Monde

Les électeurs d'Obama sont des menteurs

Christopher Beam, mis à jour le 26.06.2009 à 6 h 56

Tandis que les Américains sont de plus en plus sceptiques sur l'efficacité des politiques menées par l'administration démocrate, le taux d'approbation du président Obama plane à un solide 63%. Les gens l'aiment tellement que beaucoup affirment aujourd'hui qu'ils ont voté pour lui-même quand ce n'est pas vrai.

Lors des élections de 2008, Obama a obtenu 53% des suffrages, contre 46% pour son rival républicain John McCain. Deux nouveaux sondages, menés par le Wall Street Journal/NBC et le New York Times/CBS laissent à penser que la différence entre les deux candidats devrait être bien supérieure.

Lorsque le WSJ a demandé aux personnes sondées pour qui elles avaient voté lors des élections présidentielles de 2008, 41% ont déclaré avoir voté pour Obama, contre 32% pour McCain. En prenant en compte les 18% qui ont déclaré ne pas avoir voté, nous obtenons une victoire d'Obama sur McCain par 11 points d'écart, 50 % à 39 %.

La différence entre la réalité et les déclarations des personnes interrogées est encore plus flagrante dans le sondage du New York Times. Là, 48 % des personnes interrogées ont affirmé avoir voté pour Obama, contre 25% pour McCain. En prenant à nouveau en compte les 19% d'abstentionnistes, on obtient 60% pour Obama, soit presque le double du score de McCain avec ses 32%.

Comment est-ce possible? Les électeurs qui disent avoir voté pour Obama sont-ils des menteurs?
Hé bien oui. Il est courant que le nombre d'électeurs soutenant avoir voté pour un président dépasse le nombre de voix réellement obtenues. Dans les années 1930, George Gallup découvrit que Franklin Delano Roosevelt était plus populaire dans les sondages post-élection que le jour du scrutin. Et le fait s'est vérifié après les élections de 2000, dans lesquelles George W. Bush n'a pas remporté la majorité des voix [aux États-Unis, le président n'est pas élu au suffrage universel direct mais via un système de grands électeurs dans les Etats]. En effet, les sondages de 2004 indiquaient que Bush avait remporté une écrasante victoire.

Ceci dit, l'écart entre les électeurs d'Obama autoproclamés et les vrais est particulièrement conséquent. En général, il s'agit d'une différence de moins de dix points, qui monte et descend au fil de la popularité du président. Le sondage du New York Times, mené régulièrement depuis l'investiture d'Obama, montre que l'écart entre Obama et McCain se creuse de façon constante. En février, Obama menait McCain 42% à 28%. En avril, 43% à 25%. En juin, on en est arrivé à 48-25. «Même d'un point de vue historique, c'est un écart considérable,» s'étonne Adam Berinsky, professeur de sciences politiques au Massachusetts Institute of Technology.

La principale explication, selon les sondeurs, tient dans le nombre de personnes affirmant avoir voté alors qu'en fait elles ne se sont pas déplacées. Celles-ci ont tendance à dire qu'elles ont choisi le vainqueur. Jetez un œil aux sondages du Times et du Journal, où environ 80% des personnes interrogées ont déclaré avoir voté lors de l'élection de 2008. En réalité, le taux de participation a tourné autour de 61%. Les sondeurs attribuent cette différence à la gêne à admettre, même à un étranger au téléphone, que l'on n'est pas allé voter. Comble d'embarras, la question «pour qui avez-vous voté ?» est posée en général à la fin du sondage-après que vous ayez passé 30 minutes à dire à l'enquêteur ce que vous pensiez d'Obama. Qu'est-ce vous allez faire, admettre que vous ne vous êtes pas déplacé?

La faiblesse de la mémoire est un autre facteur d'écart. Si vous avez lu cet article jusqu'ici, c'est que la politique vous intéresse un minimum, et peut-être vos souvenirs du jour des élections de 2008 sont-ils gravés à jamais dans votre hippocampe. Mais la plupart des Américains ne s'intéressent pas de près à la politique. En outre, les gens sont assez mauvais quand il s'agit de relater un comportement passé.

Les études montrent que les patients ont du mal à se souvenir à quand remonte leur dernière visite chez le médecin, et encore plus ce que le praticien leur a dit. Pour les élections, c'est pareil. Disons que d'habitude, vous votez, mais que vous ne vous souvenez plus si vous y êtes allé la dernière fois. Dans ce cas, il y a de grandes chances pour que vous disiez que vous l'avez fait. Et comme vous aimez bien ce que fait Obama jusqu'à présent, vous imaginez que vous avez voté pour lui.

Ensuite, il y a le groupe d'électeurs de McCain qui soit regrettent leur choix, soit préfèrent ne pas l'avouer à un enquêteur. Ils peuvent faire semblant de ne plus se rappeler pour qui ils ont voté, ce qui expliquerait les 7% des sondés qui ont déclaré qu'ils ont voté «pour quelqu'un d'autre» ou ne veulent pas dire pour qui. Ou bien alors, ils peuvent simplement dire qu'ils ont voté Obama. Cependant, le mensonge catégorique n'explique qu'une très petite fraction de l'écart.

Les chiffres peuvent aussi être faussés pour des raisons structurelles. Comme pour n'importe quel sondage, l'auto-sélection est inévitable. Les personnes qui acceptent de parler politique pendant une demi-heure avec un enquêteur sont relativement engagées, pour la plupart. Ce qui explique en partie l'écart de participation. Mais cela n'explique pas l'avantage d'Obama (à moins que les électeurs de McCain aient moins envie de parler de l'état du pays-mais cela semble un peu tiré par les cheveux.) Les partis pris semblent peu vraisemblables (la méthodologie du New York Times est expliquée ici.) Une autre explication possible est l'erreur statistique, de plus ou moins trois points dans les sondages NYT et WSJ. Mais là encore, cela ne suffit pas à expliquer l'ampleur de l'écart.

Il est probable que cette avance écrasante d'Obama ne durera pas toujours. Le compte-rendu rétroactif des voix a tendance à refléter le degré de popularité du président. Demandez à George W. Bush. Dans un sondage du NYT de 2006, le nombre de personnes déclarant avoir voté pour Kerry en 2004 dépassait celui des électeurs de Bush. Les chiffres d'Obama pourraient s'écrouler de la même manière. «Imaginons que la réforme du système de santé et financier s'essouffle,» commente Berinsky. «Je pense que ces chiffres diminueront quelque peu.»

La leçon à tirer de ces sondages est que demander à quelqu'un pour qui il a voté n'est sans doute pas la meilleure méthode de prédiction de son comportement futur. Les sondages interrogent souvent sur les candidats choisis pour croiser les résultats: Combien d'électeurs de McCain soutiennent-ils le plan de santé d'Obama? Combien d'électeurs d'Obama pensent-ils qu'il n'est pas à la hauteur? Mais si les chiffres correspondant aux électeurs d'Obama et de McCain sont eux-mêmes flous, alors ils constituent sans doute un baromètre bien médiocre pour les autres opinions. On pourrait imaginer de meilleurs critères de sélection, comme l'affiliation à un parti, ou encore le soutien ou l'opposition à Obama. Au moins, il est plus facile de s'en souvenir.

Christopher Beam
Traduit de l'anglais par Bérengère Viennot

Crédit Photo:  John McCain  Reuters

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