Politique: «Populiste», une injure riche de sens

REUTERS/Sergio Moraes. Image retouchée.

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Les partis marginaux sont loin d’avoir le monopoles des usages populistes.

«Le mot "populisme" mis à toutes les sauces perd toute signification et empêche tout diagnostic pertinent», prévient, en un tweet, le sociologue Edgar Morin. On ne saurait le contredire. Ce terme est devenu, dans l’espace public, une facilité de langage destinée à disqualifier tous ceux qui ont le malheur de bousculer, d’une manière ou d’une autre, les convenances établies.

«Mélenchon-Le Pen, le match des populismes», a même proclamé Le Monde en manchette le 8 février 2012. Les extrêmes, ou supposés tels, ne sont toutefois pas les seuls à provoquer la suspicion du quotidien du soir. Celle-ci s’est même portée sur le président de la République qui a imposé la publication du patrimoine des ministres pour éteindre l’incendie allumé par l’affaire Cahuzac. «Hollande: transparence ou populisme?», s’est inquiété ce journal.

Fort maladroits sont les locuteurs qui jettent à la figure de leurs adversaires l’épithète de «populiste». Le sens commun du public retiendra surtout que ces derniers aiment le peuple ou, à tout le moins, sont attentifs à ses humeurs. C’est déjà ça. La définition donnée du «populisme» par Le Grand Robert corrobore ce qu’un esprit simple songe de prime abord: «Importance donnée aux couches populaires de la société (en art, en politique, etc.).»

La peur du peuple

De quoi se demander innocemment si l’obsession de certains milieux à dénoncer le «populisme» n’est pas le signe d’un rejet du peuple à peine dissimulé. Le philosophe Jacques Rancière reproche aux anti-populistes patentés «d’amalgamer l’idée même du peuple démocratique à l’image de la foule dangereuse» afin «d’en tirer la conclusion que nous devons nous en remettre à ceux qui nous gouvernent et que toute contestation de leur légitimité et de leur intégrité est la porte ouverte aux totalitarismes».

Cet usage très politique du vocable populiste s’inscrit dans de vieilles représentations d’un peuple immature et incorrigible, toujours guidé par ses bas instincts, souvent dangereux par ses colères subites, et définitivement incapable de raison. Cette très ancienne critique de la démocratie a trouvé une nouvelle jeunesse avec les tentatives d’imposer un «cercle de la raison» au nom de principes supérieurs indiscutables (Europe, contrainte extérieure, lutte contre les déficits, compétitivité etc.)

La politiste Annie Collovald insiste sur cette fonction bien précise de l’anti-populisme: «En justifiant la supériorité morale des élites sociales et politiques établies, elle autorise le retour de thèses réactionnaires ou hautement conservatrices comme celle, énoncée lors de la Trilatérale dans les années 1970, voulant que les démocraties soient ingouvernables lorsqu’elles sont soumises “à une surcharge de demandes populaires” et qu’il faut lutter contre les “excès de démocratie”. Mieux vaut, face à un peuple réactionnaire et incompétent, une démocratie fonctionnant sans lui... Une démocratie censitaire ou autoritaire?»

Un amalgame peu innocent

Le «populisme» n’est pas un concept précis de science politique. C’est tout juste si l’historien des idées Pierre Bouretz a déniché le terme «popularisme», dans un dictionnaire du vocabulaire politique datant de 1842, qui évoque l’usage contemporain de ce mot: «Déchéance du gouvernement populaire, cour basse et servile faite au peuple pour capturer son affection».

En France, aucun mouvement politique ne s’est jamais revendiqué du populisme. Ailleurs dans le monde, ce terme renvoie à des expériences très hétérogènes. Le populisme américain de la fin du XIXe siècle a pu être qualifié, par Serge Halimi, de phénomène «à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré par un programme de transformation économique ambitieux et précis». Le populisme russe des années 1850-1880 animait, quant à lui, de jeunes intellectuels anti-tsaristes allant, sans beaucoup de succès, à la rencontre de la paysannerie. Plus près de nous, le populisme argentin du mythique couple Peron au XXe siècle reste jusqu’à nos jours une référence pour ce type de pratique politique.

