Culture

J'ai vu toutes les Palmes d'or de Cannes

Jean-Marie Pottier, mis à jour le 24.05.2015 à 12 h 21

Et j'ai plutôt bien fait: derrière la réputation inégale ou mitigée de ces films, on trouve une logique qui nous en dit beaucoup sur l'Histoire, l'histoire du cinéma et, parfois, le grand cinéma.

A Cannes, le 14 mai 2012. REUTERS/Vincent Kessler.

A Cannes, le 14 mai 2012. REUTERS/Vincent Kessler.

Cet article a été pour la première fois publié avant la clôture du Festival de Cannes 2013. On rassure les cinéphiles: depuis, l'auteur a vu La Vie d'Adèle et Winter Sleep.

Le jour de la clôture du Festival de Cannes 2011, j'ai décidé de terminer mon dimanche après-midi au cinéma devant Tree of Life de Terrence Malick. En sortant de la salle, un peu groggy et la tête pleine de dinosaures, j'avais une alerte sur mon mobile: le film venait de remporter la Palme d'or du 64e Festival.

C'est la première fois, et à ce jour la seule, que j'ai vu la Palme d'or avant la remise des prix. Sans apercevoir avant le générique le carton, orné du logo du festival, rappelant que le film à venir a reçu ce que les historiens britanniques du cinéma Kieron Corless et Chris Darke qualifient de «garantie mondialement connue de qualité cinématographique».

En noir et blanc ou en couleur, en français, en italien ou en polonais, ce carton, je l'ai beaucoup vu depuis un mois et demi, quand j'ai décidé de me lancer dans une quête un peu absurde: voir la totalité des 73 Palmes d'or[1]. Soit rattraper, à raison d'environ un film par jour, la quarantaine que je n'avais jamais vus. Et surtout essayer de tirer une cohérence, une logique d'ensemble de ce palmarès ou alternent film de guerre japonais et saga italienne, mélo français et film social belge.

Une aussi longue absence (Henri Colpi, 1961), L'Arbre aux sabots (Ermanno Olmi, 1978) et L'Homme de fer (Andrzej Wajda, 1981).

Un long voyage commencé à Vienne (Le Troisième Homme, 1949), conclu –provisoirement– avec un cinéaste autrichien (Amour, 2012) et qui m'a valu quelques heures de soleil gaspillées ou matches de foot ratés... Et m'a calé de films, gavé de pellicule, laissé au bord de l'implosion cinéphilique, comme l'est de nourriture l'imposant Mr Creosote à la fin du Sens de la vie des Monty Python (Une Palme d'or? Non, mais pas loin: le film a reçu en 1983 le Grand Prix spécial du jury présidé par William Styron).

Il faut dire que mises bout à bout, toutes ces Palmes d'or représentent près de 150 heures de film. L'équivalent d'une longue série télé type Les Sopranos ou A la Maison Blanche.

Consolation: il y a vingt ou trente ans, écrire cet article m'aurait pris deux fois moins de temps —deux fois moins de Palmes— mais beaucoup plus de temps: il m'aurait fallu, pour rattraper mes lacunes, écumer les cinémathèques, soudoyer des archivistes, traquer des VHS rares. Là, j'ai bénéficié des moyens hollywoodiens les plus modernes, du DVD au fichier vidéo repiqué d'une vieille cassette puis mis à disposition sur eMule ou Bittorrent avec des sous-titres incertains, du film acheté en VOD sur une plate-forme française ou sur Hulu au long-métrage visionné sur YouTube (L'Affaire Mattei de Francesco Rosi, jamais sorti, pour des raisons obscures, en VHS ni en DVD).

Démesuré? «La Palme d'or n'est pas là pour divertir», trépignait le Figaro en 2010, après la consécration de Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures, du Thaïlandais Apichatpong Weeresathekul. L'article, qui taillait allègrement certaines des plus belles Palmes et des jurés qui «transforment une récréation en devoirs de vacances», était idiot, mais symbolisait bien le cliché de la Palme, voire du film cannois en général. Un cauchemar pour amateur de spectacle, long, terriblement sérieux, au mieux «beau mais chiant».

