Les universités françaises parlent déjà (un peu) anglais

Un amphithéâtre de l'université Bordeaux-I. REUTERS/Regis Duvignau

Un amphithéâtre de l'université Bordeaux-I. REUTERS/Regis Duvignau

Le projet de loi sur l’enseignement supérieur vise à faire plus de place aux formations en langues étrangères. En réalité, les cours en anglais se sont multipliés dans les établissements ces dernières années, bon gré mal gré.

Libéraliser l’enseignement en langues étrangères au sein des établissements français: c’est l’un des aspects du projet de loi porté par Geneviève Fioraso, ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, qui sera débattu au Parlement à partir du 27 mai. Ce texte vise, entre autres dispositions, à assouplir les dispositions de la loi Toubon promouvant l'emploi de la langue française.

Jusqu'ici, il n'existait que deux dérogations permettant aux établissements de proposer des cours en langue étrangère: dispenser «un enseignement à caractère international» ou accueillir de manière spécifique des élèves de nationalité étrangère. Avec la loi Fioraso, deux nouvelles exceptions verront le jour: en cas d'accord avec un établissement étranger ou dans le cadre de programmes européens. De quoi ouvrir largement les vannes à la mise en place de cursus anglophones.

De quoi alimenter la polémique, aussi. Du Front national aux communistes, les protestations sont virulentes. Au lendemain de la présentation du projet de loi en conseil des ministres, l’Académie française elle-même s’est fendue d’une déclaration pour «attirer l’attention sur les dangers d’une mesure qui se présente comme d’application technique, alors qu’en réalité elle favorise une marginalisation de notre langue». Et les sages de demander au Parlement de retirer de la loi une disposition «portant atteinte au statut de la langue française dans l’Université».

800 programmes en anglais en France

Mais il y a un monde entre les dorures de l’Académie française et les amphithéâtres des établissements d’enseignement supérieur. Car ceux-ci n’ont pas attendu le projet Fioraso pour contourner la loi Toubon.

Ces dernières années, les formations dispensées en anglais ont proliféré en France. L'agence Campus France, chargée de la promotion de l'enseignement supérieur à l'international, recense aujourd'hui près de 800 programmes en anglais, dont plus de 600 «entirely taught in English».

Ces formations sont surtout le fait des grandes écoles, où entre un quart et un tiers des cours sont en anglais, selon la Conférence des grandes écoles (CGE). Plus prudentes, les universités s'y mettent aussi. De Strasbourg à Lyon, de Rennes à Cergy-Pontoise, on trouve désormais des offres de cours en anglais de plus en plus fournies.

L’objectif avoué est clairement d’attirer les étudiants étrangers, explique Charles Hadley, responsable pédagogique d’un programme anglophone spécialement destiné aux étudiants internationaux à l’université Jean Moulin de Lyon:

«Nous avions beaucoup d'étudiants qui souhaitaient aller dans des pays anglophones, mais nous avions des difficultés pour trouver des universités partenaires dont les étudiants soient suffisamment francophones. Nous avons donc créé un dispositif permettant à des étudiants parlant anglais de venir étudier en France sans être obligés d'apprendre le français.»

Le français trop difficile?

Les facs qui ont créé des cursus en anglais invoquent la concurrence internationale. Face aux universités anglo-saxonnes, mais aussi aux établissements d’autres pays proposant des programmes intégralement en anglais, elles disent répondre à une demande.

De fait, suivre des cours en français risque d’en décourager plus d’un. Huong, étudiante vietnamienne en droit à l’université François-Rabelais de Tours, témoigne:

«J'ai des amis qui ne voulaient pas aller en France parce que prendre des cours en français est trop difficile.»

Simon, étudiant français dans la même université, renchérit:

«Il y a un certain nombre d'étudiants étrangers dans mon master. Mais un Américain et une Chinoise ont arrêté en octobre. Trop difficile pour eux.»

