée américaine dans cette époque qui s’ouvre devant nous et où de plus en plus de sportifs homosexuels assument et affichent leur homosexualité?

Le premier enseignement, c’est que les questionnements autour de l’intimité dans les vestiaires, de la cohésion de l’équipe ou des éventuels effets sur la mission à remplir se sont avérés totalement infondés. Sur ces questions, les données abondent.

Une gigantesque masse de documents provenant de l’armée, d’organisations, d’études universitaires ou sur les lieux de travail remontant jusqu’à la Seconde Guerre mondiale montrent que ce qui compte pour accomplir une mission n’a rien à voir avec une cohésion sociale, mais plutôt avec ce que les chercheurs appellent «l’intérêt de la tâche pour chacun des membres». Robert MacCoun, psychologue à l’université de Berkeley, contributeur d’une étude ordonnée par le Pentagone quand cette institution a pour la première fois envisagé de conserver dans ses rangs des soldats ouvertement homosexuels en 1993, a par la suite publié les résultats d’une étude extensive de 50 années de recherches portant sur plus de 200 publications.

MacCoun en est arrivé à la conclusion que «c’est cette cohésion en vue de l’accomplissement d’une tâche, pas la cohésion sociale ou la fierté d’appartenir au groupe qui guide la performance du groupe. Cette conclusion est conforme aux résultats de centaines d’études en psychologie des groupes industriels ou organisationnels».

En d’autres termes, l’idée que les membres d’un groupe doivent partager les mêmes valeurs, voire s’apprécier, pour travailler efficacement ensemble est effectivement un mythe. La corrélation positive entre la cohésion de groupe et la performance ne résulte pas de l’affection des membres les uns pour les autres, mais du fait que les membres du groupe sont collectivement engagés dans la poursuite d’un même objectif immédiat.

La cohésion du groupe n’est pas menacée

Si vous êtes sceptiques à l’égard de cette recherche et pensez que la cohésion sociale joue, sachez qu’il n’existe aucune preuve que la présente d’homosexuels assumés nuise à la cohésion sociale d’organisations aussi variées que des unités militaires, un service au sein d’une entreprise ou une équipe sportive. C’est particulièrement vrai dans la société actuelle, qui connaît des taux d’acceptation de l’homosexualité jamais atteints. Certes, de nombreux membres d’un groupe peuvent ne pas aimer les homosexuels. Mais d’un strict point de vue pratique, si l’on se penche sur les effets d’un tel comportement sur la cohésion et l’efficacité, cette question est un non-sens total: cela n’a aucun effet sur les performances du groupe.

Tout cela était déjà connu alors que la règle «Don’t Ask, Don’t Tell» était encore en vigueur et a été confirmé par l’armée elle-même par le biais d’une des recherches les plus extensives jamais menée sur les homosexuels assumés au sein de l’armée. Depuis que cette pratique a cessé, les recherches empiriques ont confirmé ce que les avocats de la cause LGBT affirmaient sans relâche depuis des années: que l’égalité au sein de l’armée ne nuirait pas aux unités.

Dans une étude que j’ai co-écrite et dont j’ai déjà fait mention dans Slate.com, une équipe de militaires et d’universitaires a démontré à la suite d’une recherche approfondie que l’admission des personnes ouvertement homosexuelles au sein de l’armée américaine «n’avait eu aucun impact négatif tant sur les performances générales de l’armée que de ses composantes: cohésion des unités, recrutement, rengagement, agressions, harcèlement ou moral».

Une deuxième leçon à tirer de cette bataille autour du DADT, c’est que les personnes ouvertement homosexuelles ne deviennent une «distraction» que lorsque des personnes hétérosexuelles en font tout un fromage. En 2010, le général James Amos, commandant du corps des Marines avait déclaré que la présence de soldats ouvertement homosexuels risquait de provoquer une «distraction» au sein de la troupe et que «les erreurs et les distractions coûtent la vie à des Marines». Je vais ici me garder de blaguer sur le sujet –mais je pourrais demander au général pourquoi, selon lui, tant de Marines sont ou seraient distraits par les personnes ouvertement homosexuelles. Il suffit de dire que même si certains observateurs sérieux craignaient que la levée de cette interdiction ne provoque une hausse des pertes, même le très conservateur Family Research Council n’a pas pu le démontrer depuis les deux années qui se sont écoulées depuis la fin de cette règle.

