Vermeer, le maître des photographes

Pommes de terre  © Bill Gekas

Pommes de terre © Bill Gekas

Pourquoi le peintre néerlandais inspire-t-il tant la photographie contemporaine?

La peinture a toujours été une source d’inspiration pour la photographie. On se souvient du mouvement des photographes «pictorialistes», comme Edward Steichen ou Robert Demachy, qui tentaient à la fin du XIXe siècle de faire accepter la photographie comme un art en la rapprochant de la peinture et du réalisme.

La photographie contemporaine ne fait pas exception et ce d’autant plus que les possibilités offertes par les logiciels de retouches et de post-production actuels permettent de se rapprocher encore plus du rendu de la peinture.

«J'ai toujours été fasciné par les grands peintres, raconte Bill Gekas qui tire le portrait de sa fille à la manière des peintres du XVIIe, leur compréhension de la lumière et des ombres, la tonalité et les relations entre les couleurs, les compositions, l'ambiance générale qu’ils traduisent dans leurs travaux, etc. J'adore leurs tableaux mais je suis incapable de peindre ou de dessiner donc j'ai utilisé la photographie comme moyen pour créer ce style de travail.»

Mais les photographes semblent de plus en plus puiser leur influence dans la peinture néérlandaise et plus particulièrement chez Johannes Vermeer (1632-1675).

Cela se ressent dans de nombreux travaux de portraitistes contemporains parmi eux Pierre Gonnord, Désirée Dolron, Hendrik Kerstens, Maisie Maud ou encore Nicolas Moulard. Pourquoi l’influence de Vermeer est-elle si présente dans la photographie contemporaine? Comment les photographes arrivent-ils à ce que leurs clichés ressemblent aux tableaux du peintre?

Portait de jeune fille © Nicolas Moulard

Les peintures de Vermeer correspondent à la culture du portrait

Longtemps avant que la photographie ne soit inventée, les peintres avaient développé une «esthétique photographique». Ils souhaitaient représenter la nature telle qu’elle est, et non pas telle qu’elle devrait être. L’enjeu était de créer une image directement sur une planche, de façon neutre, sans intervention, comme un miroir «qui peint les choses et qui peint tout seul», explique  Jan Blanc, professeur et spécialiste de l’art flamand et hollandais du XVIIe siècle.

Parmi ces peintres, Vermeer. Pour obtenir cette apparence de réalité, ce peintre a choisi d’effacer sa touche et ainsi apporter une netteté, une méticulosité.

«Chez Vermeer il y a une valorisation du savoir-faire en l'effaçant, en étant capable de représenter les objets comme si ils étaient vus par le spectateur et que le peintre s'effaçait de sa présence», poursuit Jan Blanc. A l’inverse, Rembrandt, par exemple, cherche à rendre visible le tracé de son pinceau et à créer des effets d'empâtements que l’on ne peut pas reproduire dans une photographie.

Les tableaux de Vermeer possèdent une sorte de qualité photographique qui est donc facilement imitable par les photographes. En plus, la construction de ses tableaux correspond très bien à la culture du portrait.

Mais si le spectateur a l’impression qu’il surprend une scène, en réalité, «tout est construit, pensé, composé», constate Jan Blanc. Le damier au sol par exemple dirige le regard vers le second plan.

Dans ces décors minimalistes, chaque objet dispose d’une place particulière et ses modèles posent en fonction d’une construction pensée et crée par le peintre, exactement comme le fond les photographes.

«Si ces photographies nous rappellent la peinture, confirme le photographe Nicolas Moulard, c'est que tout à été mis en place à cet effet: le choix des modèles, des costumes, le travail de coiffure et de maquillage. La pose des modèles, de trois-quart, le regard fixé vers le spectateur, n'est pas sans rappeler les portraits de l'histoire de la peinture.»

Les photographes ont tiré les enseignements de la lumière de Vermeer

Mais l’influence de Vermeer sur la photographie contemporaine va au-delà de la composition. Elle est surtout visible dans la lumière utilisée par leurs auteurs.

Surnommé le «maître de la lumière hollandaise», Vermeer est un artiste qui peint «avec la lumière», explique Nicolas Moulard. Il applique des points lumineux qui lui permettent de focaliser l’attention du spectateur sur un endroit précis du tableau. La fenêtre (source de lumière qui provient toujours de la gauche) par exemple permet à Vermeer de rythmer l’espace et d’unifier la composition de son oeuvre.

