Culture

Avant Cannes, faites un détour par la Chine!

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 13.05.2013 à 3 h 52

Mis en place par le gouvernement chinois dans sept villes, le Festival du cinéma chinois en France témoigne en douze films à succès de certaines tendances significatives, comme le basculement de la Chine du côté des pays riches ou l'évolution du régime à propos de l’histoire chinoise du XXe siècle.

«Lost in Thailand», de Xu Zheng.

«Lost in Thailand», de Xu Zheng.

Deux jours avant le Festival de Cannes, lundi 13 mai, s’ouvre en France un autre festival qui en est d’une certaine manière l’exact contraire: consacré à un seul pays, sans aucun souci de l’intérêt artistique des films présentés et dispersé dans de multiples villes et régions. Il serait plus simple de dire que le Festival du cinéma chinois en France n’est pas un festival. Ce qui ne le rend pas moins intéressant, mais pour d’autres raisons que celles qui justifient l’existence des —vrais— festivals.

Mise en place par le gouvernement chinois, cette manifestation, qui en est à sa troisième édition, vise à faire connaître au public français —plus précisément aux publics de Paris, Strasbourg, Cannes, Marseille, Biarritz, Lyon et de La Réunion— les plus grands succès populaires de la non moins Populaire République de Chine. On voit bien l’idée un tantinet polémique sous-tendue par une telle programmation: «Vous autres en Occident plébiscitez des réalisateurs marginaux [voire interdits, ndlr] au lieu de vous intéresser à ce qui plaît aux Chinois.» Au moment où Jia Zhangke, le plus grand cinéaste chinois en activité, également témoin et critique affûté de la situation de son pays, est en compétition à Cannes, le geste n’a rien d’anodin.

Le même discours démago (les festivals ne sont pas là pour faire la sociologie des succès) a été entendu dans la plupart des régions du monde. Mais à la différence des Iraniens, des Argentins ou des Ivoiriens, les Chinois ont les moyens, et le désir, de promouvoir leurs produits de grande consommation, sans s’embarrasser de labellisation culturelle. Soit une stratégie différente de Bollywood par exemple, qui, en Europe continentale tout du moins, s’en vient chercher une reconnaissance esthétique, que soulignera cette année l’invitation en grande pompe du cinéma indien sur la Croisette à l’occasion de son centenaire.

Douze films ayant tenu une place d’honneur au box-office national sont présentés en France par les Chinois au cours d’une manifestation accueillie avec les honneurs par les politiques et les professionnels de l’industrie du cinéma français. Et de fait, ils témoignent de certaines tendances significatives: basculement de la Chine du côté des pays riches, évolution du régime à propos de l’histoire politique du XXe siècle, attraction accrue des talents chinois non-continentaux, gestion de modèles occidentaux, essentiellement hollywoodiens, sinisés à plus ou moins haute dose.

Films d’arts martiaux, comédies et films historiques

Trois genres se partagent l’essentiel des produits ici rassemblés, les films d’arts martiaux, les comédies et les films historiques.

Côté arts martiaux, The Bullet Vanishes de Lo Chi-leung démarque les transpositions hollywoodiennes de Sherlock Holmes version Downey Jr-Jude Law, avec un détective certes chinois mais lui aussi adepte de la déduction scientifique, quoique tout à fait apte au coup de savate brutal en cas de besoin, flanqué d’un fidèle comparse. Le film est plutôt plaisant, même si moins réussi que la proposition du vétéran Tsui Hark. Pourtant, sa Force du dragon ne serait qu’un nouveau chapitre, et pas un des plus mémorables (on est loin de là réussite de Détective Dee), de son œuvre prolifique, si sa présence dans cette programmation n’attirait l’attention sur le passage des maîtres hongkongais du côté de l’industrie mainland.

Quoique confortables succès, ni l’un ni l’autre ne peuvent rivaliser, au box-office chinois, avec le carton de Painted Skin 2 de Wu Ershan, encore supérieur au triomphe du premier volet. Ce film fantastique généreusement dopé aux computer graphics ne brille pourtant ni par sa grâce ni par la subtilité de son histoire. Tout juste peut-on le créditer d’une incontestable énergie, qui balaie avec une désinvolture impensable en Occident les contraintes de la continuité dramatique, sans même parler de vraisemblance psychologique. Une de ses deux stars féminines, la très hype Zhao Wei, est par ailleurs la réalisatrice d’une comédie de teenagers à succès, également présentée dans ce programme, So Young.

On passera rapidement sur le médiocre Caught in the Web de Chen Kaige. Celui qui fut peut-être, au début des années 80, le plus grand cinéaste chinois de sa génération, n’a depuis quinze fait qu’errer de compromissions politiques en complaisances commerciales et en courbettes vis-à-vis de l’Occident. Cette piètre sitcom prétendant dénoncer les méfaits de l’invasion de la vie privée par Internet n’est qu’un nouvel épisode de cette dérive.

