Economie

Saint-Nazaire, une possible impasse pour le gouvernement

Gilles Bridier, mis à jour le 10.05.2013 à 14 h 07

Après avoir refusé deux nationalisations qui lui étaient réclamées à Florange et Petit-Couronne, le pouvoir pourrait difficilement justifier de changer de doctrine pour les ex-chantiers de l'Atlantique. Mais Jean-Marc Ayrault ne pourrait rester sans réagir si l’actuel actionnaire majoritaire coréen décidait de céder sa participation.

Arnaud Montebourg et Frédéric Cuvilier, le 21 janvier 2013, lors de l'inauguration du Preziosa. REUTERS/Stephane Mahé.

Arnaud Montebourg et Frédéric Cuvilier, le 21 janvier 2013, lors de l'inauguration du Preziosa. REUTERS/Stephane Mahé.

François Hollande et le gouvernement Ayrault pourraient à nouveau être confrontés à l’hypothèse d’une nationalisation. Cette fois, après les hauts fourneaux de Florange et la raffinerie de Petit-Couronne, c’est le chantier naval STX France, ex-Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, qui réclame l’intervention de l’Etat.

Or, les récents dossiers phares qui ont provoqué à un moment ou un autre l’hypothèse d’une nationalisation sont à marquer d’une pierre noire pour l’exécutif: aussi bien à Florange qu’à Petit-Couronne, l’Etat a été impuissant à trouver une issue pour maintenir l’activité, de ce fait condamnée. Après avoir laissé ces deux dossiers se refermer sur des échecs, l’exécutif pourrait-il changer de ligne?

Politiquement, c’est un piège qui s’ouvre pour le gouvernement. Déjà, lorsque l’hypothèse soutenue par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg avait été émise pour Florange, elle avait donné des idées aux salariés de Petit-Couronne, qui réclamaient également de passer dans le giron de l’Etat.

Mettre un doigt dans l’engrenage, c’était y plonger le bras. Ce qui avait contribué au recul des pouvoirs publics malgré les promesses, l’Etat ne pouvant nationaliser toutes les entreprises menacées de fermeture.

Le Premier ministre énonçait alors une doctrine: la nationalisation ne peut répondre à un problème de débouchés ou de compétitivité. Ce qui impliquait que, dans la logique de Matignon, ni les hauts fourneaux de Florange ni la raffinerie de Petit-Couronne ne puissent être maintenus en activité.

Le dernier grand chantier civil français de construction maritime

Comment, alors, justifier à Saint Nazaire une intervention qui a été refusée dans les deux cas précédents? Car la situation de la construction navale en France, réduite à ce seul chantier, est confrontée à des problèmes de débouchés et de compétitivité depuis plusieurs décennies. Déjà Pierre Mauroy, en 1982, avait dû s’atteler à la tâche.

Après le Japon dans les années 70-80, supplanté ensuite par la Corée du sud, c’est la Chine qui, depuis les années 2000, fait irruption dans la construction navale mondiale. Pour les chantiers européens, cette concurrence avec l’Asie est insoutenable.

Après avoir vu progressivement leur échapper la construction des vraquiers, des pétroliers et des méthaniers, les ex-Chantiers de l’Atlantique se sont spécialisés dans la construction de navires à haute valeur ajoutée, et tout spécialement des paquebots. Endetté, le propriétaire Alstom (qui n'est aujourd'hui pas intéressé par une reprise) les a cédé en 2006 au norvégien Aker Yards… passé lui-même sous la coupe de STX, quatrième constructeur naval mondial, en 2008.

Mais confronté à une dette de 8,5 milliards d’euros et à la chute du cours de son action en bourse, le groupe coréen cherche maintenant à vendre des actifs. Et sa filiale française, qui n’est jamais apparue comme une priorité, pourrait faire partie du lot à céder.

Un portefeuille de commandes insuffisant

Certes, STX France n’est pas sans répondant. Le chantier, qui a livré en mars dernier le paquebot géant Preziosa à son client croisiériste italien MSC, a obtenu fin 2012 comme un cadeau de Noël la commande d'un autre géant des mers destiné à Royal Caribbean Cruise Line (RCCL), numéro deux mondial de la croisière. Un contrat d’un milliard d’euros devant générer 10 millions d’heures de travail, et dont la construction commencera en septembre pour une livraison en 2016.

Bercy a d’ailleurs joué un rôle déterminant dans l’obtention de ce contrat pour mettre au point avec la Coface, spécialisée dans l’assurance crédit, un plan de financement capable d’emporter la décision du croisiériste. Ce contrat pourrait dissuader l’actionnaire majoritaire de se séparer de sa filiale française.

Toutefois, c’est du côté de la Chine que le coréen construit son avenir, bien plus qu’en Europe. Car la construction navale mondiale est en situation de surcapacités et les chantiers européens sont moins compétitifs. La construction de paquebots réclame un savoir-faire dont ne disposent pas tous les chantiers, mais la concurrence est rude en Europe, même face à la concurrence de  la Finlande, de l’Italie, de l’Allemagne ou de la Pologne.

Même à Saint-Nazaire, on ne cache pas que la seule commande de décembre ne permet pas de border l’avenir des chantiers. Autrement dit, la viabilité économique du site, bien que moins précaire aujourd’hui qu’elle ne l'a parfois été, n’est toujours pas assurée.

Les multiples facettes d’un dossier symbolique

Quelle sera, alors, la doctrine de l’exécutif? Pour le Premier ministre, ce dossier prend une dimension toute particulière: ancien maire de Nantes, qui forme avec Saint Nazaire le moteur économique de la région, il a lui-même vécu sur le terrain les effets de la réduction de l’activité du chantier depuis trois décennies.

Quant à François Hollande, il ne pourrait supporter la comparaison avec son prédécesseur s’il laissait la situation du chantier se détériorer alors que Nicolas Sarkozy mouilla sa chemise, en faisant notamment entrer l’Etat au capital de STX France à hauteur de 33% en 2008 afin qu’il y détienne une minorité de blocage. Si la droite a pu s’investir à ce point, pourquoi la gauche ne pousserait-elle pas le bouchon jusqu’à la nationalisation?

C’est la position tenue par les syndicats de STX France. Ils posent ainsi la question de l’avenir du dernier grand chantier naval de France, et par là du dernier site d’une industrie autrefois jugée stratégique. Un véritable piège pour l’exécutif!

Pour contourner ce piège, les services de Bercy se sont empressés de souligner que le groupe coréen STX, propriétaire du chantier de Saint-Nazaire, n’avait transmis aucune information au sujet d’une éventuelle session de sa filiale française. Et pour éviter que le dossier d’une éventuelle nationalisation se transforme en un nouveau pétard lancé dans les couloirs de Bercy, le ministre de l’Economie Pierre Moscovici et son collègue Arnaud Montebourg ont voulu afficher un front commun en cosignant le communiqué. Pas si fréquent!

Dans ces conditions, la diversification des activités de Saint-Nazaire dans la construction d’éoliennes maritimes devient prioritaire pour consolider le plan de charge et le rendre plus attractif au cas où un repreneur potentiel devrait être sollicité. Tel est bien l’objectif de Bercy: démontrer que STX France a une valeur sur le marché, qu’il pourrait trouver un acquéreur au cas où l’actionnaire coréen voudrait s’en séparer… et que la question de la nationalisation ne se pose donc pas.

Car elle pourrait, alors que la cote de l’exécutif s’enfonce et que la gauche de la gauche multiplie ses coups de boutoir, le placer cette fois dans des contradictions difficilement surmontables et dans une véritable impasse.

Gilles Bridier

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Journaliste
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