Monde

Dans la peau d'Amanda Berry: ce que révèle notre fascination pour les histoires de jeunes filles séquestrées

Emily Bazelon, mis à jour le 08.05.2013 à 19 h 28

De Jaycee Dugard à Natascha Kampusch, ces calvaires sont nos croquemitaines modernes, nos Barbe-Bleue devenus réalité.

Tout Internet est amoureux de Charles Ramsey, l'homme qui a aidé Amanda Berry à défoncer la porte de la maison de Cleveland où elle était retenue captive avec deux autres femmes. Cela faisait dix ans qu'elles avaient disparu; à l'époque, Berry avait 16 ans, Gina DeJesus 14 ans et Michelle Knight 20 ans.

Dans le feu de l'action médiatique, que les projecteurs se tournent vers Ramsey est tout à fait compréhensible. Le type est drôle et direct dans sa description des événements («J'ai su que quelque chose ne tournait pas rond en voyant une mignonne petite Blanche se jeter dans les bras d'un Noir»).

Et quel soulagement de trouver une lueur d'humour et de secours dans cette macabre histoire de femmes disparues, séquestrées dans une maison d'un quartier apparemment ordinaire, avec un enfant qui serait, selon la police, la fille de Berry. Pour Ramsey, le propriétaire de la maison, Ariel Castro, avait tout du mec normal qu'on croisait aux barbecues et qui taillait le bout de gras avec ses voisins.

Tout le monde veut y voir une histoire d'espoir. Le chef de la police de Cleveland explique que retrouver ces femmes en vie a donné un coup de fouet à son département, sans compter que les coupables présumés ont été arrêtés: Castro et ses deux frères, tous les trois la cinquantaine. Le FBI a salué «la remarquable capacité de survie et de persévérance» des jeunes femmes.

Un médecin urgentiste, présent quand sont arrivées Berry, DeJesus et Knight lundi soir, était quant à lui épaté de leur bonne santé physique. «C'est vraiment bien», a-t-il déclaré, «ce n'est pas le genre de dénouement qu'on a en général avec ces histoires.»

Mais cela n'a rien d'un dénouement et quand le reste de cette histoire sera connue, cette évasion en sera sans doute le seul élément heureux. La voix paniquée d'Amanda Berry lors de son appel au secours nous donne déjà de gros indices.

Comment ces femmes ont-elles été kidnappées et comment ont-elles pu demeurer indétectables pendant tant d'années? Leur histoire est-elle liée à celle, toujours non résolue, d'Ashley Summers, une autre adolescente disparue dans ce même quartier en 2007?

Pourquoi la police et les services sociaux n'ont-ils rien remarqué d'anormal quand ils ont contrôlé cette maison en 2000 et 2004, comme l'a affirmé le maire mardi? Quid des voisins? D'autant plus si, comme le dit Ramsey, Castro était souvent dehors à tripatouiller ses voitures?

Et surtout, quelle était la vie de ces femmes dans cette maison? Quelles étaient leurs relations les unes aux autres?

Schéma effroyablement familier

Je suis obsédée par les histoires de femmes enlevées et séquestrées: Elizabeth Smart, enlevée dans l'Utah à l'âge de 14 ans et séquestrée pendant 9 mois; Jaycee Dugard, enlevée à Lake Tahoe à 11 ans et séquestrée pendant 18 ans; Natasha Kampusch, enlevée à 10 ans et séquestrée pendant 8 ans; Elisabeth Fritzl, également en Autriche, captive de son père pendant 24 ans et ayant eu sept enfants avec lui. Et il y en a beaucoup d'autres.

Le schéma est effroyablement familier: avec ou sans complices et quelquefois avec l'aide d'une femme, un homme plus âgé séquestre une enfant ou une adolescente.

Parfois, elle est littéralement enfermée dans une cave ou un placard. Parfois, sa liberté de mouvement est plus grande, mais elle a trop peur ou la manipulation psychologique est trop importante pour qu'elle arrive à avertir quiconque. Et presque toujours, il y a des viols répétés dont naissent souvent des enfants.

Ces calvaires sont nos croquemitaines modernes, nos Barbe Bleue devenus réalité.

Naïveté et confiance

J'essaye de combattre mes obsessions car à part me remplir d'angoisses morbides, elles ne servent pas à grand-chose. A l'origine, tout vient du film Le Silence des agneaux. J'étais étudiante quand je l'ai vu pour la première fois et j'en suis sortie tellement terrorisée que j'étais quasiment incapable de reprendre le volant: j'ai demandé à l'ami qui m'accompagnait de vérifier sous tous les sièges et dans le coffre de ma voiture avant de pouvoir rejoindre mon domicile, en pleurs pendant tout le trajet.

