Culture

«Mud», un conte qui compte

Temps de lecture : 2 min

Mud raconte simplement une histoire de héros traqué, une histoire d’amour impossible, une histoire de découverte de soi et et du monde.

«Mud» de Jeff Nichols (James Bridges / Neckbone Productions).
«Mud» de Jeff Nichols (James Bridges / Neckbone Productions).

Mud - Sur les rives du Mississippi de Jeff Nichols, avec Matthew McConaughey, Tye Sheridan, Reese Witherspoon (2h10)

Il y a quelque chose d’ironique en même temps que d’agaçant dans la débauche de superlatifs qui, banalement, ornent les affiches et bandes-annonces de Mud. Car la très grande qualité du troisième film de Jeff Nichols est précisément de ne prétendre en rien au chef-d’œuvre ou au monument. Bien au contraire, c’est la finesse et la rapidité de ce petit film, fier de sa taille et de sa légèreté, qui en fait tout le prix –et en fit, de loin, le meilleur long métrage américain présenté lors du Festival de Cannes 2012.

Mud raconte simplement une histoire simple. Une histoire de héros traqué, une histoire d’amour impossible, une histoire de découverte de soi et et du monde. Une histoire américaine aussi, qui puise aux sources mythologiques du pays, du côté de Tom Sawyer et de Huckleberry Finn, quand bien même elle se situe aujourd’hui.

Dans un Sud de marais et de légendes, Mud chante avec lyrisme et énergie l’histoire des deux garçons projetant sur un hors-la-loi vivant dans une île du Mississipi, étrange habitant d’un étrange canot juché en haut des arbres, des rêves de pureté et de liberté qui seraient comme l’omniprésente mauvaise conscience d’un pays cynique et égoïste, sans cesse drapé dans les oripeaux d’idéaux dont rien n’assure qu’ils furent jamais mis en pratique, dont tout témoigne qu’ils sont quotidiennement bafoués par tous, à commencer par ceux qui s’en font les promoteurs intéressés.

Car si Mud raconte simplement une histoire simple, nul ne dit que les enjeux de cette histoire ne sont pas, eux, complexes et graves. Ils le sont d’autant plus que Jeff Nichols, révélation du cinéma américain avec Take Shelter il y a trois ans, ne fait surtout rien d’autre que d’accompagner avec vigueur et attention les tribulations de ses personnages, droit sortis d’un conte.

Le réalisateur y démontre un inhabituel talent pour filmer les paysages, à la fois pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils semblent receler de menaces, de promesses et de mémoire. Et ce qu’il fait des paysages, il le fait aussi avec les ambiances de la petite ville de l’Arkansas, il le fait avec les visages de garçons à l’aube de l’adolescence et avec les corps saturés de libido de Matthew McConaughey (aussi extraordinaire que dans l’épatant Magic Mike) et de Reese Witherspoon.

Nichols réussit un alliage de romantisme, de violence et d’humour qui a l’extrême mérite, à l’opposé de tant de films «malins» cherchant à capitaliser à la fois sur les ressources spectaculaires d’un genre et sur une mise à distance ironique et complaisante, d’être toujours aux côtés de ses personnages et de ses spectateurs, au lieu de les prendre de haut ou de se prosterner devant eux. Le mot le plus approprié serait sans doute «croyance»: Jeff Nichols filme ses personnages en croyant en eux, il croit à son histoire (comme histoire de fiction bien sûr, il n’est pas question de naturalisme ici), il croit dans les puissances d’intelligence susceptibles de jouer entre sa mise en scène et des spectateurs ni naïfs ni madrés.

Il est juste dès lors que le héros de l’histoire soit un enfant, un lointain descendant du John Mohune des Contrebandiers de Moonfleet de Fritz Lang ou du gamin de La Nuit du chasseur, de l’Elliott d’E.T. ou de l’enfant du Sixième Sens. Car cette croyance enfantine, qui est le contraire de l’addiction infantile que tant de films cultivent, est la juste attitude qui permet de se construire comme individu face au spectacle trouble du monde. Exactement ce que fait Mud, comme tous les contes qui comptent.

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Jean-Michel Frodon

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