Monde

Syrie: business en mode survie pour les réfugiés de Za'atari

Marine Hay, mis à jour le 05.05.2013 à 9 h 10

En moins d'un an, le camp de Za'atari est devenue la quatrième ville de Jordanie. Une ville de plus de 100.000 Syriens, avec sa propre économie.

Le camp de Za'atari, en Jordanie, le 10 janvier 2013. REUTERS/Muhammad Hamed

Le camp de Za'atari, en Jordanie, le 10 janvier 2013. REUTERS/Muhammad Hamed

Za'atari (Jordanie)

A l'entrée principale du camp, on fait la queue pour rentrer, ou sortir. Sur la gauche se trouve le centre d'enregistrement des réfugiés où, en 24 heures théoriquement, tous les nouveaux arrivants peuvent obtenir la carte qui leur permettra d'obtenir une aide alimentaire, un matelas et une tente. En continuant tout droit, on trouve l'hôpital militaire français, qui jouxte l'hôpital marocain. Puis, sur toute l'allée, se succède plus d'un kilomètre de baraques de taules. Bienvenue sur les «Champs-Elysées» du camp de réfugiés syrien de Za’atari, en Jordanie, construit en juillet 2012.

Ces baraques, ce sont des échoppes, où l'on vend de tout: celle-ci fait dans le poulet rôti, telle autre dans les produits de beauté, celle-là dans l'électroménager, avec ses produits phares, la machine à laver et la télévision. Des centaines de boutiques, tenues par les réfugiés eux-mêmes. Impossible de savoir combien de magasins comptent exactement le camp: il s’en ouvre et ferme tous les jours. 

Au fond de l'allée, cinq machines à granité remuent de la glace pilée et du sirop. Ils sont neuf Syriens, originaires de Deraa –comme la plupart de ceux qui vivent à Za'atari– à avoir monté leur affaire. Leur installation leur aurait coûté 700 dinars jordaniens (JOD, environ 750 euros). Ils s'approvisionnent en eau auprès des réservoirs d’eau, quand il y en a encore, et quand celle-ci n'est pas trop mauvaise. Quant au sirop et aux machines, elles viennent de l'extérieur.

Car bien sûr, personne n'est arrivé avec sa machine à granité dans sa valise. Il a fallu se fournir en matériel, grâce à des Jordaniens venus proposer leurs services au prix fort. «Nous avons payé nos machines 1.700 JOD (1.821 euros), explique Mohamed Hariri. Alors qu'elles coûtent 400 JOD (428 euros) sur le marché!»

Bien que Mohamed s'exprime en dinars, le commerce se fait ici majoritairement en livres syriennes. Le verre de granité coûte ainsi 18 cents de dinars, soit 18 livres syriennes. En moyenne, les granités rapportent entre 35 et 45 dinars par jour, qu'il faut ensuite diviser entre les associés. «C'est toujours mieux que de travailler illégalement dehors, pour 100 dinars par mois», expliquent l'un d’eux, arrivé en Jordanie il y a un an.

Evolution du camp, entre novembre 2012 et février 2013 (Cliquer ici pour agrandir (PDF]). D'autres cartes sont disponibles sur le site de l'Unitar.

Dans un camp logiquement fermé, alors que 2.500 nouveaux arrivants débarquent chaque jour, repoussant démesurément ses capacités d’accueil, leurs fournisseurs paient les gardes censés surveiller les va-et-vient, pour faire entrer toutes sortes de marchandises dans le camp. L'UNHCR, et Kilian Tobias Kleinshmidt, le «maire de cette ville bordélique» comme il se surnomme lui-même, ne savent pas exactement comment les marchandises entrent dans le camp:

«La police et les autorités jordaniennes n'arrivent pas à contrôler l'accès du camp, et ils laissent entrer des véhicules qui ne devraient pas s'y trouver. Les policiers baissent les bras face à la pression des réfugiés et des trafiquants.»

Pour certains, le marché est juteux. Pour les trafiquants jordaniens d’abord, mais aussi pour les réfugiés les plus doués en affaire. Ils gagneraient même très bien leur vie!

«Je connais un commerçant qui vend une centaine de poulets grillés par jour, raconte Kilian Kleinschmidt. Il les achète 2 JOD, et les revend pour 4 ou 5. Il se fait 250 à 300 JOD par jour! A la fin du mois, il se fait plus que moi!»

Quand la marchandise ne vient pas de l'extérieur, ce sont les vivres fournies par le Programme alimentaire mondial et l'UNHCR qui se monnaient. Afin de pouvoir se payer des légumes ou bien s'équiper d'un téléphone portable, les réfugiés vendent leurs biens –vêtements, chaussures, revendues ensuite sur cette même allée– mais ils vendent également le riz, les lentilles et les conserves distribuées deux fois par mois. A qui? Aux Jordaniens, venus dans le camp pour acheter ou vendre des produits aux réfugiés.

Le riz distribué par l’UNHCR est vendu aux réfugiés 7 cents le kilo, revendu à l’extérieur avec une marge. Ici, le marché est régi par la loi de l’offre et de la demande. Les structures mafieuses qui parviennent à entrer et sortir du camp remplissent les deux rôles.