Des cours en «globish»

Conséquence de la création de programmes en anglais, un nombre croissants d’enseignants français ont dû passer à la langue de Shakespeare. François Salanié, chercheur à l’Institut national de la recherche agronomique, est enseignant vacataire à l’université de Toulouse 1. Cela fait 25 ans qu’il enseigne, mais depuis une dizaine d’années, il donne des cours d’économie en anglais.

En réalité, il s’agissait surtout de passer de l’écrit au parlé, car dans son domaine, «90% des travaux de recherche sont en anglais» estime-t-il:

«La dernière fois qu'un papier d'économie a été publié en français dans une revue importante, ça devait être il y a trente ans.»

Mais lorsque François Salanié et ses collègues donnent des cours en anglais, c’est «avec un accent très teinté de Sud-Ouest», s’amuse-t-il:

«Ce n'est pas dans mes cours que vous allez apprendre l'anglais! Ici, tout le monde parle le "globish". En cours, on fait des phrases "sujet-verbe-complément", et c'est tout. Lorsque vous avez 39 nationalités différentes dans la classe, pas question de faire des subordonnées, et encore moins du second degré.»

Des cours appauvris?

Cet anglais d’aéroport permet de mettre tout le monde d'accord, poursuit le chercheur:

«Je pense que l'anglais n'est pas un obstacle à la compréhension du moment que ce n'est pas quelqu'un qui vient d'Oxford qui vous parle. Les étudiants français qui suivent nos cours n'ont pas de difficulté. Quant aux étudiants dont l’anglais est la langue maternelle, ils doivent trouver cela assez comique mais ils s'habituent.»

Mais en employant cet anglais basique, ne risque-t-on pas d’appauvrir le contenu des enseignements? Antoine Beugnard, enseignant-chercheur à Telecom Bretagne, donne des cours d’informatique en anglais depuis trois ans. Il n’est pas très inquiet à cet égard, en tout cas en ce qui concerne les sciences dures:

«On ne fait pas non plus de la philosophie en anglais. Il est certain que lorsqu'on veut conceptualiser, utiliser le globish peut être délicat. Mais pour des choses techniques, très formelles, le risque est relativement faible.»

Quand les enseignants rament

Le principal point d’achoppement est ailleurs: renoncer à leur langue natale n’est pas toujours bien accepté par les professeurs français, observe Antoine Beugnard:

«Bien sûr, il y a des débats. C'est pour cela qu'on a fait les choses de manière progressive. Malgré tout, certains ont des difficultés et il y a des réfractaires.»

Selon lui, il s’agit surtout d’une question de génération:

«Les plus anciens sont plus récalcitrants à donner des cours en anglais alors qu'on est en France, surtout lorsque c'est pour une minorité d'étudiants et que les autres sont français ou francophones. Les jeunes sont plus préparés, ils ont beaucoup plus intégré cette idée.»

Des profs pas tous au niveau

Les programmes en anglais semblent aussi souffrir du traditionnel manque d’amour des Français pour la langue de Shakespeare. Dans Causeur, un ancien élève de Polytechnique se moque volontiers du niveau d'anglais des enseignants français:

«When the biznesssaïqueul is down, euh… BAM! craïse! the enterpraïsis die!»

Plus sérieusement, les capacités en anglais des professeurs français peuvent être source de difficultés, reprend Charles Hadley, de Lyon 3:

«Les niveaux sont variables. Certains maîtrisent bien la langue. D'autres, en revanche, ne sont pas forcément à l'aise en anglais. Nous nous assurons avant le début des cours que le niveau des enseignants est correct, mais on a parfois des surprises. Il arrive que des étudiants nous disent que le niveau d'anglais de tel enseignant ne lui permet pas de transmettre son savoir. Mais le plus souvent, l'enseignant s'en rend compte lui-même et cède la place à quelqu'un d'autre.»

