Culture

Mike Kelley: le chemin du bad boy

Anne de Coninck, mis à jour le 12.05.2013 à 13 h 40

L'oeuvre de l'américain Mike Kelley, qui s'est suicidé le 31 janvier 2012, est exposée à Beaubourg. Un voyage étrange entre l'outrance et l'irrévérence, entre des dessins d’ordures et des parodies sexuelles, des installations d’objets peu orthodoxes, du multimédia...

Mike Kelley, 2005Photo by Cameron Wittig, Courtesy Walker Art Center©Estate of Mike Kelley All rights reserved

Mike Kelley, 2005Photo by Cameron Wittig, Courtesy Walker Art Center©Estate of Mike Kelley All rights reserved

Organisée par le Centre Pompidou, la première rétrospective consacrée à l’œuvre de Mike Kelley permet au long d’un parcours d’une centaine d’œuvres, réalisées entre 1974 et 2011, de suivre l’itinéraire inclassable du californien. Un artiste à la fois peintre, sculpteur, vidéaste, performer, qui s’est suicidé le 31 janvier 2012.

L’œuvre de Mike Kelley est assurément une énigme difficile à déchiffrer: entre outrance et irrévérence, des dessins d’ordures, des parodies sexuelles parfois sado-masochistes, parfois scatologiques, des installations d’objets peu orthodoxes, de jouets, du multimédia synthétisant peintures et dessins à grande échelle où se mêlent écrits, graffitis et collages. Des assemblages hétéroclites réunis sous des titres franchement étranges: Comedy and Tragedy Lung  (Comédie et Tragédie Poumon) Repressed Spatial Relationships Rendered as Fluid  (Relations Spatiales Réprimées sous Forme Liquide) Shrimp, Head, Pot (Crevette, Tête, Herbe).

Histoire populaire américaine

L'inquiétante bizarrerie de son art est à la fois déroutante et troublante. Mike Kelley agissait comme un classificateur un peu dérangé de l’histoire populaire américaine, d’histoires «mineures»  qu’il retraçait avec toute sorte d’objets comme témoins, dans une anarchie un peu naïve, un peu révoltée.

Mike Kelley était un personnage complexe dont l’histoire personnelle est ancrée dans l'Amérique profonde d’après-guerre qui le révolte et à laquelle il appartient. Né à Wayne, une banlieue de Détroit en 1954, il est le petit dernier d’une famille nombreuse profondément catholique. La religion aura d'aileurs une grande importance dans son oeuvre. Son père s'occupait de la maintenance des écoles publiques locales et sa mère était cuisinière chez Ford.

S’auto-proclamant «anarchiste en col bleu», il met dès son jeune âge toute son énergie et son ambition dans les arts. D’abord en s’imaginant écrivain. Finalement pas convaincu par son propre talent, il se tourne vers la musique. Au lycée, il fonde un groupe «proto-punk » Destroy all Monsters, qui atteindra une certaine notoriété locale. Il s’inscrit à l’Art School de l'Université du Michigan, à Ann Arbor. Là, il flirte avec la culture underground issue des années 60. En 1978, il rejoint le California Institute of the Arts de Valencia. Désormais il s’affirme comme plasticien…tout en formant son deuxième groupe musical, «The Poetics».

Mise en scène de la dégradation

En Californie, Mike Kelley, trouve une terre d’adoption qu’il ne quittera plus. Il s’installe à Pasadena, au bord de l’océan, et son studio se trouve à Highland Park un quartier historique de Los Angeles. Il se découvre une passion pour le désert. Dans sa maison, il transforme la piscine en jardin à cactus!