Bébé noyé et cochon égorgé

Voire un peu sordide —et là, je reprendrai le récit fait à une de ses amies par Dirk Bogarde, président d'un jury qui attribua une des plus belles Palmes (Paris, Texas de Wim Wenders, en 1984):

«Vingt-quatre films en douze jours, à partir de 8h15 du matin! J'aurais préféré tous les aimer... mais quelques films vraiment lamentables ont défilé sur l'écran, je te l'assure! Et je m'étoufferais si on me demandait de regarder un autre plan sur des poils pubiens, une autre scène montrant une vache allant à l'abattoir, un cheval qui se noie, un obèse en plein orgasme. Tout cela, ajouterais-je, entrelacé de scènes d'amour lesbien extrêmement explicites, à 8 heures du matin, n'a vraiment rien de délicieux.»

A cette liste des choses à ne pas mettre devant tous les yeux, j'ajouterai désormais: un foetus gisant sur le carrelage d'une salle de bains (4 mois, 3 semaines, 2 jours), un bébé noyé dans un ruisseau (Pelle le conquérant), une naissance vue en caméra subjective (Le Tambour), des adolescents qui sodomisent un âne et des poules (Padre Padrone), un homme qui l'imite sur un chien (La Ballade de Narayama), des centaines de poissons morts au fond de l'océan (Le Monde du silence, de Jacques-Yves Cousteau et Louis Malle, Palme d'or, mais oui!, en 1956), une oie qu'on décapite avant d'en faire goutter le sang dans un bol immaculé ou un cochon qu'on saigne en gros plan (L'Arbre aux sabots).

Bref, il y en a pour tous les (dé)goûts. La Palme est donc triste, et j'ai vu trop de films? Pas du tout: certains de ceux mentionnés ci-dessus font partie des plus belles que j'ai vues, et le nombre de purges rencontrées pendant mon binge-watching cannois a été largement compensé par celui des belles surprises. Ce qui n'empêche pas de reconnaître que la litanie des Palmes recèle bien des faiblesses, et esquisse sur certains points une vision du cinéma critiquable —au point que, en 1966, plusieurs syndicats professionnels proposèrent carrément l'abolition des prix sur la Croisette.

Ouvrons le dossier, épais, de l'accusation par un critique de cinéma et un cinéaste critique. Jacques Siclier, du Monde, en 1982:

«Les Grands Prix de Cannes ont été plus souvent honorables qu'audacieux. Ils ont rarement ouvert de nouveaux horizons. Ils se sont quelquefois fourvoyés. Pourtant, on ne peut pas les tenir pour négligeables dans l'ensemble.»

John Boorman, membre du jury en 1992, trois fois primé mais jamais palmé:

«Si vous regardez l'histoire de Cannes, vous verrez que les films dont la réputation a survécu sont souvent ceux qui n'ont pas obtenu les principaux prix [...] Ce qui se passe fréquemment, c'est que la moitié du jury soutient un film, l'autre moitié un autre, ils ne sont pas d'accord, donc un film de compromis obtient le prix suprême.»

«Le néoréalisme est-il mort ou vivant?»

Pour entrer dans le détail des chefs d'accusation, on peut partir d'une réplique de La Dolce Vita de Fellini, Palme d'or en 1960. Lors d'une conférence organisée à son arrivée à Rome, un journaliste demande à Sylvia (Anita Ekberg) si «le néoréalisme est mort ou vivant», quand son attaché de presse lui glisse, prudent: «Dis vivant».

Au moment où cette phrase résonne sur la Croisette, le néoréalisme est enterré depuis près d'une décennie et n'a été palmé que sur la fin via deux films oubliables, Miracle à Milan de De Sica (1951) et Deux sous d'espoir de Castellani (1952), parfois qualifié de «néoréalisme rose». Comme si, face au déclin du genre, le Festival de Cannes, lui aussi, avait soufflé in extremis: «Dis vivant».

La Palme d'or a ainsi régulièrement tardé, ou même manqué, quand il s'est agi de distinguer les courants dynamiques, même si on peut lui reconnaître de symboliser la mondialisation du cinéma et d'avoir été à l'heure du Nouvel Hollywood (M.A.S.H, L'Epouvantail, Conversation secrète, Taxi Driver, Apocalypse Now, Que le spectacle commence) puis de la vague alternative américaine des années 90 (Sexe, mensonges et vidéo, Sailor et Lula, Barton Fink, Pulp Fiction).

Mais le cinéma américain de l'âge classique, la Nouvelle vague, les jeunes cinémas brésiliens, allemands ou polonais ont été récompensés trop peu, trop tard, trop mal voire pas du tout. De bons ou grands cinéastes (Pialat, Lynch, Moretti, Von Trier, Loach...) ont été palmés pour un film qui est loin d'être leur meilleur. Et de très grands ont été carrément oubliés, comme Hitchcock, Tarkovski, Bresson, Godard ou Bergman, à qui les lauréats encore vivants ont fini par remettre en 1997, pour le cinquantenaire du Festival, une Palme honorifique.

