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Venezuela: l'opposition veut prendre «le monde» à témoin

Anne Denis, mis à jour le 02.05.2013 à 16 h 01

Henrique Capriles, leader de l’opposition, conteste l’élection présidentielle devant la justice et pourrait venir chercher des soutiens en Europe, alors que la très courte victoire de Nicolas Maduro fragilise ce dernier dans le pays et dans la région.

Manifestation d'opposants à Nicolas Maduro, le 1er mai 2013 à Caracas. REUTERS/Christian Veron

Manifestation d'opposants à Nicolas Maduro, le 1er mai 2013 à Caracas. REUTERS/Christian Veron

Trois semaines après l’élection pour un mandat de 6 ans de Nicolas Maduro, dauphin que Hugo Chavez s’est lui-même choisi avant sa mort, les tensions sont plus fortes que jamais au Venezuela. Après les violentes manifestations de rues qui ont suivi le scrutin présidentiel, les heurts entre chavistes et partisans de l’opposition ne faiblissent pas. Mardi, un nouvel affrontement entre députés de l’opposition et députés de la majorité a dégénéré en bagarre générale à l’Assemblée nationale, les seconds ayant voté un décret interdisant aux premiers de s’exprimer tant qu’ils n’auront pas reconnu la victoire de Maduro.

Dès le lendemain du scrutin du 14 avril, remporté d’une très courte tête par Nicolas Maduro (50,7% des suffrages, soit 265.000 voix d’écart), son rival Henrique Capriles, gouverneur de l’Etat de Miranda, a dénoncé des fraudes et demandé un nouveau décompte des voix.

Maduro a fini par accepter un audit des urnes, même si le Conseil national electoral (CNE) a bizarrement ajouté que cela ne permettrait pas de revenir sur le résultat. Mais l’audit ne portera que sur 46% des votes (le CNE estimant que 54% ont déjà été vérifiés), alors que Capriles exige un recomptage total. Ce dernier a donc annoncé sa décision de contester l’élection devant le Tribunal suprême de justice «avec tous les éléments que nous détenons». Il devait présenter un recours ce jeudi 2 mai.

Une stratégie jusqu’au-boutiste qui n’est pas sans risque, puisque le gouvernement va forcément l’accuser d’alimenter le chaos. L’Assemblée nationale a d’ailleurs annoncé une commission d'enquête sur les responsables des violences.

Mais cette stratégie d’affrontement illustre aussi une situation totalement inédite au Venezuela depuis 1999, date de l’arrivée au pouvoir de Hugo Chavez. Longtemps divisée et incapable de s’organiser de façon démocratique, l’opposition s’est, en effet, trouvé enfin un leader avec le jeune gouverneur de Miranda. Après son score honorable  de plus de 44% en octobre dernier face à un Hugo Chavez déjà malade, Henrique Capriles a surtout prouvé, en raflant 800.000 voix de plus le 14 avril, que l’extraordinaire aura du Comandante sur le peuple vénézuélien n’était pas contagieuse.

Compagnon de toujours de Chavez, adoubé par lui, Maduro n’a en effet pas réussi à capitaliser sur ces atouts. Il n’a pourtant pas ménagé ses efforts, reprenant sa rhétorique et ses postures anti-impérialistes agressives, mais charisme en moins et parfois sans peur du ridicule (en affirmant  par exemple que l’âme de Chavez était venue le bénir sous la forme d’un petit oiseau).

Tournée européenne de Capriles en vue

Pendant ce temps, Henrique Capriles teste son influence toute neuve. Il n’a guère d’espoir d’obtenir gain de cause auprès de la Cour suprême qu’il n’estime pas indépendante. Son objectif affiché est d’épuiser tous les recours possibles dans le pays avant d’en appeler à la communauté internationale.

«Nous porterons l’affaire devant le monde», a-t-il répété. Il a envoyé ces jours derniers plusieurs de ses partisans en Europe, dont Edmundo Gonzalez, ex-ambassadeur vénézuélien en Argentine et en Algérie et désormais en charge des relations internationales de la MUD (coalition qui fédère l’opposition, de la droite à la gauche non chaviste).

Le 23 avril, cette petite délégation a rencontré à Paris Jean Patrick Gille, député PS d’Indre-et-Loire et le président de l’UMP Jean-François Copé. Objectif: préparer le terrain pour Henrique Capriles qui devrait, selon son entourage, se rendre lui-même ce mois-ci en Europe pour y chercher des soutiens.

Jusqu’à présent, l’Union européenne s’est prudemment contentée de «prendre note» du résultat de l’élection. La Haute représentante Catherine Ashton a jugé «important que les recours soient dûment examinés par les autorités compétentes du Venezuela». L’Espagne a tergiversé plusieurs jours avant de reconnaître mollement la victoire de Nicolas Maduro. Le gouvernement français a, lui aussi, reconnu sa victoire et envoyé à Caracas sa ministre déléguée chargée des Français de l’étranger, Hélène Conway-Mouret, assister à son investiture. Au contraire, Washington (jadis comparé à Satan par Hugo Chavez) exige toujours le recomptage des votes.

L’opposition veut donc prendre l’Europe à témoin des fraudes et des abus électoraux (elle dit avoir déposé au CNE une liste de 3.000 irrégularités). Elle parle de votes multiples, pas toujours secrets, de vote d’électeurs morts, de militants chavistes venant chercher chez eux ceux n’ont pas encore voté, de confusions liées au vote électronique, de l’exclusion de l’opposition des télévisions publiques...

«Aujourd’hui, au-delà du processus électoral, nous dénonçons la radicalisation du gouvernement et des députés chavistes qui ont, à l’Assemblée nationale, viré des commissions tous les opposants et en ont agressé certains physiquement», s’indigne Emiliano Castillo, membre de la MUD.

