Monde

Comment le Hamas islamise Gaza

Kristell Bernaud, mis à jour le 11.05.2013 à 8 h 46

Depuis qu’il est au pouvoir, le mouvement islamiste cherche à imposer son idéologie qui restreint les droits des femmes. Mais il doit faire face à la résistance de la population.

Sur la plage à Gaza ville, en août 2012. REUTERS/Mohammed Salem

Sur la plage à Gaza ville, en août 2012. REUTERS/Mohammed Salem

C'est le dernier coup d’éclat du Hamas: le mouvement palestinien vient d’interdire aux hommes les pantalons taille basse et les coupes de cheveux «indécentes». Finis les cheveux longs ou coiffés en pics, au risque de se faire arrêter puis tondre la tête par la police du Hamas.

Cette mesure intervient quelques jours après le projet de loi sur les écoles non mixtes. Le gouvernement a interdit la mixité dans toutes les écoles de Gaza, dès l’âge de 9 ans. Mais dans la plupart des établissements scolaires de Gaza, filles et garçons sont déjà séparés. Cette loi ne concerne qu’une vingtaine d’écoles privées et trois établissements chrétiens.

Alors pourquoi imposer une dimension légale à une pratique déjà en vigueur dans la quasi totalité des écoles? Le gouvernement se défend de toute ségrégation des sexes.

«Nous avons souhaité faire de cette tradition une loi, en conformité avec les normes de notre société, justifie Abou Almoatasem, porte-parole du ministère de l’Education. Cette loi n’a pas été dictée pour des raisons politiques ou religieuses. Elle est d’ordre pratique.»

Une décision largement soutenue dans les écoles.

«Dès l’âge de 9 ans, la puberté commence, assure Safar Jaraba, directrice d’un établissement public à l’est de Gaza ville, le corps des enfants se transforme, donc il faut séparer les filles et les garçons. La non mixité a toujours existé, comme le demande notre religion.»

Mais dans les établissements privés où filles et garçons partagent les mêmes bancs de l’école, on rejette cette justification morale au nom de la religion.

«Pourquoi séparer les enfants dès le jeune âge? s’interroge Attef Al Akhras, directeur de l’école privée Almahad. Je suis contre cette décision. Techniquement, je ne peux pas séparer les filles et les garçons. Il y a des classes où il y a seulement une ou deux filles, je ne peux pas fournir un enseignant pour un si petit nombre. Si jamais cette loi est appliquée, ce sont les jeunes filles qui seront pénalisées.»

La cible privilégiée : les femmes

Ces interdictions sont les dernières en date d’une longue liste de mesures prises par le Hamas, qui marquent un durcissement des mœurs dans l’enclave palestinienne. Si les hommes sont eux aussi concernés par la volonté du gouvernement de «moraliser» la société gazaouie, la femme reste la première cible.

En février dernier, le mouvement islamiste a tenté d’imposer le port du hijab (foulard islamique) et du jilbab (longue robe islamique informe) dans toutes les universités de Gaza, pourtant déjà largement répandu chez les étudiantes. Une décision qui a provoqué l’ire de l’Autorité palestinienne qui la juge illégale. Devant les protestations de certaines étudiantes et professeurs d’universités, le Hamas a fait marche arrière.

Mais un mois plus tard, il fait une nouvelle tentative. Pour la première fois, le mouvement islamiste a interdit la participation des femmes au marathon de Gaza, incitant l’UNRWA, l’Agence d’aide aux réfugiés palestiniens des Nations unies, à l’annuler.

«Nous avons été choqués et surpris de cette décision car les deux dernières années, tout s’est bien passé, regrette Adnan AbouHasna, porte-parole de l’UNRWA. Gaza a perdu une réelle opportunité de s’exprimer vis-à-vis de l’extérieur. Des centaines de personnes du monde entier auraient pu venir pour exprimer leur solidarité avec le territoire palestinien.»

Pour protester contre cette décision, certaines participantes interdites de l’événement sportif ont alors organisé un mini marathon dans le nord de Gaza, le 8 mars dernier, lors de la journée des droits des femmes. Trente à quarante adolescentes ont participé à cet acte de résistance. «Il y a de moins en moins d’activités sociales et sportives à Gaza, déplore Nisrine de l’ONG Right to play. Le Hamas cherche à imposer sa loi et ses principes moraux, pour établir un émirat islamique à Gaza.»

Islamisation forcée?

Depuis son accession au pouvoir dans la bande de Gaza en 2007, le Hamas mène peu à peu une offensive pour imposer son interprétation rigoureuse de la religion et un mode de vie plus islamique. Dès en 2009, le gouvernement a lancé la «campagne de la vertu».

Il s’agit d’une série de mesures restrictives qui visent à instaurer des codes moraux très strictes: interdiction pour les hommes de travailler dans un salon de coiffure ou de beauté pour femmes, retrait des mannequins des vitrines des magasins de lingerie ou encore interdiction pour les femme de monter sur une moto.

