Economie

Vous voulez un emploi: mettez-vous à la soudure

Claire Garnier, mis à jour le 15.05.2013 à 14 h 27

L'industrie française recherche plus de 4.000 soudeurs, qu'elle peine à trouver, notamment à cause de la mauvaise image véhiculée auprès des jeunes.

REUTERS/David Moir

REUTERS/David Moir

L'industrie recherche plus de 4.000 soudeurs en France à l’heure où vous lisez ces lignes (4.117 selon l'enquête annuelle de Pole emploi Besoins de main d’œuvre 2013). Ce métier indispensable qui consiste à «coudre» deux tôles de métal n’attire ni les jeunes, ni les demandeurs d’emploi. Résultat: les grands donneurs d’ordre de l’industrie ne trouvent pas les professionnels dont ils ont besoin. Focus sur l’un des métiers «pénuriques» de l’industrie.

«Pour trouver un soudeur, il faut en moyenne entre 12 mois et 18 mois; dès qu’un soudeur arrive sur le marché du travail, il est embauché», expliquait en septembre 2012 Gérard Fabiani, secrétaire général du Syndicat de la chaudronnerie, de la tuyauterie et de la maintenance industrielle (150 adhérents), alors que l’industrie ne recherchait «que» 3.000 soudeurs.

Appelé à travailler sur un chantier ou en atelier, sur un échafaudage, sous la coque d’un navire, sur une ligne de montage d’un avion, le soudeur –ou «fine torche»– assemble des pièces métalliques derrière un masque, dans une gerbe d’étincelles. Les 60.000 «fines torches» françaises interviennent dans tous les secteurs de l’industrie, de la petite serrurerie au spatial en passant par l’automobile, le ferroviaire, les chantiers navals ou le BTP.

Car des soudures, on en trouve partout: sur le cadre de son vélo, dans sa voiture, dans les pipelines, les moteurs d’Ariane, le viaduc de Millau, l’A380, le Stade de France, les centrales nucléaires, etc. Pour vous donner un ordre d’idées, la raffinerie Total de Gonfreville l’Orcher, c’est 40.000 kilomètres de tuyauteries. L’équivalent de la circonférence de la Terre. Même à la CGT, on soude: c’est une ancienne «fine torche», Thierry Lepaon, qui vient de prendre les rênes de la centrale syndicale.

La «vieille industrie» n’est pas la seule à avoir recours aux soudeurs. La Maison de l’emploi du Havre est déjà dans les starting blocks pour le secteur de l’éolien offshore. Il s’agit d’anticiper les besoins d’Areva et de ses sous-traitants dans la fabrication de pales et de nacelles au Havre. «Nous savons qu’il y aura un besoin de 200 soudeurs, avec un démarrage de la fabrication en 2016 suivi d’une montée en charge», indique Philippe Leridel, directeur de la Maison de l’Emploi du Havre.

«Pour les enseignants du secondaire, les métiers de l’industrie, c’est Zola!»

Les besoins de professionnels formés dans les métiers de la chaudronnerie, de la maintenance industrielle et de la mécanique vont même s’amplifier du fait de la pyramide des âges dans de nombreuses entreprises.

Comment expliquer une telle différence entre l’offre et la demande? L’industrie tout entière souffre d’ailleurs d’une image négative en France. Moins d’un jeune sur deux dit qu’il aimerait travailler dans l’industrie selon le premier baromètre réalisé début 2013 par Les Arts et Métiers et l’Usine nouvelle auprès des lycéens des filières scientifiques et techniques.

Ce rejet pourrait surprendre alors que la défense de l’industrie est le passage obligé du discours politique depuis la crise de 2008. «On nous rebat les oreilles avec la nécessité de préserver notre terreau industriel voire de le développer, mais l’intendance ne suit pas!», estime Stephan Noret, directeur des ressources humaines chez Ponticelli Frères (2.200 salariés en France sur 60 chantiers).

«Après le bac, les jeunes ne sont attirés en France  que par le tertiaire. Les demandeurs d’emploi ne veulent pas y aller non plus. C’est un vrai problème de société.»

L’autre problème est que les femmes sont encore moins tentées que les hommes par ces métiers. «Le fait que l’on travaille souvent à l’extérieur fait fuir d’emblée les femmes», assure le DRH. «Mais je ne peux pas mentir aux candidats et leur faire croire qu’ils travailleront dans des univers feutrés.» Si le geste du soudeur doit être sûr, précis, ce qui nécessite une bonne vision et  vrai «coup de patte» selon la formule de Stéphan Noret, le soudeur travaille debout, en hauteur, à terre, à plat ventre, tel un contorsionniste. Il est parfois obligé de regarder ce qu’il soude «à la glace».

