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Comment la Syrie a ruiné le Printemps arabe

Foreign Policy

Nés des exemples tunisien et égyptien, les espoirs d'un changement pacifique ont été remplacés par l’animosité des extrémistes et la permanence des massacres.

«La victoire ou la mort»: un combattant de l'Armée de libération syrienne passe devant un graffiti à Deir al-Zor, le 9 mai 2013. REUTERS/Khalil Ashawi.

«La victoire ou la mort»: un combattant de l'Armée de libération syrienne passe devant un graffiti à Deir al-Zor, le 9 mai 2013. REUTERS/Khalil Ashawi.

A la fin du mois de mars 2011, au moment du premier grand discours de Bachar el-Assad mentionnant les émeutes en Syrie, l'ironie s'était emparé de la twittosphère arabe. «Encore deux petits discours et puis s'en va!», pouvait-on lire un peu partout.

Tel avait été le scénario suivi par Zine el-Abidine Ben Ali en Tunisie et Hosni Moubarak en Égypte: face à une mobilisation populaire de plus en plus massive, un président balbutiait quelques réformes insignifiantes puis disparaissait à tout jamais après son troisième discours. Et si Assad préférait l'usage de la force contre son propre peuple, il fallait alors s'attendre à un scénario à la libyenne: une intervention militaire dirigée par l'Otan sous l'égide des Nations Unies.

La magie du troisième discours a depuis longtemps déserté les conversations. Après deux ans de conflit, plus de 70.000 morts et des millions de réfugiés, les petites blagues sur l'inéluctabilité du changement laissent un douloureux souvenir. Elles me rappellent Malcolm Kerr, dans sa célèbre préface de la troisième et dernière édition de The Arab Cold War:

«[D]epuis juin 1967, la politique arabe a cessé d'être rigolote. Au bon vieux temps, […] c'était comme regarder l'équipe de Princeton affronter celle de Columbia sur un terrain boueux. Avec la Guerre des Six Jours, on s'est davantage rapprochés d'un pitoyable match contre Notre Dame […] la pelouse s'est remplie de joueurs estropiés à vie et de coéquipiers si aigris qu'ils n'avaient plus qu'à se taper sauvagement dessus».

Aujourd'hui, un énième débat sur la nécessité d'une intervention en Syrie ronge encore Washington, cette fois-ci en réaction à l'usage présumé d'armes chimiques de la part du régime. Je n'ai pas grand chose à dire de plus que les milliers d'articles déjà publiés sur la question, en dehors de ce que j'ai déjà exprimé ici et . Mais je pourrais quand même ajouter que la défense de la «crédibilité» des États-Unis est toujours une mauvaise raison de partir en guerre.

En termes de réputation, ne pas faire respecter une ligne rouge n'aura qu'un coût minime, qui s'évaporera en quelques semaines ou mois dans le flux des informations; à l'inverse, une intervention militaire en Syrie aura tout pour monopoliser les gros titres et ce pendant plusieurs années. Si les États-Unis doivent agir en Syrie, c'est pour servir au mieux les intérêts américains et répondre le plus efficacement aux atrocités commises, pas par obligation envers une prétendue ligne rouge bien maladroitement définie.

Mais au lieu de poursuivre ce débat, je voudrais prendre un peu de recul et voir comment le cauchemar syrien a profondément détruit l'esprit de légèreté, d'espoir et de changement positif qui était de mise au début des soulèvements arabes. La promesse du Printemps arabe a laissé place à un déferlement de violence aussi manifeste que permanent, à une politique de clivages identitaires, à la question lancinante de l'intervention internationale, à des attentes anéanties, à une fragmentation du paysage médiatique, à la défaillance d'un État et à une stratégie de guerre par procuration.

Violence farouche et quotidienne

La violence farouche et quotidienne est l'exemple le plus évident de la manière dont la Syrie a pu dévorer le Printemps Arabe. L’Égypte et la Tunisie n'ont peut-être pas été aussi pacifiques que certains aiment à le croire —de nombreux manifestants sont morts lors d'affrontements avec la police—, mais l'important, c'est que les militaires ont choisi de ne pas tirer sur leur propre peuple.

L'intervention en Libye a démarré à peine un mois après le début des émeutes et avant que la furieuse riposte de Mouammar Kadhafi n'atteigne sa pleine puissance. Mais en Syrie, cela fait maintenant deux ans que les violences et les carnages demeurent à un niveau quasi incompréhensible et à l'horizon, ce ne sont que des exactions encore plus effroyables qui semblent s'annoncer.

En décidant de déployer tous les moyens disponibles pour rester au pouvoir, le régime d'Assad a fait plonger un soulèvement au départ pacifique dans une irrémissible spirale jusqu'au-boutiste. Des atrocités documentées jour après jour dans un flux incessant de vidéos YouTube.

