Quel est le point commun entre Coca-Cola, Facebook et l'industrie du tabac?

A New York, en 2009. REUTERS/Lucas Jackson

A New York, en 2009. REUTERS/Lucas Jackson

L’obésité et la disparition du concept de vie privée seront à ce siècle ce que la cigarette était au siècle dernier.

Coca Cola, PepsiCo, Nestlé, McDonald’s et consorts, qui tirent leur chiffre d’affaires de produits à forte teneur en sucre ou en matière grasse, ainsi que les sociétés du type Facebook, Google ou Twitter, dont l’activité repose sur la collecte de données personnelles auprès des internautes pour les revendre à des publicitaires, seront confrontées à des problèmes comparables à ceux de l’industrie du tabac.

Le monde est en proie à une pandémie d’obésité. Cinq cents scientifiques issus de cinquante pays ont publié un rapport intitulé The Global Burden of Disease, qui révèle qu’entre 1990 et 2010, l’obésité a explosé: 82% dans le monde et 100% dans les pays du Proche-Orient!  

L’un des auteurs de l’étude qui sous-tend ce rapport explique:

«Nous avons découvert que des enfants qui auparavant succombaient à des infections sont désormais sauvés grâce aux vaccins, mais que l’obésité ayant augmenté dans le monde, les enfants en payent directement les conséquences.»

Mais il n’y a pas que les petits. De nos jours, on vit en moyenne plus longtemps qu’en 1990 (les hommes, 10,7 ans de plus; les femmes, 12,6 ans de plus). Mais selon ce rapport, les 14 dernières années s’accompagnent d’importantes séquelles liées aux maladies et aux douleurs, dont beaucoup sont imputables à l’«engraissement».

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, un adulte sur trois et un enfant sur cinq sont cliniquement obèses. Les entreprises qui nous font grossir plus que jamais soutiennent que le surpoids n’est pas lié à nos habitudes alimentaires, mais à divers facteurs. Elles citent notamment la télé, les jeux vidéo ou encore le mode de vie urbain qui influent davantage, selon elles, sur la prise de poids que la consommation de leurs produits. [NDLE: si la France n’est pas tout à fait épargnée, ses taux d’obésité restent parmi les plus bas de l’OCDE (PDF), et pour la première fois depuis 15 ans, l’obésité ralentit.]

Les vrais responsables dans le déni

Au siècle dernier, les cigarettiers ont réussi à empêcher, et ce pendant plusieurs décennies, que l’on établisse une corrélation entre le fait de fumer et le développement de cancers. En 1957, le directeur scientifique du conseil pour la recherche sur le tabac (CTR) écrivait ceci:

«La cause de n’importe quel type de cancer est compliquée et difficile à analyser (...) Malgré toute l’attention portée sur l’accusation que fumer provoque le cancer du poumon, personne n’a prouvé que la fumée de cigarette ou un de ses composants est à l’origine du cancer.»

Aujourd’hui, nous savons que cette affirmation est fausse, et qu’en 1957, l’industrie du tabac le savait déjà.

Selon Michael Mudd, un ancien dirigeant de Kraft, les fabricants de produits alimentaires affichent la même attitude. Bien qu’il reconnaisse que les responsables de l’augmentation de l’obésité sont nombreux, il estime que ces groupes en sont les champions. Ils ne se contentent pas de satisfaire la demande des consommateurs, met en garde Michael Mudd. Ils déploient d’immenses efforts très efficaces pour nous inciter à manger plus souvent et en plus grande quantité. Et d’ajouter:

«De la même façon que le lobby américain des armes montre du doigt les maladies mentales et les jeux vidéo violents pour détourner l’attention du danger que représentent les armes à feu, l'industrie alimentaire fait porter le chapeau de l’obésité au mode de vie sédentaire et à la télévision. Il ne faut pas vous laisser berner.»

Certains Etats ont fini par réglementer la consommation de tabac, poussant les cigarettiers à se tourner vers les marchés plus souples d’Asie, notamment, pour maximiser leurs profits. Il n’est donc pas impossible que l’on assiste, tôt ou tard, au même phénomène s’agissant des entreprises qui vendent des produits gras et sucrés.

Plus de données, plus de profit, moins de vie privée

Un phénomène similaire, mais plus complexe encore, concerne les sociétés du Web qui nous séduisent avec des produits attractifs –contenus, «solutions», recherches ou «communautés»– accessibles gratuitement! Autant d’éléments qui leur permettent de savoir qui nous sommes, où nous nous trouvons, ce que nous faisons, ce qui nous plaît ou nous intéresse et qui sont nos amis. Parfois, elles nous «demandent l’autorisation» de recueillir nos informations et elles nous invitent à accepter leurs conditions (mais qui de vos connaissances lit les conditions d’utilisation de ces entreprises, de longs textes en petits caractères, avant de les accepter?). En outre, elles nous surveillent sans notre accord.

Naturellement, ces informations sont précieuses pour des entreprises ou d’autres types d’organisations qui souhaitent nous vendre un produit, une idée, un conseil ou un candidat. Les progrès technologiques permettent de collecter de plus en plus de données sur nous au moyen de téléphones mobiles, de capteurs distants, de caméras de sécurité, de dispositifs de reconnaissance faciale, etc. Et grâce au Big Data, ces nouvelles techniques qui servent à extraire des informations utiles à partir d’immenses volumes de données, on peut désormais transformer plus facilement la masse d’informations amorphe –le «bruit» comme on dit– en rentrées d’argent.

Nous devrons réagir pour endiguer les forces qui mettent à bas les barrières qui nous protègent contre l’obésité et nous permettent d’avoir une vie privée.

Moisés Naím

Traduit par Micha Cziffra