Economie

Dailymotion/Yahoo!, le symptôme d’une hyper-tension française

Gilles Bridier, mis à jour le 04.05.2013 à 9 h 25

L’irruption d’Arnaud Montebourg dans le projet de vente d’une filiale d’Orange a mis le feu aux poudres en France. La violence de la réaction révèle l’état de grande tension du pays.

Les applis mobiles de Dailymotion et du gouvernement. REUTERS/Christian Hartmann

Les applis mobiles de Dailymotion et du gouvernement. REUTERS/Christian Hartmann

Il faut croire que le malaise français est vraiment très profond. Dans l’affaire de l’alliance brisée de Dailymotion, filiale d’Orange, avec le géant américain Yahoo!, le face à face entre Stéphane Richard, le patron du groupe de télécom français et ancien directeur de cabinet de Christine Lagarde à Bercy, et Arnaud Montebourg a failli tourner au bras de fer politique. Une étincelle, et tout s’embrase. Toutefois, après une cacophonie démesurée, la polémique semble s’apaiser, les uns et les autres affirmant vouloir tourner la page. Les enjeux industriels retrouvent leur place.

En l’occurrence, Stéphane Richard conteste à l’Etat qui détient pourtant 27% du capital d’Orange le droit de censurer sa stratégie. Et Arnaud Montebourg donne une bien mauvaise image de la façon dont l’Etat actionnaire compte, avec lui, exercer ses responsabilités en faisant irruption dans le dossier. Mais comme rien n’est simple, alors que le ministre de l’Economie Pierre Moscovici a manifesté un certain recul vis-à-vis de l’intervention de son collègue de Bercy, Henri Guaino, sarkozyste pur et dur, a soutenu la position de Montebourg. Question de dosage dans le souverainisme.

Il est vrai que cette affaire intervient à un moment qui ne peut que cristalliser les tensions, alors que la France cherche à se réinventer un avenir industriel. Or, si on se contente de fermer ce qui ne marche pas comme à Florange ou à Aulnay, et de vendre ce qui marche comme DailyMotion, autant abandonner toute ambition. On peut alors poursuivre la vente des fleurons de l’industrie française en continuant de pleurer sur la fuite des technologies. La France n’en serait pas à son premier accès de schizophrénie.

Mais telle n’est pas la mission d’Arnaud Montebourg. Sa feuille de route est sans équivoque: relancer l’industrie française, en ciblant les technologies d’avenir comme le numérique (comme Dailymotion), et pas seulement en jouant les pompiers pour défendre les fleurons d’hier (comme Florange). En outre, représentant l’actionnaire de référence d’Orange, il est légitime qu’il s’exprime.

Encore faut-il qu’une intervention ait une signification stratégique. Censurer une opération au nom du redressement industriel du pays n’a de sens que si les conditions requises pour cette relance sont installées, et si une stratégie au service de l’intérêt national peut fournir une véritable alternative.

Or, au niveau actuel, les axes d’une stratégie industrielle sont toujours flous. Le crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi ou le plan d’épargne en actions pour les PME vont dans le bon sens, mais ils ne définissent pas une politique structurée avec des objectifs de long terme. L’action du gouvernement sur le terrain se manifeste surtout au cas par cas.

A ce titre, l’intervention d’Arnaud Montebourg ne manque pas d’étonner. Les services de Bercy n’ont-ils pas été informés en amont des négociations en cours alors qu’Orange s’est mis en quête d’un partenaire pour sa filiale depuis six mois? Ont-ils préféré se mettre la tête dans le sable? Ou la direction du groupe a-t-elle ignoré sciemment les consignes? Manifestement, le dialogue ne passe pas.

«Dailymotion est une filiale d’Orange et non de l’Etat. C’est le groupe, sa direction et son conseil d’administration qui gèrent ce dossier», répète Stéphane Richard pour bien se démarquer de son actionnaire. Certes, les instances de direction d’Orange ne se trouvent pas à Bercy. De là à pratiquer une stratégie en rupture avec celle souhaitée par l’Etat actionnaire, il y a un fossé.