D’une part, elles vendent au prix fort, et de l’autre elles profitent de leur passage pour venir «faire leur course» à Za'atari. Au détriment des réfugiés, doublement exploités. Le problème est identifié, mais difficile à endiguer. En poste depuis mi-mars, Kilian réfléchit désormais à un autre mode de distribution de l'aide:

«Il y a un trafic pour tout ce qui est non alimentaire: les matelas, les couvertures. Je n'ai pas de problème pour que les réfugiés revendent cela à un prix correct, mais il y a des gens qui profitent de leur vulnérabilité pour faire du profit! Les réfugiés fournissent des marchandises à ces revendeurs à un prix beaucoup trop bas. Il y a un marchand jordanien qui achète les couvertures du HCR pour 1 JOD, et une tente à 30 JOD... Une tente qui nous a quand même coûté 370 euros. Au lieu de donner des vivres, nous voudrions mettre en place un système de voucher. Nous discutons avec le Programme alimentaire mondial (PAM) de l'établissement de deux supermarchés. C'est plus de dignité, et plus de possibilité pour les réfugiés de faire leur propres choix.»

En somme, il s'agit de laisser plus d'autonomie aux réfugiés, tout en les responsabilisant, afin que l'aide atteigne les bonnes personnes. S’ils ont plus de choix dans les vivres qui leur sont distribués et que l’accès à certains services est organisé par l’UNHCR, l’organisation fait le pari que les réfugiés n’alimenteront plus les trafics qui ont cours. Pour cela, le comité cherche à s'appuyer sur les structures informelles mise en place par les réfugiés eux-mêmes.

«On a réussi à sauver des vies, on les nourrit, tout le monde a des tentes, mais tout ce qui a trait à la responsabilité civique de chacun comme citoyen temporaire de cette ville, ça, ça passe toujours après», analyse Killian. Za'atari est justement dans l’après.

L’une des nouvelles priorités concerne l’accès à l’électricité. Dans les «Champs-Elysées du camp», cette rue où tous les commerces sont rassemblés, Ali a besoin d'une alimentation électrique pour faire fonctionner sa rôtisseuse. C'est Abou Ahmed, improvisé «électricien en chef du camp» qui lui a descendu les fils depuis le poteau électrique situé à côté de l'hôpital français.

Des fils, il en faut plusieurs, car comme tous les magasins font pareil, la surcharge occasionne des pannes. Abou Ahmed a 42 ans. L'électricité était déjà sa spécialité lorsqu'il vivait à Deraa. Et depuis qu'il est arrivé à Za'atari, il a décidé de se mettre au service des réfugiés.

«Puisque l'électricité ne descend pas jusqu'à nous, c'est moi qui monte la chercher.»

Armé de quelques outils, il monte à une dizaine de mètres pour y raccorder qui veut. Ce n'est pas sans risque, Abou Ahmed s'est déjà fait électrocuter. Il fut le premier à avoir eu l'idée, et désormais, ils sont une dizaine à proposer le service, et la maintenance. 4 dinars (4,28 euros) pour l'installation et 2 (2,14 euros) dinars à chaque opération de maintenance. Mais il ne fait pas cela pour l'argent, affirme-t-il, c'est plus pour aider.

Depuis, une dizaine d'électriciens ont fait boutique. Pour le camp, la note est salée. 3,5 millions de dinars (3,75 millions euros) de facture d'électricité depuis l'ouverture du camp, qu'il va falloir un jour payer. Et à l'approche de l'été, le HCR s'attend à ce que les climatiseurs fonctionnent à plein régime. 

«Je m'attends à des catastrophes! Nous avons déjà 200.000 à 300.000 JOD de facture par mois!, s’inquiète Kilian Kleinschmidt. Je voudrais mettre en place un système de compteur prépayés. Je dois désormais trouver quelqu'un pour les mettre en place.»

De leur côté, les ONG ont mis en place le programme «work for cash». A la journée, ils emploient des réfugiés qui se sont portés volontaires. Oxfam, qui s'occupe notamment de l'installation de sanitaires dans le camp, emploie ainsi une poignée d'hommes, par période. Tout dépend de la tâche à accomplir. Selon qu'ils sont plus ou moins qualifiés, les ouvriers gagnent entre 1 et 2 dinars (1,07 à 2,14 euros) de l'heure.

«Nous essayons de choisir les gens avec qui nous travaillons selon leurs aptitudes, mais aussi selon la zone du camp où nous travaillons, pour stimuler la population locale», explique l'un des ingénieurs d'Oxfam. Cela permet aussi de répartir plus justement une aide limitée et irrégulière. Si certains sont employés un mois d'affilée, ils peuvent se retrouver complètement désœuvré le mois suivant. Dès juillet, ce type de mission ne sera plus proposé par Oxfam. Financée par l’Unicef, il est prévu qu’elle prenne fin au premier anniversaire du camp.

Les initiatives sont peu pérennes, les missions des ONG étant temporaires. L’action de l'UNHCR, elle, est limité par ses moyens. Pour répondre à la crise syrienne, il a en tout reçu près de 164 millions de dollars d’aide, principalement de la part de l’Union européenne, des Etats-Unis, et du Japon. Or la somme ne représente que 33% du budget nécessaire pour mener les actions à bien.

Les Jordaniens ont versé 52 millions de dollars, un budget bien ténu quand Killian Kleinschmidt estime à 1 million de dollars par mois le budget nécessaire pour que les agences fonctionnent à Za’atari (PAM, Unicef et UNHCR réunis). Pendant ce temps, la population du camp s'accroît. Nombre de réfugiés sont tentés de fuir le camp, dans lequel l’insécurité et l’extrême dénuement pèsent.

Ils choisissent soit de retourner en Syrie, soit de s'établir en Jordanie, où la seule option qui s'ouvre à eux est de travailler clandestinement –la Jordanie refuse de délivrer des permis de travail aux réfugiés syriens– après être sortis du camp.

Et, bien sûr, certains n'hésitent pas à monnayer le service, tandis que d'autres se contentent de faire sortir les réfugiés cachés sous une bâche à l'arrière de leur pick-up, pour 25 dinars. 

Marine Hay (texte et images)

Marine Hay
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