Fukushima: sont-ils devenus fous?

Deux ans après le tsunami, la situation de la centrale et aux alentours ne constitue plus un problème japonais mais un danger pour l'ensemble de l'humanité.

Mike Weightman, envoyé de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), examine le réacteur n°3 de la centrale de Fukushima Dai-ichi, le 27 mai 2011. REUTERS/Ho News.

- Mike Weightman, envoyé de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), examine le réacteur n°3 de la centrale de Fukushima Dai-ichi, le 27 mai 2011. REUTERS/Ho News. -

Depuis le terrible accident du 11 mars 2011 (un tremblement de terre de magnitude 9 et un tsunami d’une hauteur de 15 mètres), la centrale dévastée de Fukushima n’a, semble-t-il, causé aucun problème de santé hors du Japon. Au Japon, par contre, on a trouvé, dans des produits alimentaires, des niveaux de césium supérieurs à la norme autorisée.

De plus, à en croire certaines données japonaises, dont certaines ne sont pas encore traduites, la situation de Fukushima n’est plus sous contrôle.

D’abord, 400 tonnes d’eau y entrent chaque jour, envoyées par l’opérateur, Tepco, pour refroidir les réactions nucléaires qui s’y poursuivent, y sont contaminées, et viennent s’ajouter aux 280.000 tonnes d’eau contaminées qui s’y trouvent déjà. De plus, il y a dans la centrale des centaines de tonnes de matériaux très contaminés.

Niveaux de radioactivité très élevés

Selon certaines informations (obtenues de travailleurs sur le site, qu’il convient de confirmer, ou, j’espère, d’infirmer), le niveau de radioactivité dans les trois premiers réacteurs —dont les cœurs sont entrés en fusion— serait de 800 millisieverts par heure (unité d’évaluation de l’impact des rayonnements sur l’homme) dans le réacteur 1; de 880 millisieverts par heure dans le réacteur 2; de 1.510 millisieverts par heure dans le réacteur 3.

Or, un homme meurt rapidement s’il est exposé à un niveau de 1.000 millisieverts par heure. Et le réacteur 4, vide lors du tsunami, contenait 1.131 assemblages de combustible irradié, soit 14.225 barres, dans une piscine extrêmement fragilisée par le tsunami, et, sans doute, par une explosion d’hydrogène encore mal expliquée.

Alors que, à Tchernobyl, un dôme de protection a été construit en sept mois, en mobilisant 300.000 personnes, dont 30.000 soldats, à Fukushima, le niveau de radiation est donc tel que même un commando suicide ne pourrait y opérer pendant plus que quelques secondes; et on ne peut pas y utiliser partout des robots, car l’usine est trop abîmée.

Dans un rayon de 15 kilomètres, les villes sont vides; un peu plus loin, on a constaté une hausse sensible des leucémies et du cancer du sein; en mer, devant la centrale, à 1 km des côtes, on a trouvé dans les poissons plus de 2.000 Bq/kg (c’est le nombre de désintégrations radioactives par seconde au sein d’un kilo de matière), soit quatre fois la norme maximale tolérée, avec même dans d’autres poissons, plus rares, jusqu'à 7.400 fois plus de césium que la limite maximale tolérée.

Et comme la contamination se propage par le plancton et les petits poissons qui mangent les boues contenant les substances radioactives, on trouve, à 120 km de Fukushima, des poissons avec 380 Bq/kg, et cela se propage jusqu’à la baie de Tokyo. Au rythme actuel, selon l’AEIA, la décontamination prendrait au moins quatre décennies.

Craintes que la centrale ne se brise

Et, pendant ce temps, bien des choses peuvent se produire; on commence en particulier à craindre que la centrale ne se brise avant que la décontamination ne soit terminée.

D’une part, les structures de confinement sont en train de casser; d’autre part, selon plusieurs experts, les signes se multiplient d’un prochain tremblement de terre en mer, au large de Nagoya-Osaka ou dans la région de Fukushima, de magnitude supérieure à 6, pouvant provoquer, dans certaines conditions, un tsunami de plus de 10 mètres de haut. Très récemment (les 13 et 21 avril), plusieurs tremblements de ce genre de magnitude, ou plusieurs répliques, se sont produits dans la région de Fukushima, sur terre ou en mer.

Dans ce cas, le système de refroidissement se briserait; les murs de confinement casseraient; les 280.000 tonnes d’eau contaminées se déverseraient dans le sol et dans la mer; l’unité 4 serait détruite et ses barres irradiées ne seraient plus protégées. Les conséquences seraient immenses pour le Japon tout entier, et au-delà. Il faudrait en particulier évacuer les 30 millions d’habitants de la région de Tokyo.

Dernier problème: en mer se trouvent des déchets du tsunami d’un volume équivalent, dit-on, à «deux Mont Fuji». Et comme la technologie japonaise ne permet de récupérer que les débris a moins de 30 mètres de profondeur, seule la zone côtière a été nettoyée, laissant la majorité des débris se corroder en mer.

Comme les Japonais semblent minimiser tous ces problèmes, qui ne sont pas à la portée des technologies japonaises, une mobilisation générale de la planète est nécessaire, si on ne veut pas que les conséquences soient terrifiantes pour l’humanité. Le prochain G8, à Londres, en juin, doit décider que Fukushima n’est plus un problème japonais, mais un problème mondial.

Jacques Attali

Cet article est également publié par L'Express.

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L'AUTEUR
Jacques Attali est un des fondateurs de Slate.fr. Il en préside le conseil de surveillance. Economiste, écrivain, éditorialiste à l'Express, Président de PlaNet Finance. Il est l'auteur de nombreux essais, biographies, pièces de théâtre et romans dont Demain, qui gouvernera le monde? Suivez-le sur Twitter @jattali et retrouvez son site: http://www.attali.com Ses articles
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Publié le 10/05/2013
Mis à jour le 12/05/2013 à 18h49
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