L'intervention en Libye et une mobilisation diplomatique arabe précoce avaient pourtant fait naître l'espoir d'un nouveau standard régional, voulant que les dirigeants ne tuent pas leur propre peuple. Des espérances qui se sont évanouies depuis bien longtemps.

La violence en Syrie, qui dure depuis tant de temps et dont les formes d'inhumanité ont été si diverses, modifie tout ce qu'elle touche. A l'instar d'autres guerres civiles trop longues, la violence religieuse et politique y a créé et creusé des divisions qui n'avaient pas auparavant la même prégnance.

Qu'importe la noblesse et le nombre de projets élaborés pour une justice transitionnelle et la réconciliation post-Assad, difficile d'imaginer les Syriens passer rapidement l'éponge sur tant d'horreurs et de cruauté. Et le fanatisme religieux déborde bien au-delà des frontières syriennes, ce qui aggrave l'hostilité entre Chiites et Sunnites et attise le sentiment de méfiance communautaire à l'échelle régionale, et ce d'une manière extrêmement délétère.

Terrorisme et djihadisme

La guerre en Syrie a aussi ouvert la porte au terrorisme et au djihadisme, à l'inverse des premiers soulèvements du Printemps arabe. Si dans les autres pays arabes, les premiers temps d'un changement pacifique avaient représenté un défi majeur pour l'idéologie d'Al-Qaïda, la violence en Syrie est le creuset quasi parfait pour la renaissance du djihad mondial. La Syrie est aujourd'hui un État failli, et les États du Golfe ne sont que trop désireux de financer un djihad soutenant une population sunnite combattant un régime «apostat».

L'éclosion de groupes djihadistes en Syrie n'est pas dûe à la non-intervention occidentale —en réalité, la présence de troupes occidentales dans un pays arabe tient généralement bien plus de l'aimant que du répulsif pour ce genre de mouvements. Ils ont tout simplement été attirés par le meilleur vecteur depuis l'Irak d'une mobilisation djihadiste et salafiste globale.

L'éventualité de dénouements bien moins heureux qu'en Égypte ou en Tunisie a aussi été cruellement démontrée par l'endurance du régime d'Assad. Les citoyens arabes qui avaient franchi la barrière de la peur pour se joindre aux soulèvements contre les dictatures en 2011 ont désormais sous leurs yeux un exemple cuisant des risques encourus.

Les Jordaniens, qui auraient pu continuer la marche du Printemps arabe, ont peut-être hésité en contemplant les horreurs commises en Syrie. Et de telles leçons sont sans doute les bienvenues dans les palaces du Golfe ou dans d'autres pays qui ont réussi jusqu'à présent à contenir les pressions de la rue.

Un consensus qui n'a jamais existé

La Syrie a aussi contribué à dissiper le sentiment enivrant d'un peuple arabe uni pour renverser ses despotes. En Tunisie et en Égypte, les émeutes ont été des moments d'unification populaire, non seulement pour ces pays, mais dans toute la région. Sortis des arcanes du pouvoir et de leurs dirigeants inquiets, tous les Arabes se joignaient dans l'enthousiasme du changement politique.

Cette unité s'est bien sûr atténuée dans les mois qui ont suivi, tant la polarisation entre les islamistes et leurs opposants a déchiré le consensus politique égyptien et tunisien. Mais dans les premiers jours des soulèvements, ce consensus était extrêmement fort.

Un tel consensus n'a jamais été de mise en Syrie. Assad avait de nombreux défenseurs dans l'axe de la «résistance» et bon nombre d'entre eux voyaient les mouvements populaires en Syrie comme l’œuvre d'un complot islamiste ou occidental. Quiconque a pris part à des débats sur la politique syrienne sur Internet est malheureusement familier de l'intensité de ces clivages et de leurs justifications.

Et ces divisions n'ont fait que se renforcer avec l'aggravation du conflit. Par exemple, dans le sondage Pew le plus récent sur la question, la plupart des Arabes manifestent un profond mépris pour Assad, tout en s'opposant majoritairement à l'armement des rebelles par les occidentaux. La tendance se retrouve dans tous les pays analysés, sauf en Jordanie.

La question de l'intervention internationale qui plane sur le débat syrien est aussi fondamentalement différente des autres conflits. Les manifestants tunisiens et égyptiens ne voulaient pas que les États-Unis interviennent en leur nom —à l'inverse, quasiment depuis le début de l'insurrection, certaines franges de l'opposition syrienne veulent imiter le modèle libyen et attirer une intervention militaire occidentale.

