Monde

Quand l'Etat se met en quatre pour nous faire faire des bébés

Jonathan V. Last, mis à jour le 07.05.2013 à 6 h 59

Vous connaissez les bancs d'amour? Les lumières qui s'éteignent plus tôt le soir pour qu'on quitte le travail pour renouveler les générations? Tour du monde des politiques natalistes créatives, farfelues et inefficaces mises en place par certains pays pour stimuler leur taux de fécondité.

REUTERS/Toby Melville

REUTERS/Toby Melville

En février dernier, le groupe de R'n'B Boyz II Men a donné un concert à Moscou. Plusieurs organes de presse occidentaux ont alors déclaré que l’évènement avait été organisé à la demande de Vladimir Poutine, et ce dans le cadre d’une campagne visant à encourager les Russes à faire des galipettes pour la Mère-Patrie: les suaves tonalités du titre I’ll Make Love to You constitueraient un parfait avant-goût pour la Saint Valentin.  

De l’intox, sans doute: rien n’indique que Poutine ait orchestré l’évènement de près ou de loin. Et sauf preuve du contraire, le concert de Moscou était une date comme une autre dans la tournée du groupe. Si la rumeur des Boyz II Men a été relayée par la presse, c’est avant tout parce qu’elle était presque crédible: voilà plusieurs années que la Russie tente de faire monter son taux de fécondité via des méthodes pour le moins excentriques.

Poutine a lancé sa campagne nataliste il y a cinq ans: 2008 a ainsi été décrétée « année de la famille ». Panneaux et affiches encourageaient la population à faire des enfants. Un parc moscovite a lancé un nouveau type de bancs, conçus pour rapprocher les couples lentement mais sûrement, facilitant par là même les mamours. Le 8 juillet a été décrété «journée de la famille, de l’amour et de la fidélité» –un nouveau jour férié sensé encourager la création de nouvelles familles. C’était le troisième jour férié institué à cet effet: en 2007, on avait déjà fait du 12 septembre la «journée du rapprochement familial»; un peu de temps libre pour les employés, que l’on incitait à... s’en donner à cœur joie. Les femmes qui ont accouché neuf mois plus tard, à l’occasion de la «journée de mise au monde des patriotes», ont gagné des prix sensationnels: de la télévision au véhicule tout terrain.

Il n'y aura jamais trop de Russes

La Russie a par ailleurs mis en place des politiques natalistes plus traditionnelles. Le gouvernement a ainsi lancé un programme attribuant une allocation de 250.000 roubles (6.130 euros environ) aux femmes accouchant d’un second enfant. Le but de Poutine est clair:

«En Russie, la famille de trois enfants doit devenir la norme.»

Il n’est pas le premier chef d’Etat russe à s’inquiéter du taux de natalité de son pays. En 1944, alors que les troupes soviétiques se faisaient réduire en poussière par l’Allemagne, Josef Staline a créé la «médaille de la maternité» pour récompenser les femmes ayant six enfants (il s’agissait alors de la médaille de première classe; les mères ayant cinq enfants pouvaient prétendre à la médaille de seconde classe. Il est toujours possible d’en dénicher une sur eBay pour une somme modique). En 1955, Nikita Khrouchtchev a étudié la peur de la surpopulation –qui commençait alors à obséder l’Occident. Verdict: une «théorie cannibale», pur produit de l’«idéologie bourgeoise». Et de continuer:

«Ils veulent infléchir leur taux de natalité, réduire le taux d’accroissement de la population. C’est bien différent chez nous, camarades. Si nous ajoutions cent millions de personnes à nos deux cents millions, ce ne serait toujours pas suffisant.»

L’ancien régime soviétique avait également lancé une série d’incitations à la maternité. Versement d’une somme d’argent pour récompenser naissance d’un enfant. Augmentation des avantages sociaux pour les familles avec enfants, notamment en termes d’habitat et de salaire. En 1981, le Politburo a accordé une année entière de congé maternité –partiellement payé– aux mères; en 1986, l’équivalent d’un an et demi de salaire.

Aucune de ces tentatives n’ont été couronnées de succès, pas plus aujourd'hui qu'hier. Le taux de fécondité de l’Union soviétique (la moyenne du nombre d'enfants qu'ont les femmes au cours de leur vie) a décliné au fil des années 1950, 1960 et 1970. La seule –brève– augmentation a été enregistrée à la fin des années 1980; puis le déclin ne tarda pas à reprendre ses droits.

Une fécondité inexorablement en baisse

Les initiatives de Poutine n’ont pas rencontré un succès beaucoup plus fulgurant. Le gouvernement russe a déclaré victoire sur le plan démographique en 2012, constatant alors une augmentation du nombre brut des naissances. «Les programmes démographiques mis en place au cours de la décennie précédente fonctionnent, Dieu merci», s'est félicité Poutine.