L'affaire Meinhold

Je n’ai connaissance que d’un seul cas documenté qui a vu la présence d’une personne ouvertement homosexuelle provoquer un certain grabuge au sein des troupes. En l’espèce, le grabuge fut provoqué par l’opposition à la réintégration d’un officier au sein de la Navy et par la couverture médiatique de cet incident. En 1992, alors que la nation débattait autour de la promesse du candidat Clinton de permettre aux personnes homosexuelles de servir au sein de l’armée, Keith Meinhold, officier instructeur sur les simulateurs de vol au sein de la marine américaine, annonça son homosexualité sur ABC News. Meinhold fut chassé de l’armée, intenta un procès à la Navy, le gagna et obtint sa réintégration.

Quand la question de la levée du DADT fut évoquée au Congrès, des articles de presse indiquèrent que le chef d’état-major de la marine avait «reçu un déluge de lettres furieuses émanant de marins et d’officiers autour de cette question». Les représentants de la marine américaine s’emparèrent du sujet pour souffler sur les braises du ressentiment et de l’opposition en citant le jugement prononcé en faveur du retour de l’officier et sa couverture médiatique comme une preuve que la présence des gays affectait le moral des troupes. Certes, mais Meinhold n’aurait jamais été «réintégré» au sein de la marine américaine s’il n’en avait pas été viré en premier lieu et à cause d’une législation anti-homosexuelle! En réalité, les incidents provoqués par son retour furent mineurs et temporaires et généralement provoqués en haut lieu.

On peut tirer deux leçons de cette affaire Meinhold. La première, c’est que la responsabilité des éventuels troubles dus à des préjugés sont à chercher du côté de leurs auteurs, pas de leurs victimes. Deuxièmement, l’importance de la hiérarchie et des messages qu’elle envoie, afin d’indiquer que les discriminations et les préjugés ne seront pas tolérés, un principe qui est de l’ordre du cliché, mais qui est pourtant régulièrement mis en avant par les recherches sur le rôle des chefs dans l’organisation des groupes. 

La dernière des leçons à tirer de cette question du DADT est positive. La recherche a montré –avant comme après son abandon– les bénéfices incalculables qu’il y a à sortir du placard. Le placard a en effet des conséquences désastreuses sur le bien-être mental ainsi que sur la cohésion et l’intégrité d’un groupe, tant en raison de la répression émotionnelle qu’il provoque chez les personnes LGBT que du manque d’honnêteté qu’il impose. Mes recherches récentes ont confirmé les bénéfices nombreux de l’abandon du DADT.

Comme je l’ai déjà expliqué, la véritable source d’opposition à une égalité de traitement à l’endroit des personnes ouvertement homosexuelles n’a en fait rien à voir avec le soi-disant «mal» que cela pourrait causer aux institutions américaines, qu’il s’agisse de l’armée, du mariage ou du sport professionnel.

Cette égalité ne cause aucun «mal», sauf à considérer qu’elle heurte les sensibilités étriquées d’une minorité qui se réduit comme peau de chagrin et un privilège hétérosexuel en pleine érosion. La véritable source d’opposition à l’égalité est morale et religieuse. Certains athlètes et certains supporters peuvent bien ne pas apprécier le fait de côtoyer des gays. Mais affirmer que leur présence aura des répercussions négatives sur leur équipe est infondé. N’oublions pas que le sport est censé être une activité récréative et ludique. Si les forces armées, où l’on peut risquer sa vie, sont parvenues à intégrer des personnes ouvertement homosexuelles, le sport professionnel peut sûrement y arriver...

Nathaniel Frank

Traduit par Antoine Bourguilleau

Nathaniel Frank
Nathaniel Frank (4 articles)
Directeur du WhatWe Know Project de la Columbia Law School
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