Pour Jean-Michel Meirhaeghe, responsable développement à l’Institut de soudure (qui forme des demandeurs d’emploi et des salariés d’entreprise), ce déficit d’image –qui existe depuis des décennies– vient en grande partie de l’orientation scolaire qui ne donne que des notions très parcellaires sur ces métiers.

«La filière technique est toujours un choix par défaut et le bleu de travail renvoie à l’idée d’un travail inintéressant.»

Même constat de Gérard Fabiani, secrétaire général du Syndicat de la chaudronnerie. En France, ces métiers ont une «connotation négative» et sont «réservés aux jeunes en échec scolaire». Il attaque les enseignants de la filière générale qui ont, selon lui, une image déplorable des métiers de l’industrie.

«Pour eux, c’est Zola; ils ne savent pas qu’il y a des soudures sur les boosters d’Ariane, les équipements pour le raffinage, le nucléaire, l’industrie pharmaceutique. Pour eux, l’épanouissement professionnel est impossible dans ce type de métier!»

Un championnat de soudure!

Ce manque d’attrait pour ces métiers a évidemment des conséquences pour les établissements de formation. Faute de combattants, ils sont obligés de fermer des sections de CAP, BEP et Bac pro de tuyauteurs soudeurs. Jean-Yves Boutemy, directeur du CFA (Centre de formation d’apprentis) de l’industrie à Caen, s’alarmait récemment dans les colonnes de Ouest France de ce que le bac pro «technicien d’usinage», n’attirait pas de jeunes. Alors, chacun y va de son initiative pour changer l’image du métier, entre les soirées d’information des établissements de formation et les campagnes «métiers» de l’UIMM (Union des industries et des métiers de la métallurgie), où on explique aux candidats que les conditions de travail ont changé du fait des hottes aspirantes et de la qualité des équipements de protection.

Depuis 2008, la soudure a même son championnat! La société d’intérim Randstad organise chaque année un «Championnat de France de soudure virtuelle». En partenariat avec CS Wave et Soudeur.com –oui, ça existe–, elle convie les meilleurs soudeurs de France à s'affronter dans une compétition professionnelle. 

L'objectif est de récompenser les meilleurs spécialistes sur 3 procédés (TIG, semi-automatique et arc à électrode enrobée); les participants se mesurent sur la plateforme de soudage virtuel développée par la société CS Wave et leurs performances seront évaluées par les experts de Randstad. Les industriels eux-mêmes vont porter la bonne parole. «On va voir les lycéens pour parler de nos métiers et l’on fait venir les lycéens chez nous», explique Stephan Noret, le DRH de Ponticelli Frères. Gerard Fabiani déroule un message bien rodé:

«Ce sont des métiers dits “manuels” mais pas “idiots”; il faut savoir comprendre un plan et les soudures réalisées par les soudeurs sont radiographiées, inspectées; ce n’est pas n’importe quoi; il y a des enjeux de sûreté derrière la soudure; nos métiers sont des métiers d’excellence.»

Fabiani insiste sur l’évolution de carrière possible pour ceux qui s’engagent dans la filière et ne baisse pas les bras car «c’est l’avenir des PME qui est en jeu». La voie de l’apprentissage permet de faire des BTS voire une école d’ingénieur, martèle-t-il. «En plus des soudeurs (niveau CAP/BEP) on cherche aussi des contrôleurs et des inspecteurs au soudage (bac + 2).» Jean-Michel Meirhaeghe, responsable développement à l’Institut de soudure, appelle le modèle allemand à la rescousse.

«Nos voisins allemands ont réglé le problème: le jeune qui est orienté vers une filière industrielle ne l’est pas par défaut; il sait qu’il sera promu dans le métier; il sait tout de suite qu’il va progresser.»

En marge des formations «classiques» proposées par des acteurs de la formation professionnelle (Afpa, branches professionnelles, Institut de soudure, organismes de formation des chambres de commerce et d’industrie...), les entreprises peuvent faire appel à la «boîte à outils» de Pôle Emploi.

Le service public de l’emploi propose en effet des dispositifs d'«adaptation» des demandeurs d’emploi à des postes de travail en entreprise via la formation. Reste à convaincre les demandeurs d’emploi. Changer leur image auprès des chômeurs, changer leur image auprès des jeunes, les industriels ont du pain sur la planche. Reste l’argument du salaire: l’ouvrier soudeur débutant gagne un peu plus que le smic, ce qui paraît faible au regard de la qualification et de l’habilité requises. Mais ce salaire grimpe assez vite à mesure que le soudeur accroît ses compétences. Le soudeur un peu expérimenté gagne environ 2.500 euros brut par mois, sans compter les primes de déplacement, le cas extrême étant celui de l’activité exercée sur une plateforme offshore.

Claire Garnier

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