Accusés jurés, levez-vous! En guise de symbole expiatoire, on choisira une autre Bergman, Ingrid, qui, présidente du jury en 1973, qualifia les depuis légendaires La Maman et la Putain et La Grande Bouffe de «films les plus sordides et les plus vulgaires du festival» avant de copalmer le (certes très bon) Epouvantail de Jerry Schatzberg et la (platement académique) Méprise du britannique Alan Bridges.

La mécanique du jury

Il ne faut en effet que pas oublier que le choix de la Palme relève d'une alchimie particulière: une petite dizaine de personnes chargées de sacrer un film parmi vingt projetés, eux mêmes sélectionnés au sein d'une offre pléthorique (environ 1.800 films soumis au comité de sélection cette année), le tout sur fond d'amitiés, de clans, de pressions, de logiques géopolitiques...

L'histoire du Festival regorge d'ailleurs d'anecdotes sur la façon particulière dont furent choisies certaines Palmes, bons crus ou non. Il y a eu les présidents-tyrans: Roberto Rossellini (qui mourra une semaine après la cérémonie de clôture) charmant une jurée avec un bijou précieux pour aider son favori, Padre Padrone des frère Taviani, ou Kirk Douglas, président par erreur (la faute à une faute de frappe dans un télégramme invitant... Douglas Sirk), qui téléphone aux Etats-Unis la bonne nouvelle d'une Palme américaine pour Que le spectacle commence, de Bob Fosse, puis s'enferme dans sa chambre pour couper l'herbe sous le pied de son jury, qui voulait sacrer le seul Kagemusha de Kurosawa.

Il y a eu aussi les jurés plus ou moins manipulateurs: en 1960, Henry Miller promet à l'avance de voter comme le président Simenon, qui ne jure que par La Dolce Vita, tandis que le réalisateur soviétique Elem Klimov ouvre la voie au Sous le soleil de Satan de Pialat en mettant son veto à une Palme pour son compatriote Nikita Mikhalkov en 1987, ou que Nanni Moretti embobine la présidente Adjani en 1997 pour sacrer ses favoris.

Ou encore les pressions extérieures: en 1966, le juré Richard Lester s'étonne de la médiocre palme partagée entre la France (Un homme et une femme) et l'Italie (Ces messieurs-dames), quelques semaines avant la conclusion d'un accord cinématographique entre les deux pays, et en 1979, Françoise Sagan accuse la direction du Festival de lui avoir imposé une palme ex-aequo pour Apocalypse Now de Coppola, invité-vedette du Festival, avec son chouchou Le Tambour.

Cette drôle de mécanique du jury explique le choix, parfois, de films très forts, mais aussi ces creux et ces trous du palmarès. Comme si la liste des Palmes formait un livre d'histoire où alternent grandes dates et rois oubliés, révolutions et batailles mineures.

Le livre et l'Histoire

Un livre d'histoire? Au tout premier plan de la Palme 1954, le Japonais Les Portes de l'enfer (première Palme asiatique, première en couleurs —«les plus belles couleurs du monde», selon le président du jury Cocteau), on voit un parchemin qui se déroule.

Tiré d'une pièce de théâtre, le film fait partie de la trentaine d'adaptations littéraires palmées, avec des auteurs très célèbres au générique (Shakespeare, Strindberg, Cortazar, Grass, Bernanos...), mais aussi pas moins de deux Palmes en trois éditions (Le Messager, en 1971, et La Méprise, en 1973) pour des adaptations d'un même écrivain britannique, Leslie Poles Hartley...

Et même quand ils ne sont pas tirés d'un livre, les scénarios des Palmes sont souvent très charpentés (qu'on songe par exemple au découpage en chapitres chronologiques de Chronique des années de braise ou Adieu ma concubine). Au point qu'à l'inverse, on peut être surpris qu'un film au scénario aussi magnifiquement décousu dans son déroulement que La Dolce Vita ait pu séduire un jury...

Un livre d'histoire? Au fil des Palmes s'enchaînent les grands évènements historiques qui ont accompagné le premier siècle du cinéma: Allemagne (pré-)nazie (Le Tambour, Le Ruban blanc), Seconde Guerre mondiale en URSS (Quand passent les cigognes), Shoah (Le Pianiste), Europe coupée en deux (Le Troisième homme), guerre d'Algérie côté français (Les Parapluies de Cherbourg) ou algérien (Chronique des années de braise), guerres de Corée (M.A.S.H.) et du Vietnam (Apocalypse Now), coup d'Etat au Chili (Missing), histoire tourmentée de la Yougoslavie titiste (Papa est en voyage d'affaires et Underground), guerre anglo-irlandaise (Le Vent se lève)...

