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Pourquoi les terroristes commettent-ils des attentats-suicides?

Stéphanie Plasse, mis à jour le 13.05.2013 à 16 h 34

80% des attaques-suicides depuis 1968 ont eu lieu après le 11-Septembre. Mais, contrairement aux idées reçues, la plupart des terroristes ne perpètrent pas ces actes par fanatisme religieux.

Le 4 mars 2013 à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

Le 4 mars 2013 à Karachi. REUTERS/Athar Hussain

En Syrie, en Irak, en Somalie, au Pakistan, les attentats-suicides se succèdent. Dimanche, au Pakistan, un attentat-suicide contre le chef de la police du Balouchistan a fait au moins six morts et 46 blessés. La semaine précédente, le 4 mai au Mali, cinq djihadistes ceints d'explosifs se sont fait exploser près d'une patrouille de l'armée malienne située à Hamakouladji (40 km au nord de Gao), tuant deux soldats. Ce type d'attaque est quasi-inédit au Mali. Le premier attentat-suicide de l'histoire du pays a eu lieu le 8 janvier 2013, à Gao, et a été revendiqué par le Mouvement pour l'unicité du djihad en Afrique de l'Ouest (Mujao). Qu'est-ce qui explique l'attrait de ces mouvements terroristes pour ce mode opératoire?

Pour comprendre le succès de cette technique, il faut remonter au temps des kamikazes japonais. Durant la Seconde Guerre mondiale, les militaires de l'Empire du Japon avaient ordre d'écraser leurs avions ou leurs sous-marins sur les navires américains et ceux de leurs alliés quand ils se savaient acculés. Une tactique militaire désespérée qui est à l'origine des premiers attentats-suicides.

Pour François-Bernard Huyghe, spécialiste français de l'information et de la stratégie, «cet exemple des kamikazes japonais a donné des idées et a été pris comme élément technique par d'autres groupes. Après la tactique employée par l'armée japonaise, il y a eu un changement dans le mode opératoire, les auteurs de ces actes ont commencé à utiliser des pistolets et des explosifs pour s'approcher le plus possible de l'ennemi et faire plus de victimes».

Ce fut le cas du Hezbollah (mouvement chiite libanais) qui modernisa les premiers attentats-suicides pour les rendre plus efficaces. Le 23 octobre 1983, durant la guerre au Liban, deux attaques à la voiture piégée, menées par ce groupe, tuèrent 299 soldats des contingents américains et français de la Force internationale de sécurité. Une attaque spectaculaire qui aurait précipité le départ du Liban des Israéliens et de leurs alliés étrangers et qui suscita du même coup un engouement pour ce type de pratique.

L'arme des plus faibles

L'attentat-suicide fut repris par plusieurs mouvements comme les Tigres tamouls (LTTE), un groupe laïc marxiste léniniste sri-lankais, le Hamas (mouvement islamiste palestinien) dans le cadre du conflit israélo-palestinien et par al-Qaida. Ces groupes avaient compris qu'ils pouvaient, avec un effectif réduit et un matériel militaire minimum, contrer leur adversaire. «L'attentat-suicide permet de gagner des victoires tactiques, renverser le pouvoir. Ce mode opératoire permet de causer des pertes sans trop avoir recours à d'importants matériels militaires», explique l'islamologue Mathieu Guidère.

L'exemple le plus frappant est sans doute l'attaque du World Trade Center. Perpétré par seulement 19 islamistes, cet attentat-suicide a eu les conséquences que l'on connaît: une évolution majeure de la politique des Etats-Unis et l'intervention en Irak et en Afghanistan. Cet événement marque un tournant dans l'histoire de ce procédé. Devant l'impact des attentats du 11-Septembre, plusieurs mouvements terroristes commencent à employer cette technique. Selon une étude réalisée en 2007 par Bruce Hoffmann, vice-président de la Rand Corporation, un institut américain de recherche et de développement, 80% des attaques-suicides depuis 1968 ont eu lieu après le 11 septembre 2001.