Dès le début des années 80, il expose en solo à la Metro Pictures Gallery à New York et à la Rosamund Felsen Gallery à Los Angeles. Très vite, son art intrigue et se fait remarquer par la critique. Avec Paul MCCarthy, Raymond Pettibon, Chris Burden, ils inventent littéralement la scène artistique de la côte Ouest, jusqu’alors inexistante. Kelley y excelle à produire des images non conventionnelles, pas franchement commerciales, où l’humour noir n’est jamais très loin, ce qu'il appelle «the critical joy, the negative joy». L’artiste américain est devient un maître d’un art qualifié de «pathetic aesthetic»  «esthétique pathétique». Un art qui met en scène la dégradation, l’échec, comme une version contemporaine et américaine de l’Arte Povera. Pour le célèbre critique Jerry Saltz, c’est du «clusterfuck aesthetic », littéralement l'esthétique du foirage.

En 1992, Mike Kelley participe à l’exposition devenue culte Helter Skelter: L.A. Art in the 1990s au Los Angeles Museum of Contemporary Art avec une quinzaine artistes. Révélateur de la scène artistique de Los Angeles, cette exposition dévoile sa vitalité et sa spécificité subversive face à New York. Toujours très proche de la scène alternative rock, la même année il réalise la pochette du groupe new yorkais Sonic Youth Dirty.

En 1993, le Whitney Museum of American Art lui consacre sa première rétrospective avec «Catholic Tastes» (goûts catholiques). Tous les symboles, les thèmes de son art y sont présents: animaux empaillés, jouets, animaux de chiffons, un ensemble de  bannières de pop-culture kitsch, le sexe, la religion bien sur. En 2007, le réalisateur John Waters qui lui rendait hommage, soulignait, que Mike Kelley était, «comme le dernier mauvais garçon qui sait que le sexe sera toujours meilleur si vous avez été élevés dans le catholicisme car toujours tabou et drôle.» 

New York et la reconnaissance

En 2005, il rejoint l’empire commercial de Larry Gagosian, avec ses 11 (13 aujourd’hui) galeries disséminées dans le monde. L’exposition qu’il présente en novembre 2005 à New York, The Day is Done, est comme un voyage dans le temps. Une installation composée de peintures, sculptures et photographies qui sont toutes reconstituées à partir de photographies racontant des activités parascolaires présentée dans un yearbook (album de l’année) de lycée, récupéré par Kelley: toute la vie de l’établissement scolaire est scénarisée autour des festivités telles qu’Halloween, Noël… 

Ces dernières années Mike Kelley était devenu un artiste internationalement reconnu: en 2012 il devait participait pour la 8ème fois à la Biennale du Whitney Museum à New York. Il avait auparavant participé à la Biennale de Venise et aux Documenta 9 et 10 à Cassel en Suisse. Mais cette notoriété et ce succès semblaient lui peser.

Quelques mois avant son suicide, Mike Kelley, affichait une grande lassitude. Il avait confié lors de sa dernière interview, réalisée quelques mois avant son décès mais parue après dans le magazine californien Artillery, sa fatigue face au monde de l'art: «J'ai travaillé non-stop pendant des années et des années et maintenant je ne suis plus d'humeur à faire de l'art» ajoutant «Je suis en train de ralentir».

Mike Kelley artiste ultra sensible, était déprimé par des problèmes personnels «je n'avez pas besoin des conneries du monde de l'art pour me rendre la vie difficile.» Ses relations avec son galériste l’affectaient: «la galerie Gagosian, à la différence des autres galeries, avec lesquelles j'ai travaillé n'est pas très familiale… à la Metro Pictures je connaissais personnellement la plupart des artistes. Gagosian est géré de façon beaucoup plus pragmatique. Les artistes vont et viennent.»

Reste aujourd'hui à redécouvrir, la signature poétique de Mike Kelley faite d’aller-retour entre art et vie quotidienne, entre réalité composée et bizarrerie désuète. Absolument.


Mike Kelley jusqu’au 5 Août 2013 au Centre Pompidou, 19 Rue Beaubourg, 75004 Paris.

Anne de Coninck

Anne de Coninck
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Journaliste
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