Culture

Où se trouve le manoir de Jay Gatsby?

Gabrielle Lipton, mis à jour le 25.05.2013 à 17 h 47

Cette cathédrale immortelle des Années Folles a réellement existé sous la forme de plusieurs demeures mythiques dont Francis Scott Fitzgerald s'est inspiré.

Oheka Castle

Oheka Castle

Le Xanadu de Citizen Kane est tombé en ruines avant d'être terminé. Poudlard est aujourd'hui un attrape-touristes en Floride. Et même les pénates d'Éloïse, au dernier étage du Plaza Hotel, ont été récemment délocalisées à Brooklyn.

Parmi tous les lieux de vie fictionnels, peu ont vu leur puissance évocatrice survivre aussi longtemps que le manoir de Jay Gatsby. Son opulence, son tumulte et ses insondables métaphores en ont fait l'une des adresses les plus séduisantes de la littérature et la cathédrale immortelle des Années Folles. Sous la plume de Fitzgerald, le luxe est partout, y compris dans la machine à jus de fruits de Gatsby, ultra-sophistiquée pour l'époque.

Les lecteurs tatillons pourraient croire l'endroit trop extravagant pour être vrai, mais ils se trompent: il a réellement existé. Mais dans quel sens? Pour imaginer un tel palais, où Fitzgerald a-t-il trouvé sa muse? Si le véritable manoir de Gatsby existe, où est-il? Suivez-moi, la visite commence.

Avant toute chose, dissipons un autre préjugé: la maison de Gatsby n'était pas ostentatoire. Le jugement est dans l’œil de celui qui juge, et les yeux susceptibles de se poser sur le manoir de Gatsby auraient appartenu à l'élite la plus nantie du pays, dont les demeures étaient tout aussi sophistiquées, si ce n'est davantage.

Entre la Guerre de Sécession et la Seconde Guerre Mondiale, on estime à 975 les propriétés construites entre Manhattan et Montauk, et le chiffre fluctue en fonction des historiens. Aujourd'hui, la moitié serait encore debout, aucune certitude n'est donc possible.

A l'époque, cette bande de terre avait tout d'une nouvelle frontière: ses champs sous-exploités mouraient d'envie d'être transformés en pelouses de polo, en parcours de golf, en country clubs et en jardins à la française –un terrain de jeu idyllique et un sas de décompression de choix pour les plus riches des riches, d'habitude enfermés dans leurs gratte-ciel à amasser leurs millions.

La North Shore, soit la côte la plus septentrionale de Long Island bordant son détroit, en était la portion la plus désirable et c'est donc tout naturellement qu'on la surnommait la Gold Coast. C'est là que se trouvent les villages d'East et de West Egg.

Plus d'une centaine d'hectares

Chez Fitzgerald, la propriété de Gatsby fait une vingtaine d'hectares, mais dans la région, il n'était pas rare d'en trouver dépassant la centaine. L'architecture du manoir de Gatsby reprend celle d'un hôtel de ville normand, quand d'autres propriétés étaient de véritables châteaux, importés pierre par pierre de l'autre côté de l'Atlantique et reconstruits sur place. Choisissez n'importe quelle grande famille américaine –les Vanderbilt, les Astor ou les Guggenheim– et il y a de grandes chances qu'elle ait possédé et possède peut-être encore une résidence sur la Gold Coast.

East et West Egg se trouvent en réalité sur Cow Neck et Great Neck, deux péninsules du comté de Nassau bordant la baie de Manhasset.  En cabotant sur ce bras de mer, vous apprendrez toutes les choses à faire et à ne pas faire, si d'aventure vous deviez construire un pied-à-terre de la taille de la Maison Blanche. Face à l'eau, les demeures se succèdent –les bons exemples sont plutôt à l'est, les mauvais à l'ouest– jusqu'à ce que, telle une porte ouverte, la terre s'écarte en deux pointes identiques pour marquer la fin de la baie et le début du détroit.

A droite, vous avez Sands Point/East Egg –le village à l'extrémité de Cow Neck. C'est là que Fitzgerald situait la résidence de Daisy Buchanan et sa célèbre lumière verte. A gauche, c'est le Kings Point –West Egg– de Great Neck. Le territoire de Gatsby.

