Culture

«Le Pouvoir», ou Monsieur Hollande à l'Elysée

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 29

Le documentaire tourné pendant huit mois par Patrick Rotman fait ressortir le contraste entre un décor effrayant et un personnage antispectaculaire et donne à voir, sans complaisance ni agressivité, comment le pays est dirigé.

François Hollande regarde les résultats du second tour des législatives, le 17 juin 2012 à l'Elysée, dans «Le Pouvoir» de Patrick Rotman (Rezo Films).

François Hollande regarde les résultats du second tour des législatives, le 17 juin 2012 à l'Elysée, dans «Le Pouvoir» de Patrick Rotman (Rezo Films).

Le Pouvoir, le film de Patrick Rotman sur la première année du quinquennat, sort ce mercredi 15 mai, date de l'anniversaire de l'entrée en fonctions de François Hollande, sous le signe d’une triple étrangeté.

La première tient à son existence même, à l’autorisation donnée à une équipe de cinéma d’accompagner le président de la République dans son bureau, les salles de réunions et les couloirs de l’Elysée, dans sa voiture officielle et l’avion qui l’emmène, le temps d’une séquence, à New York. Jamais une telle proximité avec un président français, ni même d’ailleurs avec un haut dirigeant en activité, n’avait été accordée.

Bien entendu, Rotman et son complice, le journaliste Pierre Favier (correspondant de l’AFP à l’Elysée durant les deux septennats de François Mitterrand), n’ont pas été autorisé à tout voir ni à tout filmer. Tourné jusqu'au 25 janvier 2013, le film capte les échos de certains des dossiers chauds qui ont marqué les huit premiers mois de la présidence, mais bien naïf qui croirait qu’on y découvrira des révélations sur les différends avec Montebourg ou sur l’affaire Cahuzac —on peut malgré tout s’étonner que pas même un mot ni une image ne laissent apparaître qu’il y a eu durant cette période un violent débat sur le mariage pour tous, ni que d’Aulnay à Florange, des catastrophes sociales ont frappé le pays.

Il faut accepter que l’enjeu du film, sa raison d’être, est ailleurs: Le Pouvoir est une étude attentive et féconde de l’appareil élyséen, à égale distance entre précis de sciences politiques et étude ethnographique. Son enjeu se situe davantage du côté de la recherche d’un Norbert Elias, sur l’organisation logistique et symbolique du travail du pouvoir, que du scoop médiatique.

Ici prend place la deuxième étrangeté: que le personnage principal de ce film soit le moins spectaculaire qui soit. Filmé avec une évidente bienveillance, le président normal n’a ni le physique, ni l’éclat, ni la volonté ou le goût d’être la star de quoi que ce soit, pas plus du film que de l’exercice de sa fonction. En quoi s’accuse le contraste évident avec le seul véritable point de comparaison à la réalisation de Rotman, les fictions américaines mettant en scène la présidence à Washington, et exemplairement A la Maison Blanche.

«The West Wing», le pire ennemi

The West Wing est d’ailleurs sans doute le pire ennemi du Pouvoir, et du François Hollande qui y joue de facto le premier rôle. Parce que cette fiction répondait aux attentes construites par un siècle de journalisme nourri de fantasmes spectaculaires, quand le documentaire prend autant de soin que son antihéros à ne pas mettre les pieds sur ce terrain.

Du sens de sa fonction et de son personnage, le président a pourtant une idée claire, que le film lui donne l’occasion de préciser à plusieurs reprises lors de brefs discours à ses collaborateurs ou en voix off —extraite d'entretiens enregistrés avec Rotman et Favier.

Hollande semble alors commenter les images de Rotman et devenir une sorte de guide —politique plus que touristique— dans les arcanes de l’Elysée. Lorsqu’il met en garde les membres de son cabinet sur les risques inhérents au fait de vivre «dans un palais», lorsqu’il explique la différence entre amitié —«possible»—  et familiarité —«exclue», lorsqu’il explicite l’enjeu de ses entretiens avec Jean-Marc Ayrault, Laurent Fabius ou Pierre Moscovici, François Hollande s’avère un admirable pédagogue quant au sens de sa fonction et à la nature de son action

Une action dont il ne cesse de revendiquer l’entière responsabilité —«J’assume ma fonction, je ne joue pas un rôle», «Si les Français cherchent un responsable, ils me trouveront. Et ils auront raison»—, et chez qui, au-delà d’une extrême attention aux «éléments de langage», la question centrale paraît être celle des «échelles de temps»: «Nous sommes les garants du temps long». Dès la première rencontre avec les membres de son cabinet à l’Elysée, il rappelle que eux seuls, «ceux de la présidence», sont en principe en place pour cinq ans.

Ronde incessante

Autour du président, ministres, conseillers, huissiers, policiers se succèdent en une ronde incessante. Ce qui ne bouge pas, c’est l’Elysée lui-même.

Cet endroit incroyable, pompeux, vieillot, rempli de bibelots, de pendules antédiluviennes, de dorures, de coussins, de fanfreluches, de tapisseries, de lustres et de lampes, un cauchemar de brocante hors de prix, surligné par les rituels archaïques d’une armée de majordomes en habit à chaîne d’argent. Effrayant décor, rendu plus oppressant encore par le contraste avec l’indifférence visible que lui porte son premier occupant, l’absolu décalage entre son corps, sa voix, sa gestuelle et cet environnement pompeux.

On aurait tort de n’y voir qu’anecdote. Le film montre que sur le bureau du président, on ne trouve jamais un ordinateur (mais il fait grand usage de son smartphone), pas plus que des livres (alors que les dossiers et les journaux sont omniprésents). Il donne clairement à comprendre l’indifférence (au mieux) pour toute question de forme.

Qu’il semble presque risible que le président puisse aussi aller un jour au musée ou au théâtre peut sembler secondaire. Mais il y a dans cette incompréhension profonde de tout autres enjeux que ceux du discours, de l’énoncé, de la rhétorique (les «éléments de langage»!), y compris dans la manière d’exister physiquement dans un environnement que nul ne s’est visiblement donné la peine de modifier le moins du monde lors du changement de présidence, une caractérisation des modalités dont François Hollande exerce son pouvoir. Cette indifférence, qui le différencie clairement de ses prédécesseurs, et surtout des deux seuls «grands hommes» auxquels il rend hommage en arrivant, De Gaulle et Mitterrand, est significative de son exercice du pouvoir, et sans doute de ses problèmes.

Oublier l'aspect conjoncturel

Ce décalage accentué et cette indifférence renvoient à la troisième étrangeté du film, qui tient à sa date de sortie, et au contexte politique un an après l’élection. Il y a si loin de la confiance bonhomme qui accompagnait l’accord donné aux cinéastes avant même d’être élu à la tension aujourd’hui perceptible, sinon à l’Elysée même, du moins dans la manière dont il est partout décrit et évoqué.

Il serait dommage que cet aspect conjoncturel empêche de voir pour ce qu’elle est cette recherche très singulière, née d’une improbable rencontre, entre le cinéma et un dirigeant qui ne se soucie guère de ce que ce mot implique —il y aura une autre réalisation, pour la télévision (Canal+), élaborée à partir du même tournage sous le titre A l’Elysée. Un cinéma qui, en accompagnant et en écoutant celui qui l’a invité, aura sans agressivité ni sans complaisance donné à percevoir bien des traits de la manière dont un pays est dirigé.

Jean-Michel Frodon

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Critique de cinéma
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