Falling Flowers de Huo Jianqi, biopic ampoulé consacré à l’écrivaine progressiste des années 20 et 30 Xiao Hong, ne fait guère mieux. Full Circle de Zhang Yang, gentille comédie sentimentale autour d’une bande de vieillards facétieux, témoigne lui de l’assagissement d’un réalisateur qu’on a connu (un peu) plus mordant dans la chronique sociale teintée d’humour. La nouvelle comédie de Pang Ho Cheung, Love in the Buff, a au moins le mérite de capter un peu des vibrations des quartiers urbains, jeunes et cossus de Pékin —en quoi il remplit sa «mission» sociologique dans le festival, à défaut de pouvoir soulever un grand enthousiasme.

En Thaïlande comme au Tiers-Monde

Mais les deux films les plus significatifs sont certainement Lost in Thailand et Back to 1942. Le premier est lui aussi une comédie, signée par le réalisateur et acteur comique Xu Zheng, remarqué il y a sept ans avec son premier film, le loufoque Crazy Stone. Véritable phénomène, Lost in Thailand a battu tous les records de recettes en Chine, devenant ainsi le titre symbole de l’extraordinaire explosion de la fréquentation des multiplexes à la fin de 2012, année qui a vu la Chine devenir le deuxième plus gros marché au monde pour les films en salles —pas seulement en volume de fréquentation mais en valeur.

Si elles mobilisent des ressorts convenus, dont le modèle le plus proche serait chez nous La Chèvre, les tribulations pas franchement légères d’un scientifique (Xu Zheng lui-même) flanqué malgré lui d’un compagnon de voyage benêt et maladroit à travers une Thaïlande 100% sortie des guides touristiques se distinguent sur deux points.

D’abord, les Chinois s’y comportent clairement en touristes «du Nord», venus d’un pays développé, en vadrouille dans un pays «du Sud», pour ne pas dire sous-développé: l’attitude des personnages et le regard de la caméra sont aussi folklorisant, paternalistes et plus ou moins discrètement racistes que dans les 100.000 films occidentaux tournés dans les paysages enchanteurs d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine depuis un siècle.

Ensuite, le comparse catastrophique, qui comme il se doit sauvera le héros le moment venu et se révélera bien moins bête qu’il ne semblait, est explicitement gay. Un peu comme si, dans La Chèvre, Pierre Richard était affublé d’un bermuda rose, d’un amour excessif pour sa maman et de gestes efféminés: pas évident dans la prude Chine populaire d’aujourd’hui, dès lors que le public, s’il est invité à en rire, est surtout convié à lui accorder son affection. Ce qu’il a fait dans des proportions gigantesques —et qui a même suscité un boom du tourisme chinois en Thaïlande.

Echo du «Grand Bond en avant»

Pas de quoi rire en revanche dans Back to 1942, réalisé par Feng Xiao-gang, notamment réalisateur d’Aftershock en 2010. A l’époque plus grand succès du cinéma chinois, cette fresque mélodramatique portée par un réel souffle racontait les deux tremblements de terre qui, à un quart de siècle d’écart, ont ravagé la région centrale du Sichuan.

La dimension patriotique de cette production était alors incontestable: elle est nettement plus ambiguë dans 1942. Le film décrit la terrible famine qui causa plusieurs millions de morts dans la province du Henan, du fait de la corruption et du mépris de la population par les nationalistes du Guomindang qui, en pleine guerre contre les Japonais, aggravèrent immensément les effets d’une grave sécheresse.

Sur des faits qui furent alors clairement documentés, grâce notamment à la présence sur place du journaliste américain Theodore White, les responsabilités de Chang Kaï-chek et de son régime sont explicitement dénoncées. Mais il est désormais de plus en plus évident pour le public chinois que cette tragédie imputable à l’ennemi nationaliste évoque indirectement la catastrophe alimentaire que fut le «Grand Bond en avant» maoïste, et qui fit probablement dix fois plus de morts entre 1958 et 1962.

Totalement taboue jusqu’à une date récente, cette tragédie a commencé d’être évoquée par des publications semi-clandestines, principalement le grand livre de Yang Jisheng —publié en France sous le titre Stèles. Grande famine en Chine (1958-1961), au Seuil. Ces événements trouvent avec Back in 1942, film grand public, un écho d’une toute autre ampleur. Son existence, dans le cadre d’une production très officielle, témoigne aussi d’un certain assouplissement, encore bien timide, des autorités vis-à-vis du passé de la République Populaire de Chine.

Jean-Michel Frodon

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