Sports

Dopage, chirurgie esthétique, drones... Améliorer, c'est tricher?

Brad Allenby, mis à jour le 21.05.2013 à 18 h 38

Comment l'amélioration artificielle du corps humain va changer le sport, l'éducation et les guerres de demain.

Lance Armstrong en juillet 2005 sur le Tour de France. REUTERS/Jacky Naegelen

Lance Armstrong en juillet 2005 sur le Tour de France. REUTERS/Jacky Naegelen

Qu'avez-vous éprouvé lorsque Lance Armstrong, rattrapé par son passé, a été déchu de ses sept titres du Tour de France? De la colère? Ce fut visiblement le cas pour la quasi-totalité des Américains. Certains ont estimé que l'athlète n'avait pas été traité équitablement –mais la plupart des gens se sont senti trahi par ce tricheur qu'ils avaient soutenu en toute confiance. Autre exemple: cette année, Barry Bonds et Roger Clemens se sont vu refuser l'entrée au Baseball Hall of Fame en dépit de leur impressionnant palmarès –ils s'étaient tous deux dopés aux stéroïdes. Toutefois, comme l'a fait remarquer un éditorial du New York Times, le «Temple de la renommée» du baseball n'est pas un Temple de la vertu: il regorge de «voyous, de poivrots et d'intolérants». Mais la prise de stéroïdes constitue visiblement aujourd'hui un péché bien plus grave: c'est de la triche.

Autre type d'améliorations, autre succès: dans le rapport de l'Association américaine des chirurgiens esthétiques (pour l'année 2011), on apprend que les Américains ont dépensé 11,4 milliards de dollars dans les cabinets de chirurgie plastique, soit 13,8 millions d'interventions (la chirurgie réparatrice n'a pas été comptabilisée). Pas d'accusations de triche dans ce milieu –et visiblement, aucun ralentissement n'est à prévoir.

Troisième domaine: le «super-soldat» amélioré, dont l'avènement potentiel inquiète de plus en plus de militants. Et ce notamment depuis que la technologie s'efforce d'écarter le soldat des zones de conflit immédiat -–exemple: les appareils volants télécommandés (plus connus sous le nom de «drones»). Peut-être assisterons-nous demain au déploiement de robots autonomes et hybrides humains/robot (connectés par de puissantes interfaces neuronales directes).

Qui souffre de l'«amélioration»?

De telles innovations soulèvent plusieurs problèmes d'adaptation culturelle au sein des institutions militaires, et soulèvent aussi plusieurs questions d'ordre plus général (les cyborgs et les les systèmes techno-humains intégrés sont-ils humains? Jusqu'à quel point?). Par ailleurs, ces innovations nous poussent à réfléchir au concept de «triche» –comme l'ont montré plusieurs débats (tenus lors d'ateliers ou de simulations stratégiques récents). L'argument avancé: les vrais guerriers ne se cachent pas derrière des machines téléguidées; un soldat ne doit être tué que par un autre soldat: ce n'est que justice. Et de fait, de nombreuses personnes redoutent la création de «super-guerriers» (dopés, génétiquement modifiés, dotés d'augmentations cybernétiques…) qui tiendraient plus du système d'armement que de l'être humain.

Les technologies d'amélioration du corps humain constituent un sujet profondément polémique. Reprenons l'exemple d'Armstrong. Il a triché, certes –mais au détriment de qui?

Le dopage est omniprésent dans le monde du cyclisme, et ce depuis bien des années. Lorsqu'on lui a retiré ses titres, ils n'ont pas été réattribués pour une simple et bonne raison: un «nuage de suspicions» (pour reprendre l'expression de l'Union cycliste internationale) plane sur l'ensemble des coureurs de cette période. Ce n'est donc pas au détriment de ses concurrents qu'il a triché –du moins pas entièrement. Et si le simple fait d'enfreindre les règles (ce qui était visiblement son cas et celui d'autres coureurs cyclistes) mérite d'être puni avec la plus grande sévérité, je tremble d'avance pour tous les auteurs d'excès de vitesse –et pour tous nos lecteurs qui ont, un jour, «emprunté» un stylo au boulot.