Chez Fitzgerald, les pointes se ressemblent tellement qu'elles bernent les mouettes volant au-dessus d'elles. Mais vues de la mer aussi, on peut s'y tromper, chacune se terminant par une cascade de rochers en pente douce.

Les différences sont surtout d'ordre sociétal. Sur Great Neck, la diversité ethnique est plus importante et les maisons récentes plus nombreuses. Manhasset est légèrement plus riche, mais elle est surtout plus traditionnelle en termes d'actes de propriété, témoignant de cercles à l'histoire et aux héritages anciens. Selon le recensement de 2010, près de la moitié de ses habitations ont été construites avant 1939. Les deux péninsules hébergent les «1%», mais Manhasset le fait depuis relativement plus longtemps.

Souvenirs des temps fastes

Fitzgerald arrive à Great Neck avec sa femme, Zelda, à l'automne 1922. Même s'il est le «moins chic» des deux villages, il rutile du clinquant mondain que l'auteur convoite depuis très longtemps, ce qui n'est pas sans rappeler le jeune Jay Gatsby. Fitzgerald écrit le jour et va côtoyer les héros de Hollywood, les stars de Broadway et «l’aristocratie sérieuse du pays» (comme il l'écrit dans le chapitre 3) une fois la nuit tombée. [1]

Il rédige trois chapitres de Gatsby pendant l'année et demie qu'il passe à Great Neck. Mais les fêtes lui prennent trop de temps et d'argent: en 1924, il s'envole avec Zelda pour la Côte d'Azur, où le calme, l'isolement relatif et le taux de change leur sont bien plus favorables. C'est en France qu'il écrit les six chapitres restants, en à peu près six mois.

Bien sûr, les distractions sont moins grandes, mais son inspiration peut aussi se nourrir d'une mine d'expériences –et de propriétés– que sa mémoire a collectées en des temps plus fastes. Selon les calculs de Matthew J. Bruccoli, l'expert incontesté de Fitzgerald, le mot house (maison) est le nom commun le plus usité dans le roman – il y apparaît 95 fois. [2]

Sur Google, les premiers résultats pour la «maison de Gatsby» vous mèneront à Lands End, une demeure un moment entre les mains d'une connaissance de Fitzgerald, Herbert Bayard Swope, un magnat de la presse. En 2011, sa démolition a suscité plus d'un gros titre, car on la dit avoir inspiré la demeure géorgienne des Buchanan.

Mais –pardon au New York Times et compagnie– ce n'est probablement pas le cas. Longue et immaculée, elle manque de couleurs pour être la maison «blanche et rouge, très gaie» des Buchanan; de l'autre côté de Sands Point, elle n'est pas visible de Kings Point et Swope ne l'a achetée qu'après la publication du roman –rien ne dit que Fitzgerald y ait un jour mis les pieds. Par contre, en vérifiant le parcours de Swope, on tombe sur des liens évidents, non pas avec Daisy, mais Gatsby.

Soyons honnête: Fitzgerald n'a pas passé toutes ses nuits en soirée. Il lui est arrivé de les regarder de sa fenêtre. A Great Neck, son meilleur ami, compagnon d'écriture (et de boisson) était Ring Lardner. Il était voisin de la première maison de Swope, une énorme demeure d'inspiration gothique que Lardner décrivait comme le siège d'un «flux incessant de fêtes».

Pour des raisons inconnues, quinze ans après avoir écrit Gatsby, Fitzgerald consigne les sources de chacun de ses chapitres dans son exemplaire de L'Espoir, d'André Malraux. Pour le chapitre 3, entièrement dédié à la description de la première soirée que Nick passe chez Gatsby, quel autre nom pouvait apparaître que celui de la «Swopes»? Architecturalement, elle n'a rien d'un château. Mais en termes de QG dionysiaque, l'inspiration était toute trouvée.

La fête la plus folle des Années Folles

En parlant de soirées, la fête la plus folle des Années Folles s'est tenue en 1924 à Harbor Hill, la maison de Clarence H. Mackay. Bon, maison est peut-être un euphémisme. Un célèbre architecte de l'époque, Thomas Hastings, répétait que les maisons devaient être mi-gâteau et mi-crème. Le gâteau, c'était le bâtiment en lui-même, et la crème, tous les accessoires qui vont avec. Eh bien, on peut dire que Mackay adorait la crème.