La jeune fille à la perle © Johannes Vermeer

Pleiadian © Bill Gekas

 Portrait de jeune fille © Nicolas Moulard

«La jeune fille à la perle est évidemment la principale source d'inspiration puisée dans l'œuvre de Vermeer», dit Nicolas Moulard. Dans ce tableau, le sujet se dégage du fond noir uniquement par le travail des couleurs et de la lumière.

C’est précisément cette technique dont se sert Désirée Dolron dans son travail de portraits intitulé «X-teriors». Son utilisation du clair-obscur et donc de la lumière lui permet de sculpter les visages et de donner à la peau la ressemblance de la matière. C’est cette même lumière qui rend l’atmosphère de ses photographies énigmatique.

«La lumière est construite de manière à s'approcher des ambiances lumineuses des toiles de Vermeer, explique Nicolas Moulard en parlant de son travail. On qualifie d'ailleurs parfois cette lumière douce de "lumière nordique" en référence à l'école hollandaise.»

«Je shoote principalement dans des intérieurs, poursuit le photographe Daniel Murtagh, auteur d’un travail intitulé «cinema memory» qui lie la photographie à des motifs cinématographiques, chaque chose est illuminée dans la pièce comme si elle l’était individuellement mais tout est fait avec la même source de lumière, comme une peinture. Je fais très attention à la lumière et aux ombres.» Tout réside donc dans «l'éclairage ou son absence», termine Bill Gekas.

Sara © Daniel Murtagh

Et si c’était Vermeer qui utilisait les techniques photographiques pour peindre?

Les photographes contemporains semblent donc utiliser les mêmes techniques de compositions et de gestion de la lumière que Vermeer. Mais si c’était l’inverse? Et si c’était Vermeer qui utilisait les techniques photographiques pour peindre?

A la lumière, Vermeer associe certains éléments comme le flou et la composition en plans. La rigueur de la perspective, la vision par plans et le grain de couleur qu’il utilise laisse penser que l’auteur utilisait une chambre noire. La chambre noire ou camera obscura est l'ancêtre de l’appareil photographique. Il s’agit d’un système optique qui permet de projeter sur un plan l’image à retranscrire. L’amélioration de la technique a ensuite permis de fixer l’image que l’on pouvait observer dans la chambre noire.

Vermeer est devenu célèbre a posteriori et après l’invention de la photographie (aucune exposition ne sera exclusivement consacrée à son travail avant 1935). Et comme il est mort sans laisser aucun écrit sur son travail, il n’y pas de preuve formelle qu’il utilisait une chambre noire.

Ces instruments sont rarement mentionnés dans les inventaires de l’époque et coûtaient très cher. Mais les scientifiques soulignent dans les oeuvres de Verrmeer une «perspective photographique»: ses personnages situés théoriquement loin de l’observateur apparaissent dans des dimensions trop grandes pour l’oeil nu.

«Il est cependant très difficile d’essayer de détecter dans les tableaux des signes d’utilisation de la chambre noire parce qu’il est possible à l’œil nu de voir ces élements-là, constate Jan Blanc, on a souvent tendance à sur-déterminer certains signes de chambre noire mais les artistes étaient parfois simplement très observateurs.»

D’autant plus qu’il est impossible de peindre en regardant directement dans une chambre noire: l’image est floue, inversée et de mauvaise qualité.

C’est donc grâce à la construction de ses compositions, à sa gestion de la lumière ainsi qu’à la qualité photographique de ses tableaux que Vermeer sert de modèle aux photographes. Mais pour que les photographies ressemblent à des peintures et que la peau s’approche de la matière, chaque photo est ensuite retravaillée, pixel par pixel, jusqu’à la perfection.

Huit heures de travaux de post-production numérique ont été nécessaires à Nicolas Moulard pour retoucher chacune des photos de sa série «portraits de jeunes femmes».

«En mélangeant les codes du portrait dans l'histoire de l'art et ceux de la photographie de mode, en choisissant des modèles à la beauté originale et aux origines variées, en utilisant l'outil numérique de prise de vue et de post-production, j'ai voulu créer une série d'images esthétique qui tend vers l'universel, l'intemporel, sans nier les différentes sources d'inspiration», termine-t-il.

La technologie numérique permet aujourd’hui à la photographie de repousser ses limites, mais aussi celles de la peinture. Ou inversement.

Fanny Arlandis

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