«Notre objectif est de faire de la population de bons citoyens, explique Taleb Abou Sha’r, ancien ministre des Affaires religieuses du Hamas. Nous essayons de lutter et de remédier aux maux de la société qui pervertissent la jeunesse.»

Et pour veiller à l’application de ces nouvelles mesures, le gouvernement a mis en place une police des mœurs. Dans le centre ville de Gaza, la rue porte les marques d’une islamisation rampante. Les femmes portant le niqab (voile qui ne laisse apparaître que les yeux) sont de plus en plus nombreuses. Et celles qui ne sont pas voilées sont de plus en plus rares, bien que le voile ne soit pas obligatoire.

Servir ses propres intérêts 

Pourquoi le Hamas cherche-t-il à islamiser une société déjà conservatrice? Face à une impopularité croissante au sein de la population et à une rivalité exacerbée avec le Fatah au pouvoir en Cisjordanie, le mouvement islamiste veut montrer qu’il est le seul maître à bord à Gaza et qu’il tient les rênes de ce territoire enclavé.

«Le gouvernement utilise la religion comme prétexte, au nom du respect des coutumes et traditions, estime Zeinab Al Ghoneimi, militante des droits des femmes à Gaza. Mais c’est faux. Ces décisions qui sont avant tout symboliques servent d’abord les intérêts politiques du gouvernement, dans le seul but d’asseoir sa souveraineté. Elles visent aussi à renforcer leur idéologie et donner des gages aux plus radicaux.»

Depuis qu’il est au pouvoir, le Hamas doit faire face aux tentatives de déstabilisation des groupes salafistes qui l’accusent de laxisme et de relâchement des mœurs. Ces opposants réclament une application stricte de la charia. Au sein même du Hamas, les membres radicaux exercent eux aussi une pression constante, provoquant un conflit interne avec sa branche modérée.

Alors, pour faire taire ces critiques, le mouvement islamiste n’hésite pas à céder aux aspirations des plus radicaux.

«Le Hamas use de n’importe quel prétexte pour faire parler de lui, constate Ziad Medoukh, directeur du département français à l’université Al Aqsa. Il accorde plus d’importance à la rigueur islamique qu’aux droits de l’homme. Il se moque des critiques des Occidentaux et cherche davantage à plaire à ses donateurs, les pays du Golfe.»

La résistance des femmes

Mais pour ne pas entacher sa fragile popularité, le parti reste sensible aux exigences de l'opinion publique et n’hésite pas à faire marche arrière lorsque ses décisions soulèvent de nombreuses protestations.

Le Hamas a par exemple annulé la loi qui interdisait aux femmes de fumer le narguilé dans les lieux publics. Sur la terrasse en bord de mer de l’hôtel Al Deira, très apprécié des étrangers, à Gaza ville, Rula, une quarantaine d’années, s’insurge contre cette politique.

«Avec d’autres femmes, nous avons ont rejeté cette loi, en allant dans les cafés et en demandant à fumer la chicha, raconte-t-elle. Les femmes ne veulent pas que l’on change leur mode de vie. Le Hamas a réalisé que les normes sociales à Gaza sont très fortes et que la société en général ne veut pas de dictateur.»

Les femmes de Gaza ont ainsi prouvé à plusieurs reprises qu’elles sont capables de se défendre et de résister face à l’influence des plus radicaux. Comme en 2010, lorsque les avocates ont obligé le Hamas à revenir sur sa décision de leur imposer la robe islamique au tribunal.

Entre son projet d’islamisation de la société et la pression de la rue, le Hamas est contraint de faire des concessions, quitte à apparaître comme un gouvernement indécis sur la voie à suivre en matière de mœurs et normes sociales.

Mais au fil du temps, il réussit habilement à imposer une interprétation stricte de l’islam. Cette rigueur islamique s’impose peu à peu dans les consciences morales et modifie ainsi le comportement des femmes.

«Dans les tribunaux, les policiers font des remarques aux avocates qui ne sont pas voilées, constate Zeinab Al Ghoneimi, militante des droits des femmes à Gaza, alors pour éviter les critiques, presque toutes les avocates portent le voile. C’est la même chose pour le port du voile à l’université. La loi a été annulée par le ministre de l’Education, mais les parents ont été obligés de voiler leurs filles pour échapper aux remarques désobligeantes. Grâce à ses tentatives, le gouvernement réussit à imposer ses propres normes sociales, en utilisant la peur.»

Mais quelques voix féminines, comme celle de Rula, refusent d’admettre que les droits des femmes ont reculé:

« C’est vrai qu’ils s’attaquent à notre liberté, mais c’est faux de dire qu’elle diminue. La résistance des femmes est efficace car finalement, peu de choses ont changé. Les femmes continuent de travailler, de conduire et de fumer la chicha. Notre liberté va au-delà de notre code vestimentaire. »

Kristell Bernaud

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