La chirurgie esthétique, elle, ne semble pas être considérée comme une forme de triche –et ce quelle que soit la région du corps concernée. La poudre aux yeux est de bonne guerre (peut-on seulement imaginer interdire les cosmétiques?).

Reste à mesurer les répercussions que peuvent avoir ces technologies d'amélioration sur la psychologie des conflits, et ce notamment dans les situations de contre-insurrection. Un sujet complexe. Mais ceux qui estiment qu'il est inéquitable d'utiliser la technologie pour écarter les soldats des situations potentiellement dangereuses n'avancent pas d'arguments convaincants. La guerre a ses règles, mais ce n'est pas un sport. Doit-on exposer un individu à la mutilation ou à la mort dans un esprit d'«équité» (pour le moins déplacé), comme s'il s'agissait d'un simple match de football? Voilà une position bien difficile à défendre.

Les améliorations qui sont bien vues

Pour autant, certaines conclusions peuvent être tirées de cette confusion. Tout d'abord, la «triche» n'est visiblement pas un problème associé à toutes les catégories de l'amélioration humaine. L'amélioration personnelle n'est généralement pas mal vue –notamment lorsque la pratique est ancienne, et que les gens ont eu le temps de s'y adapter.

Les vaccins, par exemple, sont une forme évidente d'amélioration humaine: une nouvelle technologie, directement injectée dans l'organisme, conçue pour renforcer artificiellement le système immunitaire dans le but d'améliorer notre santé et d'allonger notre espérance de vie. Et pourtant, cette amélioration artificielle ne compte pas beaucoup d'opposants. Les interventions chirurgicales visant à réparer des régions défaillantes de l'organisme (le remplacement d'une articulation, par exemple) et à améliorer celles qui sont jugées inadaptées (comme la pose de prothèses mammaires) sont généralement bien acceptées.

Mais lorsque les améliorations humaines sortent du domaine du quotidien pour entrer dans celui des symboles d'importance, les gens commencent à faire grise mine. L'éthique commerciale, l'argent et les consommateurs du secteur du divertissement règnent en maîtres sur les grandes ligues sportives professionnelles –et la plupart des grands athlètes changent facilement d'équipe pour peu qu'on leur signe un chèque conséquent.

Seulement, voilà: les clubs professionnels et les légendes du sport ne sont pas considérés comme de simples acteurs du secteur du divertissement. En cette époque de plus en plus complexe et instable, les stars et les rencontres sportives ne sont plus seulement les symboles d'une ville ou d'une origine géographique; elles se mêlent à l'identité de tout un chacun. On se souvient de la virulente indignation des habitants de Cleveland lorsque la star locale, LeBron James, a quitté leur équipe de basketball pour rejoindre celle de Miami. Il ne s'agit plus là d'un simple contrat, d'une transaction financière; c'est beaucoup plus profond que cela. On peut également citer l'exemple –frappant, et plus émouvant– de Boston: au lendemain de l'attentat qui a endeuillé la ville, un lien s'est créé entre les équipes des Boston Red Sox, des Celtics et des Bruins.

Par ailleurs, si le sport fait encore rêver, c'est parce qu'il évoque la pureté et la simplicité d'une Amérique idyllique, celle de jadis (il va sans dire qu'il suffit d'ouvrir un livre d'histoire pour dissiper cette illusion). Voyez la fréquence à laquelle le mythe de l'«athlète étudiant» est évoqué dans les grandes ligues sportives universitaires –et la fréquence à laquelle il est utilisé par les présentateurs des géants du divertissement médiatique, qui alimentent la grande machine du sport moderne avec leurs millions de téléspectateurs.