Et on peut encore rembobiner plus loin, vers le Paraguay du XVIIIe siècle (Mission), le Japon moyen-âgeux (Kagemusha) ou l'Italie du Risorgimento (Le Guépard). Sans oublier les sujets «de société», et comment celle-ci évolue: If... de Lindsay Anderson (1969) comme Elephant de Gus Van Sant (2003) se terminent ainsi sur une scène identique de fusillade dans un lycée, mais, dans le premier cas, il s'agit d'une violence «rebelle», d'un mai 68 à mitraillettes, quand dans le second, le bain de sang terminal paraît inexplicable et terrifiant.

«Il consacre ce qui est déjà consacré»

Et les films primés se sont parfois inscrits eux-mêmes, par leurs conditions de production et de réception, dans l'histoire de leur pays. Le président de l'organisme du cinéma franquiste, José Munoz Fontan, monté fièrement récupérer la Palme d'or du Viridiana de Bunuel en 1961, est ainsi viré peu après quand les bigots madrilènes comprennent ce que signifie ce chef-d'oeuvre qualifié par l'Osservatore Romano, le quotidien du Vatican, d'«attaque antireligieuse [...] proche du délire, d'une atroce cruauté, blasphématoire».

En 1972, dans L'affaire Mattei, Francesco Rosi met en scène le journaliste Mauro De Mauro, disparu deux ans plus tôt en enquêtant pour lui sur la mystérieuse mort d'un magnat du pétrole —une affaire jamais élucidée. Et en 1981, le cinéaste kurde Yilmaz Güney, emprisonné de manière douteuse pour meurtre, tourne par courrier ou depuis le parloir Yol grâce à son assistant Serif Goren, puis s'évade à l'occasion d'une permission de sortie et fuit en France monter son film, qui sera Palmé l'année suivante...

Cette conjonction de sujets historiques ou d'actualité et de cinéastes dissidents ou opprimés a donné à certaines consécrations un côté «prime à l'actualité»: la Palme-dossier, généralement pas celle qui vieillit le mieux. Comme quand, en 1981, six mois après la création de Solidarnosc et quatre jours après l'investiture de Mitterrand, le jury couronne L'Homme de fer du polonais Wajda («la première Palme de la France socialiste», selon la presse). Quand, en 1995, le tape-à-l'oeil Underground de Kusturica est sacré au lendemain du massacre de Tuzla et au prix d'une intense polémique chez les intellectuels français. Ou quand, en 2004, Michael Moore décroche une Palme anti-Bush pour Fahrenheit 9/11, six mois avant la réélection de ce dernier.

C'est le côté politiquement engagé, et parfois bien-pensant, de Cannes, qui a pu occasionnellement primer, pour paraphraser le titre d'une des Palmes les plus plates, un film tourné avec les meilleures intentions. «Les curés ont encore gagné!», aurait ainsi lancé Marco Ferreri à Claude Chabrol en apprenant la victoire de L'Arbre aux sabots, belle fresque paysanne de trois heures de son compatriote Ermanno Olmi, en 1978. Le même Chabrol qui lâchait, vingt ans plus tard:

«Le propre des festivals, neuf fois sur dix, consiste à primer l'académisme. [...] La plupart du temps, le Festival de Cannes consacre ce qui est déjà consacré, [...] des cinéastes connus qui présentent des films un peu plus faibles que d'habitude.»

Film «cannable» et «prêt-à-palmer»

Neuf fois sur dix? Le gourmand Chabrol exagérait. Mais il visait juste: l'ennemi, c'est évidemment l'académisme. Ce type de films pour lequel le critique de Libération Serge Daney inventa, au début des années 80, un néologisme: «cannable».

«Contre le prêt à palmer, le cinéma intempestif, clamait-il en 1982 en défendant le magnifique Travail au noir du Polonais Skolimowski («seulement» prix du scénario) face au conventionnel Missing de Costa-Gavras, qui raflera la Palme. Plus cela ira, plus le fossé se creusera entre les films cannables et, pour notre plaisir, ce qu'il reste d'intempestif dans le cinéma.»