Mais selon la plupart des démographes, il s’agit ici d’une illusion statistique –la légère hausse des taux de fécondité de la fin des années 1980 a produit une cohorte relativement fournie de femmes aujourd'hui en plein âge de procréer. Le nombre de naissance a donc bel et bien augmenté du fait de la grande taille de cette cohorte, mais le taux de fécondité total de la Russie demeure particulièrement faible (1,61, selon le CIA World FactBook). Le taux de fécondité dit –de remplacement» (le nombre moyen d'enfant par femme qui permettrait le maintien du nombre d'habitants) est de 2,1. Ce qui explique pourquoi la population russe chute depuis plusieurs années. Et pourquoi elle renouera avec le déclin démographique dans un an ou deux, lorsque l'illusion statistique se sera dissipée.

La situation de la Russie est loin d'être unique. Dans les pays occidentaux industrialisés, les taux de fécondité ont commencé à baisser en 1968. En 1975, chaque pays occidental du premier monde était tombé en dessous du taux de remplacement. Au fil des deux décennies qui suivirent, le déclin de la fécondité s'est étendu au monde entier. En 1979, le taux de fécondité mondial était de 6. Il n'est plus que de 2,52 aujourd'hui –et il continue de baisser.

Voilà trois décennies que la presse généraliste s'inquiète de l'accroissement de la population mondiale –or c'est précisément l'inverse qui soucie la communauté scientifique. Lorsqu'on consulte les statistiques récentes, on a tôt fait de passer à côté du plus important: les tendances établies à partir des taux. Il semble donc que nous ayons atteint un «pic d'enfants», pour reprendre le terme de l'économiste Hans Rosling. Le monde compte aujourd'hui environ deux milliards d'enfants, et ce chiffre va certainement diminuer –pas augmenter. Ce qui signifie que toute augmentation future de la population (en valeur absolue) sera le fait de l'allongement de l'espérance de vie.

C'est ainsi; la population mondiale va s'engager sur la pente du déclin. J'ai consacré un ouvrage entier à ce sujet: What to Expect When No One's Expecting [«A quoi s'attendre lorsque personne n'attend d'enfant»]. Mais nul besoin de me croire sur parole. Il y a quelques mois, le journaliste Jeff Wise –chroniqueur chez Slate - a passé au crible nombre de données scientifiques dans cet excellent article.

Des bancs d'amour à la journée de la famille

Mettons de côté la question que se posent les chercheurs («Y a-t-il de quoi s'inquiéter?»), même si, de fait, nombre de populations et de gouvernements s'inquiètent bel et bien; de la Russie à la France en passant par l'ensemble de l'Union européenne. Posons-nous une question plus terre-à-terre: est-il seulement possible de faire grimper les taux de fécondité? Si l'on en croit les statistiques, il s'agirait d'une tâche herculéenne.

Cela n'a pas empêché nombre de pays d'essayer. La plupart des économistes, des démographes et des décideurs politiques estiment qu'une fécondité inférieure au taux de remplacement pose problème dans leur société –ce qui explique pourquoi des pays comme la France, la Suède, le Japon, l'Estonie, le Canada et Singapour tentent de donner un coup de fouet à leurs taux de fécondité depuis plusieurs décennies. Les politiques natalistes remontent d'ailleurs à l'époque de l'empereur Auguste, qui tenta d'endiguer le déclin de la fécondité romaine en instaurant une taxe visant les hommes célibataires. Depuis, les responsables politiques ont élaboré d'innombrables méthodes.

Pour résumer les choses de façon quelque peu grossière, il existe trois types de politiques natalistes. Les politiques natalistes progressistes (qui visent à faciliter l'expérience de la maternité), les politiques natalistes conservatrices (qui tentent de manipuler le «marché» via des avantages financiers et sociaux)... et les politiques natalistes farfelues.

Cela peut paraître difficile à croire, mais les «bancs de l'amour» de Vladimir Poutine ne sont qu'une goutte d'eau dans l'océan du farfelu. En Corée du Sud (taux de fécondité total, ou TFT: 1,24), le ministre de la Santé a décidé d'encourager les salariés à réduire leurs horaires de travail afin de se concentrer sur –hum– la «création familiale». Le ministère a généreusement décidé d'éteindre les lumières de ses locaux un mercredi par mois –la «journée de la famille»– afin d'inciter les fonctionnaires à rentrer chez eux plus tôt. Précisons tout de même que lesdites lumières ne s'éteignent qu'à 19h30.

Les politiques «progressistes»

Au Japon (TFT: 1,39), on a essayé d'encourager la population à faire des enfants en... construisant des robots. Quoi de plus normal? Le robot est prénommé «Yotaro»; un bébé si mignon, si adorable que les couples qui l'aperçoivent –dans toute la splendeur de son uncanny valley– sont sensés vouloir s'en fabriquer un en chair et en os.