Pas de divergence sur le fond, mais sur la place du curseur

D’ailleurs, la polémique occulte le véritable différend. Il n’y a pas d’un côté un patron épris d’international qui voudrait vendre une filiale, et un ministre pétri de nationalisme industriel qui empêcherait tout essor. Pour Arnaud Montebourg, l’accord doit être «construit sur une base équilibrée, mutuellement bénéfique pour les deux entreprises». Il ne s’agit pas d’empêcher une alliance, mais de la border et de ne céder que 50% du capital. Une position qui ne semble pas injustifiée.

Dailymotion n’est pas une entreprise en perte de vitesse, mais au contraire en plein développement. Elle dispose d’un potentiel qui lui permet de négocier les termes d’un partenariat qui sauvegarde son intégrité dans l’avenir. Or, l’accord avec Yahoo! consistait effectivement en une vente, l’Américain ne se contentant pas de la moitié du capital mais réclamant 75% tout de suite avec la possibilité de grimper à 100%. C’est là que le bât blesse, même si Stéphane Richard affirme qu’une disposition aurait pu empêcher Yahoo! de se porter acquéreur, plus tard, de la totalité du capital. Une garantie toutefois un peu fragile.

Car la France a déjà connu des situations au terme desquelles des partenaires se sont retirés après avoir pillé les technologies des entreprises. On se souvient par exemple de Gemplus, leader mondial des cartes à puces avant que l’américain TPG entre au capital, la vide de sa substance après s’être débarrassé des fondateurs pour transformer la société en Gemalto, et revende ses parts quelques années plus tard… à l’Etat à travers le FSI. Pourtant, à l’origine de l’opération, l’hypothèse d’un tel pillage avait été balayée. 

Ainsi, l’intérêt de trouver un partenaire à Dailymotion semble partagé par la direction d’Orange et Bercy. Le problème est au niveau du curseur, sur le montant du capital à céder. Rien, a priori, d’insurmontable lorsque le but consiste à trouver un véritable accord industriel.

Des critiques stériles dans une polémique démesurée

L’intervention peu conventionnelle d’Arnaud Montebourg a déclenché des levées de bouclier d’adversaires de l’immixtion de l’Etat dans des négociations entre entreprises. D’aucuns soulignent la perte de crédit de la France auprès des groupes étrangers qui voudraient nouer des accords avec des sociétés françaises. D’autres défendent la réciprocité nécessaire de la part d’un pays dont les grandes entreprises sont souvent dans la position d’acquéreurs de sociétés étrangères.

Certaines critiques sont réductrices: lorsqu’elles font référence à Renault avec Nissan ou à Air France avec KLM, elles omettent le fait que ces alliances ont été nouées sans qu’il n’y ait de rachat d’une entreprise par une autre. Elles oublient également que d’autres Etats sont aussi intervenus dans des dossiers de rachat ou de fusion lorsqu’ils les ont jugés stratégiques, à commencer par les Etats-Unis ou la Grande Bretagne sans parler l’Italie ou la Chine.

La polémique apparaît donc plutôt stérile. Les hommes d’affaires qui sont avant tout pragmatiques ne tourneront pas le dos à la France au prétexte qu’un ministre en charge de l’industrie souhaite améliorer les conditions d’un «deal», surtout dans une entreprise dont l’Etat est actionnaire. Sinon, plus aucun investissement ne serait  réalisé, en Chine par exemple. Seul l’intérêt d’une transaction anime un négociateur. Le reste appartient à la toile de fond.

Deux questions essentielles, les mêmes qu’il y a six mois, se posent aujourd’hui: comment assurer le développement de Dailymotion, et comment cette croissance peut-elle être la plus favorable possible à l’industrie française du numérique? Stéphane Richard affirme que d’autres partenaires sont intéressés par la filiale d’Orange. Tant mieux! Même Xavier Niel, via le holding Le Monde Libre, serait sur les rangs bien que cette option ne soit pas la meilleure pour assurer la croissance de Dailymotion à l’international.

Montebourg n’a donc pas douché tous les partenaires potentiels pour nouer l’accord industriel dont la filiale d’Orange a besoin. Car cette nécessité subsiste. Autant régler trouver une réponse qui tienne compte de l’avenir de la France dans les nouvelles technologies. Ce dont le ministre du Redressement industriel aurait pu s’assurer avec plus de discrétion… à moins qu’il ne poursuive un autre objectif politique plus personnel.

Gilles Bridier

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Journaliste
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