C'est quoi, l'archétype du film «cannable»? Souvent du Grand Cinéma d'Auteur qui arrive dignement drapé dans ses majuscules, son sujet (sérieux, forcément sérieux), son atmosphère (d'époque, souvent d'époque), sa mise en scène (solennelle, carrément solennelle). Citons, ces trente dernières années, les (pas forcément mauvais pour autant, mais oubliables) Mission, Pelle le conquérant, L'Eternité et un jour ou Le Vent se lève.

A ce cocktail, on ajoutera parfois un désir voyant d'empocher le bibelot: «Ce n'est pas un secret, Lars vise la Palme d'or», écrivaient ainsi les Cahiers du cinéma sur le tournage du déplaisant Dancer in the Dark, qui vaudra à Von Trier sa breloque en 2000, quatre ans après le bien plus beau Breaking the Waves.

A l'opposé, les meilleures Palmes d'or, celles qui restent en mémoire longtemps après leur vision, ont une qualité qui reste quand celles qui avaient pu séduire à l'époque un jury (l'actualité, la personnalité du réalisateur, l'adaptation, enfin, d'un classique reconnu...), ont disparu: elles sont en décalage. Parfois évident pour certaines Palmes qui s'avancent sans la béquille du «grand sujet» ou de la «fresque historique»: il suffit de penser récemment à Oncle Boonmee ou au sublime Goût de la cerise, où Kiarostami extrait progressivement d'une histoire très mince (un homme tourne en rond dans la montagne et prend en stop des inconnus en leur demandant de l'aider à se suicider) une intensité émotionnelle bouleversante.

A la recherche de la Palme perdue

Mais même des films en apparence quasi-cannables, par leur sujet par exemple, arrivent à déborder du cadre, à contrer leurs propres clichés, à refuser de cheminer en ligne droite d'un point A à un point B. Elephant part ainsi d'un sujet grave et lourd (la tuerie de Columbine) et en tire une tragédie toute en travellings fluides et boucles temporelles. Blow-Up d'Antonioni commence comme un film d'époque Swingin' London, groupes de rock et groupies en jupe courte (veine qui avait déjà sacré le sympathique mais daté Le Knack deux ans plus tôt), mais dévie vers le film existentiel sur un homme qui ne sait plus croire ce qu'il voit.

Apocalypse Now brûle les cartouches de son grand sujet, la guerre du Vietnam, dans ses premières bobines, avant de contempler la barbarie éternelle dans le miroir du crâne chauve de Brando. Et même Le Guépard, sous ses airs d'archi-classique (parfois dénigré pour cette raison), transformait, comme l'écrivait Libération il y a deux ans, un roman stendhalien en méditation proustienne sur le temps perdu.

Le même temps perdu où s'enferme le personnage de Claude Ridder, scientifique inconsolable de la mort de sa compagne au point de voyager dans le temps pour revivre indéfiniment une minute du passé, dans le sublime Je t'aime, je t'aime de Resnais. Un film qui a poussé le décalage et l'originalité qui distinguent les grandes Palmes d'or... jusqu'à ne pas l'obtenir.


Il aurait dû être projeté au jury présidé par le romancier André Chamson le 18 mai 1968 mais, ce jour-là, en pleine grève générale à Paris, un groupe de cinéastes où figuraient notamment Truffaut et Godard («Je vous parle solidarité avec les étudiants et les ouvriers, et vous me parlez travelling et gros plans! Vous êtes des cons!») fit arrêter le Festival. Le film de Resnais ne sera pas projeté, la manifestation, pour la seule fois de son histoire, s'interrompra sans Palme. En attendant de connaître celle que va distribuer le jury de Spielberg, cette non-Palme de 1968 est ma 74e, et bien sûr, la plus belle.

1 — Le nombre total de Palmes d'or distribuées varie selon les sources pour deux raisons: le Festival n'a commencé à attribuer une récompense suprême qu'en 1949 (il y avait pas moins de onze Grands Prix en 1946, cinq en 1947 et pas de Festival en 1948); celle-ci s'est appelée Grand Prix de 1949 à 1954 et de 1965 à 1974. Pour cet article, nous sommes partis de 1949 en retenant pour chaque année le film qui a reçu le prix principal. Retourner à l'article

Jean-Marie Pottier
Jean-Marie Pottier (943 articles)
Rédacteur en chef, responsable de la newsletter politique «Le Jour d'après». Auteur de «Indie Pop 1979-1997» et «Ground Zero. Une histoire musicale du 11-Septembre» (Le Mot et le Reste).
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