J'essayais tant bien que mal de me focaliser sur le courage du personnage joué par Jodie Foster, la jeune recrue du FBI Clarice Starling, parce que pour une fois dans un film, le sauveur était une femme. Mais la scène que je ne pouvais pas m'enlever de la tête, c'était celle où une victime (que Starling retrouve plus tard dans le donjon d'un psychopathe) se fait kidnapper.

La chose arrive quand elle aide son bourreau à mettre un canapé dans sa camionnette. Serviable envers un inconnu, elle devient vulnérable et le voit refermer les portes de la fourgonnette sur elle.

Je pouvais parfaitement m'identifier à sa naïveté et sa confiance. Tellement terrifiée par le film, j'ai ensuite refusé un job d'été qui m’intéressait énormément: responsable d'une portion du sentier des Appalaches. D'un coup, l'idée d'être seule et de dormir sous la tente m'était insupportable. Le contraire exact de l'empowerment.

Attachement traumatique

Les histoires où les filles ont eu la possibilité de s'enfuir, sans en profiter, noircissent encore davantage le tableau. Elizabeth Smart pouvait se promener dans la rue avec son ravisseur et sa femme, vêtue d'une longue robe et le visage voilé et n'a jamais alerté les gens qu'elle croisait.

Je connais le concept d'attachement traumatique —le lien qu'un ravisseur peut créer avec un jeune prisonnier (un terme plus scientifique que le syndrome de Stockholm). Après sa libération, Jaycee Dugard a relaté dans son autobiographie que l'homme qui l'avait enlevée, Phillip Garrido, s'était servi du viol, de ses grossesses et de la naissance de leurs filles pour qu'elle s'attache à lui.

Au bout d'un moment, elle allait répondre aux gens qui sonnaient à la porte sans dire qui elle était ou leur demander de l'aide. Quand des inspecteurs l'ont interrogée, elle a commencé par mentir sur son nom et à qualifier Garrido de «super type»: ce n'est que lorsque ce dernier a avoué l'enlèvement qu'elle a donné son vrai nom.

Dans son livre, Dugard nous rappelle combien elle était jeune au moment de son enlèvement et combien elle voulait avant tout protéger ses filles. Comme Smart, elle explique quelle était trop terrorisée pour donner l'alerte. «Un environnement sûr, c'était celui que je connaissais», a-t-elle expliqué dans une interview télévisée à ABC. «Au dehors, l'inconnu était terrifiant, surtout quand je pensais aux filles.»

«Quand notre monde ne faisait que 4 m²»

On ne sait pas encore précisément ce qu'ont enduré Amanda Berry, Gina DeJesus et Michelle Knight. Le récit de Ramsey sur les cris de Berry, son appel aux urgences où elle donne son nom et précise qu'elle est l'adolescente disparue qui faisait les gros titres il y a dix ans manifestent un désir très fort de s'échapper.

Peut-être qu'elle nous racontera au final une histoire de captivité totale et implacable, comme celle que met en scène Room, le roman d'Emma Donoghue qui est la meilleure chose que j'ai pu lire sur le kidnapping et la séquestration.

Le narrateur du livre de Donoghue est Jack, un enfant de cinq ans né du viol de sa mère captive. Alerte spoiler: la meilleure partie du livre arrive après l'évasion de Jack et de sa mère, quand ils tentent de s'acclimater au monde normal. Il ne sait pas comment monter et descendre des escaliers. La mère doit gérer ses parents qui l'aiment, tout en ayant du mal à accepter son fils, le tout sous l’œil omniprésent et implacable des médias.

«Maintenant, vous pouvez compter sur votre famille et le dévouement de professionnels!», s’enthousiasme une journaliste de télé qui cherche à rassurer la mère sur l'éducation de son fils. «En vrai, non, c'est pire», répond-elle. «Quand notre monde ne faisait que 4 m², il était plus facile à contrôler».

Ce qu'elle veut dire, ce n'est pas qu'elle voudrait retourner à la captivité, mais que la transition est brutale. C'est un livre merveilleux, magnétique, un roman où la littérature naît en quelque sorte de la sensation.

Le mal existe dans notre monde

Room ne nous met pas dans la peau d'une Jaycee Dugard, une victime qui, face à son ravisseur, abdique sa propre identité et doit ensuite la reconquérir. Mais il nous aide à comprendre combien il peut être difficile de revenir d'entre les présumés morts et combien le besoin d'explications peut se révéler douloureux.

Peut-être que les réponses que je cherche sur le quotidien d'Amanda Berry, Gina DeJesus et Michelle Knight ces dix dernières années ne me regardent pas. Peut-être que ma fixation sur ces histoires vraies n'invite à aucune réflexion profonde.

Au pire, j'en retire une leçon que je connais déjà, une que je répète à mes enfants dès qu'une histoire comme celle-ci fait les gros titres: ne montez jamais dans la voiture d'un inconnu, parce que j'ai beau espérer le contraire, le mal existe dans notre monde.

Emily Bazelon

Traduit par Peggy Sastre

Emily Bazelon
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