Monde

«Made in Bangladesh»: le secret bien gardé des entreprises françaises

Cécile Schilis-Gallego, mis à jour le 16.05.2013 à 17 h 39

Alors que l'effondrement du Rana Plaza a relancé la polémique sur l'activité des entreprises étrangères dans le pays, un accord sur la sûreté des usines, impulsé par des ONG et des syndicats, a été signé par 31 groupes dont un seul français, Carrefour.

Des vêtements retrouvés dans l'incendie d'une usine de Dacca, au Bangladesh, le 9 mai 2013. REUTERS/Andrew Biraj.

Des vêtements retrouvés dans l'incendie d'une usine de Dacca, au Bangladesh, le 9 mai 2013. REUTERS/Andrew Biraj.

Quelles entreprises françaises produisent des t-shirts «Made in Bangladesh»? A priori, il suffit de regarder les étiquettes pour le savoir. Et c'est en fait le seul moyen: aujourd'hui, les leaders du textile n'ont aucune obligation de révéler la liste des fabricants auxquels ils recourent. Résultat, en cas d’accident, tout le monde nie la moindre implication.

Le plus meurtrier en date, l'effondrement du Rana Plaza dans la banlieue de Dacca fin avril, a mis une nouvelle fois en lumière la condition des travailleurs du textile au Bangladesh. Trois semaines après le drame, les recherches viennent de s'arrêter sur un bilan de 1.127 morts. Plus de 600 travailleurs sont encore portés disparus.

Si l’irlandais Primark, l’espagnol Mango et l’italien Benetton ont reconnu avoir eu recours à des fabricants présents dans l'usine, d'autres marques, dont les étiquettes auraient pourtant été retrouvées dans les décombres, continuent de le nier. C'est notamment le cas du distributeur Carrefour, qui a été pointé du doigt par la Fédération des ouvriers du textile et de l'industrie qui a affirmé avoir trouvé des vêtements de sa marque Tex dans les jours qui ont suivi le drame. Leclerc et sa marque de vêtements Siplec sont dans la même situation.

Plus de 1.700 morts depuis 2005

Pour les organisations internationales de défense des travailleurs du textile, le Rana Plaza est l'incident de trop. Depuis une dizaine d'années, la liste des drames s'allonge: effondrement de l'usine Spectrum en 2005, incendie de l'usine Tazreen en 2012 puis de Smart Export en janvier 2013. Au total, les accidents industriels impliquant le secteur textile bangladais ont fait plus de 1.700 morts depuis 2005, selon l'ONG Peuples Solidaires-Collectif Ethique sur Etiquette.

Aujourd'hui, le prêt-à-porter à bas coût est au coeur de l'économie du pays, qui est le deuxième exportateur mondial de vêtements. Les 5.000 ateliers textiles bangladais génèrent un chiffre d'affaire de 20 milliards de dollars. Sur place, les 4 millions de travailleurs paient le prix fort, avec des normes de sécurité inexistantes et des salaires d'une trentaine d'euros mensuels pour des journées de travail de dix heures.

Les clients des usines, eux, sont difficiles à «tracer». «On n'a pas accès aux listes des fournisseurs auprès desquels se fournissent les entreprises françaises», déplore Dorothée Kellou, de l'association Peuples Solidaires. «On n'a aucune information claire sur qui se fournit au Bangladesh.»

Les associations de défense des travailleurs, en partenariat avec les syndicats locaux, font un travail de fourmi pour constituer nom par nom la liste des entreprises présentes au Bangladesh. Mais trouver une étiquette ne suffit pas. Beaucoup, comme France Denim, continuent d'ailleurs de nier: «Ils disent qu'ils ne sont plus au Bangladesh, mais quand on les a contactés, ils n'ont pas été capables d'expliquer pourquoi ils avaient arrêté de produire là-bas», constate Nayla Ajaltouni, du collectif Ethique sur Etiquette.

Les entreprises françaises suivantes ont été citées lors des derniers accidents industriels:

Des certifications peu fiables, des audits gardés secrets

Même lorsque les entreprises reconnaissent avoir eu recours à ces fournisseurs, les conséquences pour elles se mesurent avant tout en termes d'image puisque leur responsabilité juridique n'est pas engagée. Des associations de défense des travailleurs, Amnesty International ainsi que des élus PS et EELV dénonçaient d'ailleurs cet état de fait dans une tribune parue sur Slate début mai.