Au cours des dernières décennies, les figures du populisme se sont encore plus fortement diversifiées. La montée en puissance, en Europe, de partis situés à l’extrême droite de l’échiquier politique, mais chevauchant les colères populaires sans référence doctrinale révolutionnaire, a fait naître un nouvel usage de cette terminologie. C’est le philosophe Pierre-André Taguieff qui, le premier, a défini en 1984 le Front national comme «national-populiste» pour éviter l’étiquette polémique de «fasciste».

Cette multitude de sens possibles rend forcément peu rigoureux l’usage actuel de l’épithète populiste. A moins que ce soit précisément cette polysémie qui soit à l’origine de son succès dans les joutes politiques. Serge Halimi, le directeur du Monde Diplomatique, évoque ici «la fonction idéologique de l’amalgame». Traiter quelqu’un de populiste revient ici à l’assimiler aux «extrêmes» en suggérant, plus ou moins lourdement, une dangerosité intrinsèque liée aux horreurs du XXe siècle. Un procédé disqualifiant peu subtil mais parfois efficace.

La démocratie post-représentative

Le succès des thématiques pro ou anti-populistes appelle encore des analyses dépassant les instrumentalisations politiques auxquelles elles donnent lieu. Ce sont bien les limites de la démocratie représentative telle qu’elle se pratique concrètement dans nos pays qui se révèlent de la sorte.

L’emprise du spectacle télévisuel, le poids d’une oligarchie et d’une technocratie intouchables, le faible impact des alternances électorales sur les politiques publiques: beaucoup de facteurs se conjuguent pour nourrir des réactions en chaîne «populistes».

Pour l’historien Pierre Rosanvallon, le populisme n’est autre que «la réponse simplificatrice et perverse» d’une démocratie minée par le «désenchantement politique»Le théoricien de la «contre-démocratie» propose, en réponse au simplisme populiste de «compliquer la démocratie pour l’accomplir». Multiplications des formes de contrôle populaire sur les dirigeants, nouvelles procédures interactives, redéfinition du contrat social: c’est en complétant et en perfectionnant la démocratie représentative que l’on ferait reculer la menace populiste.

Le politologue Laurent Bouvet n’est pas du tout convaincu par cette approche: «Cette vision un peu idyllique des choses conduit immanquablement à des frustrations, met à jour le caractère factice, artificiel de ces espaces de discussion. L’agora n’est pas une agora, c’est une simple place du marché avec autour, mais pas au centre, des stands, des agences, des conseils de quartiers… où l’on peut gueuler mais où rien ne se passe, rien ne se fait ni ne se décide vraiment».

L’auteur du «Sens du peuple» estime qu’un «pouvoir diffus, jamais établi comme souverain pleinement exprimé dans la puissance de son unité», aurait pour conséquence d’accroître le pouvoir des élites et donc d’alimenter le populisme. Il suggère à la gauche, au rebours, de «remettre le peuple au centre de la décision démocratique». Ce qui supposerait de refaire du suffrage universel et du rite électoral le lieu d’un réel pouvoir sur les choses.

«Le populisme, dans sa forme actuelle, n’est rien d’autre que cette politique qui compense la technicisation biaisée du pouvoir par une prise sur les humeurs du peuple», diagnostique le philosophe Yves Charles Zarka. «Gouvernance post-démocratique» et populisme ont étroitement partie liée. Voilà pourquoi les partis marginaux sont loin d’avoir le monopoles des usages populistes. «Est-ce que le Front national est plus populiste que l’UMP aujourd’hui? Ce n’est pas sûr», ose-t-il écrire. Les plus grands coupables des dérives populistes de notre démocratie malade ne sont pas forcément ceux qu’on croît.

Eric Dupin

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