Ces dernières se sont principalement déroulées lors de conflits asymétriques (pendant la guerre en Irak et en Afghanistan). Les Talibans, par exemple, se servent de ce mode opératoire et de sa portée psychologique pour tenter de s'opposer à l'important arsenal militaire (chars, avions..) dont disposent l'armée afghane et les alliés. «L'attentat-suicide a un impact très important sur l'ennemi, il suscite la peur par son effet de surprise et par son côté spectacle. La voiture en flammes, les avions s'écrasant sur les tours, ce sont des images très percutantes qui frappent l'adversaire», souligne François-Bernard Huyghe. Si, sur le plan militaire, l'attentat-suicide permet de faire reculer l'agresseur, sur le plan médiatique, le volontaire à la mort ne possède que ce type de procédé pour parler de son mouvement et de sa cause. Une communication qui, selon le psychanaliste Nader Barzin, «tente d’atteindre les membres de la communauté de l’adversaire, pour qu’ils puissent peser sur les décisions de leur Etat».

Le Coran et l'attentat-suicide

Contrairement aux idées reçues, il semblerait que la plupart des groupes perpètrent cet acte non pas par fanatisme religieux mais pour contraindre les pays occupants à se retirer de leur territoire. Le politologue américain Robert A. Pape va même plus loin. Ce spécialiste montre dans son étude intitulée Dying To Win: The Strategic Logic of Suicide Terrorism (Mourir pour vaincre: la logique stratégique du terrorisme suicidaire) publié en 2005 que la majorité des attentats-suicides commis entre 1980 et 2003 ont été commis par des non-musulmans et en particulier par les Tigres tamouls.

«On attribue souvent ce phénomène à la croyance religieuse, surtout islamique, croire à la vie après la mort, les vierges au paradis, etc. mais tout cela ne tient pas, d'après le politologue américain Robert A.Pape, qui démontre que les attentats-suicides ne sont liés ni au fondamentalisme islamique, ni à la religion en général, mais visent plutôt un objectif stratégique relativement réaliste, consistant à contraindre les régimes démocratiques  à retirer leurs troupes d’un territoire occupé», observe Nader Barzin.

En effet, comme l'explique Pierre Lory, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études, chaire de mystique musulmane, le coran n'évoque nulle part le suicide ou les attentats-suicides. Le droit musulman s'appuyant sur des hadiths (paroles et récits attribués au prophète Mahomet) condamne formellement toute forme de suicide, sous quelque forme que ce soit. Un hadith raconte même que Mahomet prédit la damnation en enfer à propos d’un combattant musulman fort courageux mais qui, gravement blessé et ne supportant plus la douleur, se donna la mort en se jetant sur la pointe de son épée.

«Les islamistes violents justifient les attentats par l’idée de guerre sainte, mais je ne connais aucun texte islamique traditionnel autorisant ni de se tuer, ni de tuer des femmes ou des enfants», conclut le spécialiste. Il n'est donc pas étonnant que l'attentat-suicide ait été critiqué au sein du Hezbollah par le sheikh Fadlallah qui leva des objections juridiques à ce mode opératoire en affirmant que l'islam interdisait à ses membres de se suicider. Pour Mathieu Guidère, «le recours à ce mode opératoire ne fait pas l'unanimité chez les djihadistes. Certains pensent qu'il est légitime et d'autres non, comme le groupe touareg islamiste Ansar Dine au Mali».

Mourir pour son groupe

Reste cependant que ce type d'attaque continue d'être perpétré par des djihadistes. Au Mali, par exemple, le mouvement pour l'unicité et le djihad en Afrique de l'Ouest (Mujao), branche dissidente d'al-Qaida au Maghreb islamique (Aqmi), est l'auteur de plusieurs attentats-suicides dans le pays. «Le Mujao légitimise cette tactique en toute circonstance si c'est pour le bien du groupe. Cet acte est légitime pour le Mujao quand il vise les ennemis de la charia, les puissances et les combattants non musulmans», souligne Mathieu Guidère.

Un aspect religieux qui ne serait, pour Nader Barzin, qu'un écran, dans le sens du souvenir écran freudien: un prétexte pour un besoin psychique plus profond de remplir son contrat narcissique. «Dans ce sens, l’attaquant entre dans un jeu symbolique dans lequel sa mort permet de contribuer au maintien de l’identité de son groupe; des personnes qui ont pu partager les mêmes sentiments et fantasmes que lui. Une de nos hypothèses est que l’impact des attaques-suicides permet de créer le sens nécessaire pour que les futurs volontaires continuent à se voir comme contribuant à un succès pour le combat de leur communauté», observe le psychanalyste.

Une tendance qui n'est pas près de s'inverser. Depuis le début du mois d'avril, au moins dix attentats-suicides ont ainsi été recensés à travers le monde, faisant plus d'une centaine de victimes.

Stéphanie Plasse

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