Les inquiétudes soulevées

Autrement dit, le sport est un stimulus psychologique; il nous transporte dans un âge d'or mythique –perspective d'autant plus attirante en cette période de confusion et de bouleversements sociaux. Ebranler ce mythe en ayant recours au dopage –et ce quelle qu'en soit la raison? Cela ne se fait pas; point final. Certes, la triche ne se commet pas toujours au détriment des autres concurrents –mais elle égratigne un archétype mythique. Et personne ne gagne à ce petit jeu.

Les améliorations humaines militaires semblent occuper une position intermédiaire. Certes, les améliorations à venir dans ce domaine soulèvent d'indiscutables inquiétudes; notamment le fait de passer d'améliorations temporaires (produits pharmaceutiques...) à des modifications permanentes (manipulation génétique).

Ces inquiétudes dépassent le simple cadre opérationnel. Que se passera-t-il lorsque ces soldats améliorés quitteront l'armée pour retourner à la vie civile? Leurs modifications seront peut-être subtiles: manipulation génétique permettant de voir dans le noir, développement et efficacité musculaires optimales, performances cognitives et neuronales accrues, etc. Mais elles pourraient être moins discrètes; ainsi, un soldat pourrait être équipé d'un ensemble de technologies personnelles, accessibles via des interfaces neuronales intégrées.

Tout cela n'est qu'hypothèse –mais une hypothèse des plus inquiétantes. Ces vétérans bénéficieraient-ils de traitements de faveur indus au travail? Seraient-ils au contraire victimes de discrimination? Par ailleurs, les avantages évidents de ces technologies (qui permettent de protéger les soldats) sont moins susceptibles de susciter l'indignation observée dans le monde du sport. L'armée américaine utilise déjà plusieurs types d'améliorations (des vaccins non autorisés par la Food and Drug Administration aux stimulants cognitifs utilisés dans le cadre de diverses missions), et si ces pratiques ont fait débat, elles n'ont pas provoqué de réaction émotionnelle parmi la population –contrairement au sport.

Que peut-on conclure de tout cela –sinon qu'en matière d'améliorations du corps humain, les opinions s'avèrent plus complexes et moins tranchées que l'on a tendance à le dire? Soyons plus précis: on peut en conclure que la même modification peut susciter plusieurs réactions différentes selon son domaine d'application. Toute personne désirant faire la promotion d'une amélioration a tout intérêt à la mettre à la disposition du grand public, afin que ce dernier apprenne à mieux la connaître. Deuxième stratégie: ne pas élaborer d'innovations militaires propres à enflammer l'imaginaire des amateurs de science-fiction («Pas possible! Un robot tueur!»). Et quid du sport? Simple: n'y songez même pas.

De la même manière, si vous militez contre l'utilisation d'une technologie en particulier, essayez d'en faire un enjeu symbolique. Il est donc particulièrement habile de choisir le terme –connoté– de «robot tueur» pour qualifier une technologie qui ne manque pas d'atouts (permettre de sauver la vie de nombreux soldats, par exemple).

D'un point de vue social, en revanche, l'observation la plus importante demeure celle-ci: lorsqu'une technologie permettant d'améliorer le corps humain a une dimension symbolique, il sera toujours particulièrement complexe de l'évaluer de manière raisonnable et objective. Le problème, c'est que plusieurs de ces technologies sont encadrées ou rejetées –pas sur la base d'une estimation réaliste de leurs coûts et de leurs avantages mais selon qu'elles font leurs premières armes sur les terrains de sport ou dans les cabinets médicaux.

Au fond, la «triche» est secondaire. Il nous faut aujourd'hui relever un défi bien plus complexe: développer la capacité d'interagir de manière éthique, rationnelle et responsable avec le monde des technologies de l'amélioration tel qu'il existe aujourd'hui.

Brad Allenby

Traduit par Jean-Clément Nau

Brad Allenby
Brad Allenby (4 articles)
Professeur de génie civil, environnemental et durable
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