La centralité de cette question modèle à la fois les stratégies de l'opposition et celles du régime. Elle a aussi contribué à transformer la Syrie en champ de bataille pour grandes puissances, avec une diplomatie occidentale irritée par le cynisme de la Russie devant le Conseil de sécurité et par son refus de faire pression sur Assad pour un changement politique digne de ce nom.

Une guerre froide régionale

Le conflit syrien est aussi rapidement devenu l'arène centrale d'une guerre froide régionale, bien plus que d'une pure lutte interne pour un changement de régime. Un conflit par procuration entre puissances régionales —entre le Golfe et la Turquie chez les groupes rebelles et entre l'Iran et le Hezbollah pour le régime d'Assad— a dessiné le conflit syrien d'une manière inédite. Avec l'alignement de la Syrie et de l'Iran, et la vieille hostilité des pays du Golfe et des alentours envers Assad, les enjeux stratégiques de ce conflit n'ont jamais été aussi élevés.

Les motivations du Qatar, de l'Arabie Saoudite et de la Turquie à soutenir l'opposition sont diverses, et chaque pays se sert d'un réseau spécifique pour atteindre ses objectifs. Le jeu est souvent celui du diviser pour mieux régner, avec l'envoi d'armes et d'argent à des factions rebelles concurrentes, ce qui affaiblit les espoirs d'une unité de l'opposition et avantage aussi, non seulement les islamistes, mais surtout les groupes armés au détriment des pacifistes.

La Syrie a aussi radicalement transformé la narration médiatique, dans le monde arabe comme en Occident. Dans les premiers jours du «Printemps arabe», les médias internationaux se pressaient sur une demi-douzaine de théâtres des opérations —la Tunisie, l’Égypte, la Libye, le Bahreïn, la Syrie, le Yémen— tout en gardant un œil inquiet sur quasiment tous les autres pays arabes, pour être prêts si jamais tel ou tel décidait à rejoindre le mouvement. Aujourd'hui, les yeux des médias internationaux ne sont rivés quasiment que sur la Syrie, avec quelques intermèdes égyptiens en cas de crise.

A l'intérieur de la Syrie, la présence médiatique est majoritairement constituée de correspondants de guerre —les raisons en sont évidentes— tandis qu'à l'extérieur, les médias se nourrissent dangereusement de vidéos et d'informations trouvées sur Internet et fournies par les réseaux de l'opposition. En Égypte, une armée de journalistes indépendants pouvait aller vérifier telle ou telle rumeur d'émeute ou d'affrontement, mais les médias couvrant la Syrie n'ont pas ce luxe et naviguent à vue dans un flux incessant de communiqués et de démentis.

Al Jazeera a perdu sa position centrale

La Syrie a aussi profondément affecté les médias arabes. Le conflit a été particulièrement rude pour Al Jazeera, dont la déchéance constitue peut-être l'événement le plus important du paysage médiatique arabe de ces dix dernières années. Qu'on l'aime ou qu'on la déteste, depuis la fin des années 1990, la chaîne aux financements qataris avait fait office d'agora essentielle pour la politique arabe.

Avec sa volonté délibérée d'incarner la «voix de la rue arabe», elle avait dominé les médias arabes —en particulier pendant les moments de crise— en couvrant absolument tous les événements de la région, de l'Irak à la Cisjordanie en passant par le Liban et les soulèvements démocratiques, et en les intégrant dans une même arabité narrative.

Mais en couvrant la Syrie de manière aussi partiale et en révélant son soutien pour la politique étrangère du Qatar, Al Jazeera a perdu sa position centrale. Aujourd'hui, la chaîne est de plus considérée comme une énième officine partisane —et rien ne l'a remplacée.

Par conséquent, les médias arabes sont de plus en plus fragmentés, les clivages politiques et religieux s'accentuent entre médias nationaux comme régionaux, et l'existence d'un espace médiatique commun et unifié se fait de plus en plus évanescente. On ne peut pas vraiment dire que le réseaux sociaux remplacent cette sphère d'échanges: au contraire, ils encouragent la formation de bulles polarisées, où chacun cherche son semblable et renforce ses préjugés.

Le désastre syrien ne signifie pas pour autant l'échec des soulèvements arabes. Ces révolutions ont été la manifestation d'un changement structurel très profond dans la politique régionale et continueront à se déployer pendant encore de nombreuses années. Mais il y a un certain désenchantement à voir combien le conflit syrien a radicalement remodelé le monde que le Printemps arabe avait commencé à créer. L'analyse et la discussion de ces effets pathologiques et des moyens de les contrer devraient faire partie du débat actuel, à l'heure où la communauté internationale ne sait pas comment répondre au désastre qui se déroule sous ses yeux.

Marc Lynch

Traduit par Peggy Sastre

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