«Tôt ou tard, il y aura une nouvelle élection», ne cesse de marteler Henrique Capriles. Sous-entendu: avant le terme normal du mandat présidentiel en 2019. Sans doute songe-t-il à un référendum révocatoire en 2016, prévu par la constitution vénézuélienne à mi-mandat. Un droit que l’opposition a déjà testé en 2004 contre Hugo Chavez (en vain d’ailleurs, puisque ce dernier avait alors remporté le référendum haut la main).

Risque de déstabilisation dans la région 

Les voisins latino-américains s’inquiètent visiblement de cette situation explosive dans un pays de plus en plus polarisé, doté des premières réserves mondiales d’or noir et dont Hugo Chavez a fait le cœur de la gauche radicale dans la région.

Juste avant l’investiture de Nicolas Maduro, un sommet extraordinaire de l’Unasur (Union des nations sudaméricaines) avait  réuni les chefs d’Etat de la zone –notamment du Brésil, du Pérou, de l’Argentine et de l’Uruguay– à Lima autour du nouveau président vénézuélien pour lui apporter leur soutien officiel, mais aussi sans doute pour lui conseiller de jouer l’apaisement. Ils ne sont sans doute pas étrangers au feu vert donné par Maduro à un audit des urnes, certes partiel. Les dirigeants latino-américains ont ensuite assisté massivement à son investiture. «Le Brésil plaide auprès des Etats-Unis pour qu’ils reconnaissent la victoire de Nicolas Maduro car il s’inquiète pour la stabilité de la région», estime un observateur.

La crainte non exprimée est que le nouveau président ne soit pas à la hauteur des défis immenses qui l’attendent, alors que le pays connaît de graves difficultés économiques, avec une inflation de plus de 20% et des pénuries alimentaires de plus en plus fréquentes. 

Maduro a certes donné de nombreux gages de continuité: 15 des 32 ministres du gouvernement ont conservé leur poste (dont ceux, stratégiques, des Affaires étrangères, du Pétrole et de la Défense) et les membres de la famille Chavez font partie de son premier cercle. Pourtant, au sein même de son parti, il ne compte pas que des amis. Le fait qu’il soit civil et guère proche de l’armée –contrairement à son rival Diosdado Cabello, président de l’Assemblée nationale– repose la question de la loyauté de celle-ci à l’égard du socialisme bolivarien.

Ce nouveau président si mal élu, proche de Cuba et souvent taxé par ses adversaires de «marionnette de Castro», entame donc son mandat avec un déficit important d’autorité dans son pays polarisé, dans son clan divisé et, a fortiori, dans la région.

Quid de l’avenir de l’Alba (Alliance bolivarienne pour les Amériques) qui compte aussi Cuba, la Bolivie, le Nicaragua et l’Equateur et dont Hugo Chavez était l’âme (et le moteur financier)? Certes, Maduro s’est rendu le 26 avril à Cuba pour confirmer «l’alliance stratégique» tissée depuis 2000 entre les deux pays. Vitale pour l’île, cette alliance comprend plus de 40 programmes de coopération (1,6 milliard de dollars en 2012) et surtout la livraison par Caracas à prix très préférentiel de 130.000 barils par jour en échange de l’envoi de dizaines de milliers de médecins cubains. Mais aura-t-il le pouvoir de continuer de l’imposer au pays si les difficultés économiques perdurent? Même question pour Petrocaribe (accord similaire élargi à la zone Caraïbes) ou même pour celui conclu avec la Chine (640.000 barils par jour) que Maduro a promis de renforcer.

Les limites de la rente pétrolière

En mars dernier, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) a dressé un tableau alarmiste de la situation du Venezuela, citant «une compagnie pétrolière nationale, PDVSA, en difficulté financière, des infrastructures qui ont désespérément besoin d'investissements, et une production de pétrole future en partie gagée auprès de créanciers chinois». Elle estimait que la politique mise en place par Hugo Chavez, consistant à financer ses programmes sociaux avec les recettes du pétrole, ne «pourrait être prolongée sans soumettre à d’énormes risques l’industrie pétrolière, et par conséquent toute l’économie du pays». La production a chuté à 2,5 millions de barils par jour l'an dernier, contre 3,2 millions en 1998. En outre, plusieurs accidents graves ont eu lieu en 2012 dans des raffineries, attestant d’un sous-investissement chronique, même dans la maintenance des installations.   

«Le Venezuela n’a plus les moyens de financer, comme il le fait depuis des années, une pléiade de projets dans sa zone d’influence», estime Emiliano Castillo. Il dénonce «une dévaluation masquée du bolivar de plus de 50%» depuis janvier (30% en février suivie d’une discrète opération début avril) et s’indigne de l’accord signé fin avril avec le président bolivien Evo Morales. Cet accord prévoit que la Bolivie exporte au Venezuela ses excédents alimentaires (25.000 tonnes de riz, 60.000 tonnes de sucre , 90.000 tonnes de mais, etc.). «Comment voulez-vous que notre agriculture se redresse dans ces conditions?», se demande-t-il. Le pays importe déjà plus de 70% de ses besoins alimentaires.

Certes, politiquement, la «diplomatie pétrolière solidaire» du Venezuela n’est pas remise en cause, pas plus que ses alliances controversées, par exemple avec l’Iran. Mais la disparition de son initiateur Hugo Chavez, dont la stature internationale fait –pour le moment du moins– cruellement défaut à son successeur, pose la question de sa pérennité.

Anne Denis

Anne Denis
Anne Denis (76 articles)
Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com
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