A Singapour (TFT: 0,79), le gouvernement a organisé une «soirée nationale», fête au cours de laquelle on exhortait les jeunes couples à «faire éclater leur patriotisme» –bel euphémisme– afin d'offrir à leur pays «la poussée démographique dont il a tellement besoin» (la soirée était sponsorisée par Mentos –le déclic fraîcheur!).

Les politiques natalistes «progressistes» se sont avérées beaucoup plus judicieuses. La France et les pays scandinaves ont lancé leurs premiers programmes visant à stimuler les taux de fécondité dans les années 1930 [...] [avec des politiques alliant allocations et crèches encadrées par l'Etat, NDLE].

Créer des crèches publiques est peut-être une bonne idée en soi, mais lorsqu'il s'agit de stimuler la natalité, les résultats sont mitigés –au mieux. En dépit de leurs excellentes crèches, les Suédois ont un TFT de 1,67, contre 1,77 chez les Norvégiens. La France à le meilleur TFT d'Europe –un retentissant 2,08. Mais en réalité, ce succès doit plus à l'immigration qu'aux garderies: on estime que la fécondité des personnes nées en France tourne autour des 1,7 –et selon plusieurs rapports, celle des immigrés serait comprise entre 2,8 et 5,0. Si la France gardait ses crèches tout en fermant ses frontières, son taux de fécondité coulerait très certainement à pic.

Les politiques natalistes «conservatrices» n'ont pas rencontré beaucoup plus de succès. Outre sa bacchanale sponsorisée par Mentos, Singapour a lancé une série d'initiatives incroyablement avantageuses pour les familles avec enfants. Le gouvernement a commencé par offrir des déductions d'impôts conséquentes aux mères de trois enfants (et plus). Puis il a distribué des allocations récompensant les naissances: 9.000 dollars pour le deuxième enfant, 18.000 pour le troisième. Il a créé un compte d'épargne pour chaque enfant, crédité d'une somme égale au plan d'épargne retraite des parents (au centime près) et pouvant être utilisé pour payer les frais de garde.

Ces mesures ont été accompagnées de campagnes de sensibilisation condamnant l'avortement et encourageant la procréation. Le Premier ministre Goh Chok Tong a déploré le trop grand nombre de mères célibataires et d'enfants illégitimes. Il a aussi souligné l'importance du modèle familial traditionnel –et ce en des termes qui feraient passer Rick Santorum [candidat malheureux aux primaires républicaines de 2012, extrêmement traditionnaliste, NDLE] pour un hippie mal élevé. Et pendant ce temps, le taux de fécondité de Singapour a continué sa chute pour atteindre 0,79 –l'un des plus bas de l'histoire.

Pour quels effets?

De nombreuses études se sont intéressées aux mesures natalistes; selon elles, ces politiques peuvent avoir –au mieux– un modeste effet positif sur les taux de fécondité. Certaines mesures fonctionnent (le Canada et l'Estonie ont enregistré une progression des taux en proposant des allocations spéciales pour les enfants et un «salaire maternel»), mais pour chaque succès, on dénombre beaucoup d'échecs. Une analyse économétrique des données concernées semble indiquer qu'une augmentation de 25% des dépenses natalistes permet d'augmenter le taux de fécondité de 0,6% à court terme, et de 4% seulement sur le long terme.

Conclusion du démographe Jan Hoem: la fécondité «doit être considérée comme un résultat systémique qui dépend plus de caractéristiques diverses (cette société facilite-t-elle la vie familiale? A quel point?) que de la présence et de l'élaboration minutieuse d'avantages pécuniaires».

La fécondité américaine n'est certes pas comparable à celle de la Russie et de Singapour, mais nous allons dans la même direction. Et tôt ou tard, ce sera à notre tour de réfléchir à la question de la démographie.

Il ne s'agit évidemment pas de persuader ou de faire pression sur les hommes et les femmes ne désirant pas avoir d'enfant. C'est le cas d'un grand nombre de personnes –mais cela ne reflète pas l'opinion médiane.

C'est l'une des grandes ironies de la révolution sexuelle: il y a trois générations, les hommes et les femmes avaient plus d'enfant qu'ils disaient en vouloir; aujourd'hui, ils en ont moins. Prenons l'exemple de l'Amérique, où le taux de fécondité idéal –le nombre d'enfants que les gens aimeraient avoir dans un monde parfait– est de 2,5, et ce depuis quarante ans. Mais au fil de ces quarante années, notre taux de fécondité réel a baissé –pour atteindre 1,9.

Peut-être les décideurs politiques finiront-ils par trouver un moyen de réconcilier rêves et réalité –pour que chaque homme et chaque femme parviennent à avoir le nombre d'enfants qu'ils désirent. Mais il faudra plus que des bancs pour tourtereaux, des morceaux des Boyz II Men et des bébés robots.

Jonathan V. Last

Traduit par Jean-Clément Nau

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