Des situations cocasses

Et les étudiants, qu’en pensent-ils? A Sciences Po, l’un des premiers établissements à avoir fait une grande place aux cours anglophones, on se moque gentiment de la façon dont certains enseignants se débattent avec l’anglais. Un étudiant en master mentionne ainsi le très fort accent de ce professeur français assez âgé, chargé de dispenser un cours magistral en anglais:

«Une fois, après la pause de milieu de séance, il a même oublié que son cours était en anglais et a poursuivi en français. Les étudiants étrangers n’y comprenaient plus rien! C’est son assistant qui a dû intervenir pour le lui rappeler.»

Kate, étudiante américaine, a passé un semestre en échange à Sciences Po. Elle aussi souligne que l’anglais des enseignants français n’était pas forcément fluent, mais reste indulgente:

«Les cours en anglais donnés par des professeurs français étaient un peu plus ennuyeux parce qu'ils étaient toujours en train de réfléchir à la traduction, au lieu de parler naturellement. Mais dans l'ensemble, ils étaient plutôt bons.»

«Le passage à l’anglais est inévitable»

Dans ce contexte, le projet de loi Fioraso est accueilli de façon mitigée. Antoine Compagnon, professeur de littérature au Collège de France et à l’université Columbia de New York, a récemment publié dans Libération une tribune pour le dénoncer. S’il accepte que certains enseignements puissent avoir lieu en anglais dans les établissements français, il explique néanmoins à Slate.fr que selon lui, ce texte va trop loin:

«Avec cette loi, tous les cours peuvent potentiellement basculer en anglais. Cela répond à une logique de rentabilité de l’enseignement supérieur qui est un peu inquiétante: on privilégie la quantité d’étudiants étrangers plutôt que la qualité. Je pense que les étudiants qui arrivent en France doivent apprendre le français.»

De son côté, dans un billet publié sur Lexpress.fr, Jacques Attali[1] bat en brèche l'argument selon lequel la France peinerait à recruter des étudiants internationaux. De fait, selon les chiffres de l'OCDE, la France comptait 11,5% d'étudiants étrangers en 2009, contre 10,5% en Allemagne, 9,4% en Suède ou 7,2% aux Pays-Bas, des pays cités comme ayant considérablement développé les cursus en anglais.

Toutefois, un rapport de Campus France rappelle que la France a perdu sa troisième place dans le classement des pays d'accueil préférés des étudiants internationaux en 2009, se retrouvant au pied d'un podium entièrement anglophone, composé des Etats-Unis, du Royaume-Uni et de l'Australie.

Concilier concurrence internationale et défense de la langue française

Mais parmi les enseignants, beaucoup considèrent que ce texte ne fait qu’adapter la loi à une situation existante. «On vivait dans un monde un peu fictif, en promouvant la francophonie tout en glissant des cours en anglais par-ci par-là dans les cursus, estime François Salanié, de Toulouse 1. La défense du français doit passer par plein de canaux, mais on ne peut pas s'accrocher au français dans des secteurs exposés à la concurrence internationale. Le passage à l’anglais est inévitable.»

Fatalistes, certains tentent toutefois de se rassurer en faisant valoir qu’en attirant plus d’étudiants étrangers, l’université devrait sensibiliser un plus grand public à la francophonie. C’est le cas d’Antoine Beugnard, de Telecom Bretagne:

«Je ne sais pas comment on pourrait lutter contre cette extension de l'anglais. Mais il faut que ce soit à double sens: les étrangers en échange ici doivent eux aussi venir vers le français et la culture française.»

Un dessein que la ministre Geneviève Fioraso a résumé par cette formule:

«Pour que les Coréens aillent à Proust, il faut passer par l’anglais.»

Bonne nouvelle pour les puristes: en anglais, «madeleine» se dit... «madeleine».

Louis Haushalter

[1] Cofondateur de Slate.fr. Retourner à l'article

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