Monde

Ce qu'il faut (vraiment) reprocher à l'Allemagne

Eric Le Boucher, mis à jour le 05.05.2013 à 9 h 04

La critique des socialistes français à l'égard de l'Allemagne est archaïque et à contretemps. Si Berlin s'est montrée réticente à aider les pays du sud de l'Europe, elle a changé. Elle doit maintenant céder sur l'union bancaire.

Angela Merkel, avec le Premier ministre polonais Donald Tusk et Anshu Jain, de la Deutsche Bank AG, à Berlin le 22 avril 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

Angela Merkel, avec le Premier ministre polonais Donald Tusk et Anshu Jain, de la Deutsche Bank AG, à Berlin le 22 avril 2013. REUTERS/Fabrizio Bensch

Il devient vraiment inquiétant de voir que les socialistes, après un an d'exercice du pouvoir, ne s'améliorent pas. Ils sont arrivés au gouvernement absolument pas préparés et complètement déconnectés avec la réalité de l'économie moderne.

Depuis, ils se sont heurtés brutalement aux murs de Florange et de la stagnation, mais ces échecs n'ont pas changé leur façon de penser. Députés et ministres, chacun poursuivant son idéologie d'hier, continuent à avancer des propositions inadaptées, incohérentes et néfastes.

Le jour même où François Hollande réhabilite l'entreprise, énumère des mesures fiscales convaincantes pour faire de l'entreprise et de sa réussite «une cause nationale», des députés proposent une loi Florange qui va les empêcher de respirer quand elles vont mal. Le surlendemain, Benoît Hamon ressort la vieille idée de «class action» qui les menace de cauchemars juridiques.

Le gouvernement fonctionne à l'envers

Et, jamais à court de mauvaises idées, Arnaud Montebourg, le ministre symbole de l'échec, ne trouve pas mieux pour se faire valoir que de bloquer le rachat de Dailymotion par Yahoo! au nom d'un archaïsme franchouillard qui va se révéler assassin sur Internet. C'est comme ça que la France de 1981 avait voulu sauver CII-Honeywell Bull...

Tout cela fait une série de mauvaises nouvelles qui devrait convaincre le président Hollande que son gouvernement fonctionne à l'envers et qu'il aura beau tenir des discours de réconciliation aux entreprises, ce n'est pas avec de tels ministres et une telle incohérence, une telle vision régressive, qu'il va les rallier à sa «cause nationale» et les inciter à investir.

Le pire de la semaine est venu du fameux texte du PS sur «l'égoïsme d'Angela Merkel». Il montre que les socialistes continuent d'être sur leurs rails rouillés d'avant, aveugles sur la réalité et donc forcément à côté des vrais enjeux. Comme l'axe franco-allemand est difficile mais fondamental pour l'Europe, les explications franches sont indispensables, y compris publiques, les peuples doivent y participer. Mais encore faut-il que les interlocuteurs français ne lancent pas de faux reproches aux Allemands.

Les vrais reproches

Il y a de quoi en vouloir, sérieusement, à Berlin. Depuis le début de la crise, l'Allemagne est la responsable de la lenteur et de l'insuffisance de tous les mécanismes de sauvetage de la zone euro. Elle s'est opposée à tout –aide des Etats en crise, aide aux banques, décisions de la Banque centrale– avant finalement de toujours céder.

A ses yeux, la crise a été causée par l'incurie des Etats du Club Med et les coupables devaient payer. Il fallait éviter toute mutualisation des pertes pour leur ôter toute tentation, qu'on sait vivante, de renoncer aux efforts. Cette philosophie germanique n'est pas injustifiée. Mais elle a buté sur un pan de l'économie que les Allemands dédaignent toujours: la finance.

Les marchés financiers ont estimé, avec raison, que les pays dans l'ornière ne pouvaient pas s'en sortir seuls et ils ont «testé» la solidarité européenne pour savoir si oui ou non, le Nord allait aider le Sud. Comme les marchés sont puissants, ils pouvaient morceau par morceau casser la zone euro. L'Allemagne l'a compris et c'est pour cela qu'elle a toujours cédé.

Ce que l'Allemagne devrait faire

Ce qui reste incompréhensible est de savoir pourquoi ce pays a été incapable de voir son intérêt à long terme et de s'empresser de fabriquer les outils de sauvetage au lieu de les freiner. Mais, depuis l'an dernier, l'Allemagne a beaucoup bougé. Elle a compris que la double austérité budgétaire et monétaire était une voie insuffisante et elle a pris trois virages fondamentaux: autoriser la BCE à «tout faire» dans l'hétérodoxie, accepter que l'austérité soit différée dans toute l'Europe et augmenter les salaires allemands.

On peut arguer que ces trois volets restent insuffisants, il n'empêche, l'Allemagne a fait sa partie du contrat. Les socialistes français ont globalement tort. En revanche, l'autre partie du contrat, les réformes structurelles, la France ne les a toujours pas vraiment engagées.

La critique sur la «croissance» macro-économique est donc tardive, grosso modo infondée et elle n'ouvre pas de réelle possibilité de relance. Mais l'Allemagne n'est pas quitte car elle poursuit aveuglément sur un autre dossier, l'union bancaire, à nouveau par cécité sur la finance.

Si l'on pense que par le volet «demande» les gouvernements peuvent au mieux éviter la récession en tempérant l'austérité (et c'est fait), le seul regain possible de croissance ne peut plus venir que de l'offre. Dans ce cadre, le premier obstacle actuel à la reprise de la croissance est la dégradation depuis trois ans des conditions de crédit aux entreprises, en particulier aux petites, ou pis le manque total de crédit dans les pays du sud.

L'urgence est de voir que le maillon faible européen est actuellement la fuite du risque de la part des banques. L'économiste Laurence Boone, qui en fait le constat, avance beaucoup d'idées neuves et réalistes sur ce terrain: faire l'audit des banques, recapitaliser les faibles, établir un mécanisme de garantie des prêts. Mais encore faut-il que l'Allemagne cesse de bloquer la première étape, l'union bancaire, parce que, bis repetita, elle ne veut pas payer pour les banques du sud.

Les marchés financiers sont calmes depuis l'été. Ils admettent les délais mis au retour aux équilibres budgétaires. Mais ils vont vite s'alarmer de la réticence allemande à assainir les banques, qui ôte tout espoir de reprise en Europe. C'est là que devrait porter les attaques françaises.

Eric Le Boucher

Article également paru dans Les Echos

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Cofondateur de Slate.fr
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