Pour s'en faire une idée, sa propriété comportait deux fermes, un forgeron, un garagiste, des pavillons pour les invités, des bains turcs, des stands de tir et un casino (quand vous avez 260 hectares à remplir, pourquoi vous priver?). La demeure principale avait été dessinée d'après le Château de Maisons-Laffitte, en reprenant quelques caractéristiques des Hôtels de ville français. Un gâteau identique à celui de Gatsby –mais en beaucoup plus bourratif.

Fitzgerald et Zelda se rendent à Harbor Hill en 1923, mais ils étaient déjà en France quand on y donne la sauterie historique, l'année suivante. Organisée en l'honneur du Prince de Galles, la soirée affichait deux orchestres, des fontaines remplies d'eau parfumée et des compositions florales flottant comme par magie sur des glaçons de plus de 135 kilos chacun. Selon la rumeur, la demeure était si resplendissante qu'on pouvait la voir du Connecticut –le gigantesque drapeau américain en ampoules électriques accroché sur le toit y était sans doute pour quelque chose.

Rien ne dit que Fitzgerald ait lu un récit détaillé de cette soirée, vu qu'à cette époque, le gros de sa correspondance publiée se fait avec son éditeur, Maxwell Perkins, et concerne le roman. Néanmoins, dans les semaines qui précèdent sa publication, Fitzgerald, qui détestait le titre The Great Gatsby, et qui s'est acharné pendant des mois pour le remplacer, écrit à Perkins pour lui dire qu'il en a enfin trouvé un autre: Under the Red, White, and Blue («Sous le rouge, le blanc et le bleu»).

Malheureusement, trop tard pour en changer. Mais qu'importe: le lien avec l'éclat rouge, blanc et bleu de la réception de Mackay dans son château du North Shore semble terriblement fort, à moins que Fitzgerald ait été en contact occulte avec son époque.

Chambres «Impératrice Joséphine» et «Marie-Antoinette»

Le faste de Harbor Hill n'est dépassé que par l'Oheka Castle –et on l'excuse, vu qu'Oheka est encore aujourd'hui la deuxième demeure privée la plus grande d'Amérique et a été sciemment construite pour faire de l'ombre à Mackay. Sur un terrain de 180 hectares, le château a comme modèle celui de la Maison Lafayette, qui n'est au final qu'une version plus imposante de Maisons-Laffitte, conçue par le même architecte français. Les deux propriétés essayèrent même de camoufler leur jeunesse par une «barbe de lierre cru».

Sa toiture triangulaire, sa maçonnerie sophistiquée et ses trente-neuf cheminées sont radicalement françaises et confirment la «vogue des styles d’époque» des années 1910, date à laquelle la maison de Gatsby fut théoriquement construite, si vous faites les calcul en fonction des indices laissés par Fitzgerald. Oheka était tellement le fruit de son époque qu'il fit dire à William Adams Delano, un architecte dont on retrouve l’œuvre (et les citations lapidaires) dans ce livre d'art merveilleux de rareté:

«Chaque propriétaire veut un nom pour le style de sa demeure. C'est à mon avis aussi difficile que funeste […], [la plupart des gens] ne se satisfaisant pas d'une bonne maison, bien agencée et bien conçue, si elle n'a pas de nom fantaisiste.»

On peut donc imaginer l'irritation de Delano devant Winfield Hall, la propriété de Frank Winfield Woolworth, un amateur d'art qui transforma ses chambres en machines à remonter le temps, architecturalement parlant. On y trouvait la suite «Dynastie Ming», les chambres «Impératrice Joséphine», «Marie-Antoinette», «Napoléon», sans oublier plusieurs Louis –XIV, XV et XVI. (Pour des images, reportez-vous au livre que je viens de citer).

Gatbsy, aussi, avait «des salles de musique Marie-Antoinette et des salons Restauration», des «chambres à coucher d’époque, drapées de soie rose ou lavande, fleuries de frais». La bibliothèque de Woolworth était lambrissée, dans un style gothique français. Et Gatsby aussi avait «une haute bibliothèque gothique, garnie de boiseries en chêne sculpté à l’anglaise et probablement transportée, tout entière, de quelque château en ruine d’au delà des mers».

A Winfield Hall, la salle de musique occupant toute son aile ouest était éclairée par des projecteurs de théâtre et décorée de moulures dorées –un écrin de modestie idéal pour un orgue de chœur gigantesque. Gatsby, certes, n'avait qu'un piano (dans son film, Baz Luhrmann le dote quand même d'un orgue), mais les gâteaux des deux hommes avaient beaucoup de points communs. Et Delano aurait sans doute, aussi, méprisé Gatsby.

