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L'Iran d'Ahmadinejad en proie aux démons

Les dirigeants iraniens croiront toujours à la théorie du complot.

J'ai eu, par deux fois, le privilège de m'asseoir par terre, mal rasé, pour assister à la prière du vendredi que la théocratie iranienne organise chaque semaine dans le campus de l'université de Téhéran. Comme chacun sait, cette ennuyeuse et désagréable cérémonie est parfois égayée par l'appel du prêtre scrofuleux à scander sur un rythme mécanique Marg Bar Amrika!- «Mort à l'Amérique !» Nul ne sera étonné d'apprendre que cette phrase est généralement suivie par le cri de Marg Bar Israel! Et il n'est absolument pas rare que le bêlement à trois temps de ces deux minutes de haine ait une troisième version: Marg Bar Ingilis!

Certains analystes ont remarqué que si le «chef suprême» Ali Khamenei a méchamment claqué la porte au nez de toute possibilité de réforme au cours des dernières prières du vendredi, il a investi sa plus grande énergie dans la troisième de ces incantations. «Le plus maléfique de tous» a-t-il grondé, «est le gouvernement britannique.» Or, la vraie signification de cette étrange accusation a échappé à la plupart des gens.

L'un des signes du sous-développement de l'Iran est sa culture de la rumeur et de la paranoïa, qui impute tous ses maux aux actes maléfiques de divers diables et démons. Et, naturellement, la longue et riche histoire de l'intervention impériale britannique en Perse a de quoi apporter de l'eau à ce moulin. Mais vous n'imaginez pas à quel point est ancrée la croyance primitive selon laquelle ce sont les Anglo-saxons-plus que la CIA, plus même que les juifs, qui tirent les ficelles du moindre événement survenant en Iran.

Le roman satirique le plus célèbre et le plus vendu en langue persane s'intitule Mon oncle Napoléon, écrit par Iraj Pezeshkzad. Il dépeint l'existence ridicule et finalement odieuse du membre d'une famille qui adhère à la théorie du «complot britannique» typique de l'histoire iranienne. Ce roman a été publié en 1973 avant de devenir une série télévisée iranienne fabuleusement populaire. Les versions imprimée et télévisée ont rapidement été interdites par les ayatollahs après 1979, mais survivent clandestinement sous forme de samizdat.

Depuis cette époque, l'un des principaux membres du clergé du soi-disant Conseil des gardiens, Ahmad Jannati, a annoncé au pays tout entier par le biais des médias que les attentats de Londres du 7 juillet 2005 étaient la «création» du gouvernement britannique lui-même. Je vous recommande chaudement de vous procurer un exemplaire en livre de poche, collection Modern Library, du roman de Pezeshkzad, publié en 2006, et de le lire de la première à la dernière page en consacrant une attention toute particulière à la préface d'Azar Nafisi (auteur de Lire Lolita à Téhéran) et à la postface, rédigée par l'auteur lui-même, qui dit : «Dans son imagination, le personnage central du roman voit la main cachée de l'impérialisme britannique derrière chaque événement survenu en Iran jusqu'à un passé récent. Pour la première fois, le peuple d'Iran voit clairement l'absurdité de cette croyance, bien qu'il ait tendance à l'imputer à d'autres qu'à lui-même, et il est capable de s'en moquer. Et au final, cela a eu une influence salutaire. Aujourd'hui, en persan, l'expression «mon oncle Napoléon» est utilisée partout pour dénoncer la fausse croyance que des complots britanniques sont derrière tous les événements, et est accompagnée de railleries et de rires... La seule section de la société à l'attaquer a été les mollahs... Ils ont décrété que des impérialistes m'avaient ordonné d'écrire ce livre, et que je l'avais fait dans le but de détruire les racines de la religion du peuple iranien.»

Aussi fantasques qu'aient pu paraître ces assertions il y a trois ans, elles semblent modérées comparées aux divagations et au charabia proférés aujourd'hui à la chaire de Khamenei. Voici un homme qui n'a pas même entendu dire que sa théorie du complot préférée est depuis longtemps la cible de moqueries au sein de son propre peuple. Or, ces divagations et ce charabia ont des conséquences sur le monde réel, dont il convient de mentionner au moins trois :

-Aucun pays occidental ne peut faire quoi que ce soit pour éviter l'accusation d'ingérence dans les affaires étrangères de l'Iran. La conviction profonde que tout-et particulièrement tout ce qui est anglais-est déjà et par définition une intervention participe de l'identité et de l'idéologie mêmes de la théocratie.

-Il est erroné d'imaginer que les ayatollahs, si cyniques et corrompus qu'ils soient, agissent de façon rationnelle. Ils sont fréquemment prisonniers de croyances et de terreurs archaïques qui feraient passer un paysan européen médiéval abruti pour un intellectuel plein de ressources.

-La tendance des médias de l'extérieur à mesurer la température du clergé plutôt qu'à consulter les écrivains et les poètes du pays montre notre propre arriération culturelle avec une acuité particulièrement regrettable. Quiconque a lu Pezeshkzad et Nafisi, ou parlé à leurs étudiants et à leurs lecteurs à Tabriz, Ispahan et Mashad, aurait pu éviter une horrible gêne à la plupart de nos «experts» incultes, surpris jour après jour par les événements qui se déroulent en ce moment dans les rues iraniennes.

Cette dernière observation est valable pour l'administration Obama. Vous voulez prendre une position non-interventionniste? Très bien, faites-le alors. Cela signifie cesser de qualifier servilement Khamenei de chef suprême, et ne pas accorder à l'Iran le titre tyrannique de «République islamique.» Mais sachez que rien n'empêchera les théocrates de vous accuser à tort d'ingérence, quoi que vous fassiez. Essayez aussi de vous souvenir qu'un jour, vous devrez rendre des comptes aux jeunes démocrates iraniens qui ont tout risqué dans la bataille, et leur expliquer ce que vous étiez en train de faire pendant qu'eux se faisaient tabasser et gazer (un conseil: que votre seule référence à la dictature iranienne ne soit pas une allusion au coup d'État organisé par les Britanniques en 1953; pour les mollahs c'est une preuve qu'ils ont raison, et cette génération a des ennemis plus immédiats à affronter.)

Et puis il y a la plus grande question de la théocratie iranienne et de sa continuelle et arrogante intervention dans nos propres affaires: son exportation de la violence, de la cruauté et du mensonge au Liban, en Palestine et en Irak et son mépris éhonté de l'Onu, de l'Union européenne et de l'Agence de l'énergie atomique sur l'important sujet des armes nucléaires.

Je suis sûr que tout le monde a été aussi impressionné que moi par la décision de notre président de citer Martin Luther King. Il se trouve qu'à un moment de crise et d'urgence, il a cité le mauvais texte de King (le bon se trouve dans «Lettre de la prison de Birmingham», et, en outre, on aurait juré qu'il parlait en tant que président d'Islande ou d'Uruguay plutôt qu'en tant que président des États-Unis. La coexistence avec une théocratie nucléarisée et fasciste en Iran est impossible, même à court terme. Les mollahs l'ont très bien compris, eux. Pourquoi n'y arrivons-nous pas ?

Christopher Hitchens

Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Crédit photo:  Mahmoud Ahmadinejad   Reuters

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