Un vide juridique dont profitent largement des multinationales, qui savent qu'il est peu probable qu'elles soient condamnées pour les infractions commises par les sous-traitants.

Cette irresponsabilité juridique n’est pas compensée par des certifications d’usines fiables. Des audits sont réalisés mais les résultats ne sont pas rendus publics: il faut donc croire en la bonne foi des sous-traitants. Pour l'ONG Peuples Solidaires, aucune sécurité n'est assurée par le système actuel de certification:

«Les récentes tragédies mettent en lumière, une fois encore, le besoin urgent d'action et l'échec des systèmes reposant sur des audits sociaux. Deux des usines du Rana Plaza avaient été auditées par le Business Social Compliance Initiative (BSCI) et nombre des autres marques clients ont recours à des systèmes d'audits. Pourtant, toutes ont manqué d'identifier l'illégalité et l'insécurité des bâtiments.»

Les défauts de structure du bâtiment, auquel il avait été rajouté illégalement plusieurs étages, n'avaient d'ailleurs pas été décelés lors des audits, qui se concentraient principalement sur les conditions de travail: c'est ce qu'a expliqué le canadien Loblaw, qui a accepté d'indemniser les victimes.

Un accord pour faire pression sur les maisons-mères

Si les choses commencent à bouger légèrement au Bangladesh —des ouvriers du textile ont manifesté, provoquant la fermeture d’usines, et le gouvernement étudie l'augmentation du salaire minimum et un élargissement des droits syndicaux—, une mobilisation internationale est également en train de se mettre en place.

Les syndicats locaux et des organisations internationales (dont l'OIT, Clean Clothes Campaign, War on Want...) ont réclamé la signature par le maximum d’entreprises occidentales de «l'Accord de prévention des incendies et de sécurité des bâtiments», évoqué pour la première fois en 2012 après le drame de Tazreen et relancé après l'effondrement du Rana Plaza. Les syndicats internationaux IndustriALL et UNI Global Union, qui revendiquent tous deux plusieurs millions de travailleurs à travers le monde, avaient fixé le mercredi 15 mai comme date limite de signature. Pour faire pression sur les marques, une pétition avait été lancée sur internet et a récolté plus d'un million de signatures.

Les points principaux de l'accord sont les suivants:

  • Des inspections indépendantes des bâtiments
  • La publication des rapports d'enquête
  • La formation des travailleurs à leurs droits par les syndicats
  • Des rénovations obligatoires des bâtiments

Une seule marque française parmi les signataires

La liste des signataires, dévoilée ce 16 mai, compte 31 groupes. Parmi les plus importants, on compte Carrefour, PVH/Tchibo, Inditex (Zara), C&A, Primark, Benetton, Mango, Loblaws, Esprit, Tesco, Sainsbury's ou encore Abercombie&Fitch.

Le géant américain Wal-Mart a annoncé qu'il rejetait l'accord pour mener sa propre intiative, tandis que les négociations avec son compatriote GAP n'ont pas abouti. Ce sont les ONG qui ont été à la pêche aux signatures et qui ont contacté les entreprises à partir des informations parcellaires dont elles disposaient.

La France ne compte donc pour l'instant qu'une seule entreprise signataire, Carrefour. Les branches françaises de la Clean Clothes Campaign ont concentré leurs efforts sur ce groupe, dont le nom apparaissait déjà sur la liste des clients du fabricant Tuba Group, impliqué dans l'incendie de Tazreen en 2012.

Contactés par Slate avant la date-butoir, Casino et Pimkie avaient expliqué qu'ils n'étaient pas signataires de l'accord, tandis que Teddy Smith, Intersport et Auchan n’avaient pas fait de commentaire sur le dossier.

Cécile Schilis-Gallego

Mise à jour le 16 mai à 17h30 avec la liste complète des signataires.

Mise à jour le 15 mai à 19h30: Carrefour affirme «après enquête» que le groupe «n'a eu aucune relation commerciale avec les entreprises locales qui étaient en activité dans l'immeuble qui s'est effondré».

Achan «réaffirme avec force que [sa direction] n’a jamais effectué une seule commande auprès des entreprises qui travaillaient sur ce site de production.» Le groupe «a relancé de nouvelles investigations afin de vérifier si un de ses fournisseurs, en contradiction totale avec les contrats commerciaux conclus avec Auchan, aurait fait appel sans l’en informer, à un sous-traitant pour produire une référence de produits In Extenso sur ce site.»

Cécile Schilis-Gallego
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