L'ancien site de Beacon Towers (Gabrielle Lipton)

«Le château de Cendrillon»

Au jeu des devinettes sur la vraie maison de Gatsby, un autre chouchou des spécialistes est Beacon Towers, construite à l'origine par une veuve Vanderbilt et dessinée d'après le Blair Castle, en Écosse. Elle se fait ensuite racheter par William Randolph Hearst. En se rendant un jour en Écosse pour voir Blair, Alva (la dite veuve) aurait dit «Mon cher, mon château de Sands Point, U.S.A., est bien plus authentique!».

Avec ses tourelles et sa façade de stuc blanc cassé, la demeure est si lisse qu'elle semble retouchée numériquement, même sur d'antiques photos en noir et blanc. L'authenticité de Beacon se retrouve aussi dans son surnom, «le château de Cendrillon», et à le voir, on se croirait davantage dans un conte de fées que devant une maison ayant un jour réellement hébergé des gens –une évanescence qui sied parfaitement à Gatsby. A l'instar de Harbor Hill, Beacon n'existe plus. Seuls Oheka et Winfield peuvent encore se visiter.

Ce qui nous mène à Kings Point. Située tout au bout d'une route, portant aujourd'hui le nom de Gatsby Lane, la propriété est d'abord achetée en 1851 par John Alsop King Jr., le richissime fils du gouverneur de New York, John Alsop King. A l'époque de Fitzgerald, elle héberge Richard Church, l’héritier de l'empire Arm & Hammer, une marque de bicarbonate de soude.

Plus récemment, la demeure et ses ruines tombent entre les mains d'une vieille veuve, Marjorie Brickman Kern. Sa famille achète Kings Point en 1951 pour la convertir en village de petites maisons familiales –qui n'est pas sans rappeler celui de Nick Carraway. Derrière un ancien presbytère, les pavillons se dressent à l'extrême pointe de West Egg.

Les deux fils de Marjorie, Russell H. Handler et Frederick John Handler, sont les ultimes descendants de la famille Brickman et au milieu des années 1990, Kings Point devient le théâtre d'une guerre fratricide sur fond d'héritage contesté. On parle de vol de cartes bleues et d'abus de faiblesse. Puis, un jour de 2006, Jennifer Eley, la femme de John F. Handler, est retrouvée morte dans la piscine.

Kings Point aujourd'hui (Gabrielle Lipton)

Noyée dans sa propre crème

La décrépitude de Kings Point se poursuit jusqu'à sa vente, en avril 2012, bien en-deçà des 39,5 millions de dollars demandés –un destin similaire à beaucoup de ses camarades. Quasiment la moitié des demeures qui firent la réputation de la Gold Coast ont été abandonnées après la Grande Dépression, pour ne pas résister au bulldozer des années 1970. Même pour la noblesse américaine, impossible de payer éternellement des superficies à trois chiffres et des armées de domestiques.

A l'instar de Gatsby et de son «immense et incohérent ratage de maison», la classe dominante s'est noyée dans sa propre crème. Mais ce triste sort a, lui aussi, quelque chose de séduisant. Plus les indices se raréfient, plus l'opulent mystère du manoir de Gatsby demande à être résolu.

Bien sûr, Fitzgerald a travaillé plusieurs sources pour créer un spectacle qui, morcelé, a réellement existé. Mais son spectre complet est toujours en cours de dévoilement, avec ses piscines sépulcrales et ses propriétés passant de main en main. Comme si Fitzgerald était aussi en contact occulte avec notre époque: la récession n'a pas épargné la Gold Coast et bon nombre de ses demeures de rêve sont aujourd'hui sans propriétaire.

Elles aussi rayonnent d'une lumière verte qu'un simple changement du courant rend subitement insaisissable. Alors la vraie question, ce n'est peut-être pas quel manoir était réellement celui de Gatsby, mais lequel est destiné à devenir le prochain.

Gabrielle Lipton

Traduit par Peggy Sastre

[1] Toutes les citations sont issues de la traduction de Victor Llona. Revenir à l'article

[2] Le terme maison apparaît 71 fois dans la traduction de Victor Llona. Revenir à l'article

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