Monde

Iran: les cinq pires mollahs

Slate.com, mis à jour le 25.06.2009 à 18 h 09

L'opposition iranienne en appelle à l'autorité religieuse du pays. Portrait de cinq mollahs ultraconservateurs qui pourraient lui mettre des bâtons dans les roues.

L'ayatollah Ahmad Jannati

Son poste: président du Conseil des gardiens, l'organe de 12 membres chargé de superviser les élections et de s'assurer que le gouvernement respecte les principes de l'Etat islamique. Ahmad Jannati siège aussi à l'Assemblée des experts et au Conseil du discernement, deux autres organes-clés du régime. Jannati agit souvent en tant qu'«imam provisoire» pour la prière du vendredi à Téhéran, à la place du Guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei.

Ses positions: «Il est considéré comme un ultraconservateur pur et dur. Très, très, très à droite -comme on n'en fait plus», explique Geneive Abdo, une spécialiste du Moyen-Orient à la Century Foundation qui a beaucoup écrit sur le clergé iranien. Dans ses sermons du vendredi, Jannati, 82 ans, appelle à la destruction d'Israël et des Etats-Unis. Il encourage les Iraniens à soutenir le Hezbollah au Liban et l'avènement d'un Etat islamique en Irak.

Rôle possible dans la crise actuelle: Avant l'élection, le Conseil des gardiens étudie les candidatures; il exclut généralement les plus réformateurs et les femmes. En tant que président du Conseil, le très conservateur Jannati jouit d'une énorme influence sur la vie politique iranienne. Toutefois, les spécialistes estiment que ces derniers temps, cette influence a légèrement diminué.

«Jannati est vieux et c'est un idiot», affirme Rasool Nafisi, de l'Université de Strayer. «S'il est arrivé à ce poste, c'est juste grâce à sa fidélité absolue envers Khomeini». Jannati a été quelque peu éclipsé par Akbar Hashemi Rafsanjani. Dans le clergé iranien, c'est son rival politique le plus astucieux et le plus proche idéologiquement, indique Rasool Nafisi. Mais étant donné son engagement révolutionnaire, son poste-clé et sa dévotion quasi aveugle envers Khamenei, ce serait une erreur de minimiser son importance.

L'ayatollah Mohammad-Taqi Mesbah Yazdi

Son poste: membre de l'Assemblée des experts, l'organe qui choisit le Guide suprême iranien.

Ses positions: Surnommé «Professeur Crocodile» par les réformateurs, Yazdi (à ne pas confondre avec son collègue du Conseil des gardiens l'ayatollah Mohammad Yazdi) est le plus conservateur des conservateurs. «Il ne parle qu'en rhétorique», raconte Geneive Abdo, qui l'a interviewé. «Vous lui posez une question, il répond par un slogan».

Yazdi soutient ouvertement les attentats-suicides contre les ennemis de l'Islam et les escadrons de la mort contre les réformateurs politiques. On dit souvent que c'est le mentor spirituel de Mahmoud Ahmadinejad. Mais parfois, même le président actuel se montre trop modéré pour lui. Quand Ahmadinejad a par exemple essayé de changer la loi pour autoriser les femmes à assister aux matchs de foot, Yazdi l'a publiquement critiqué.

Rôle possible dans la crise actuelle: L'agitation récente devrait faire office de test de loyauté. Ces dernières années, on a souvent dit qu'il zieutait le poste de Khamenei. Si c'est vrai, Yazdi pourrait profiter de l'effervescence pour se retourner contre le Guide suprême, mais Rasool Nafisi estime que ces rumeurs sont exagérées. «Il doit tout à Khamenei», ajoute-t-il. «Le prédécesseur de Khamenei, l'Ayatollah Ruhollah Khomeini, détestait Yazdi. C'est Khamenei qui l'a mis à cette place».

D'un autre côté, Rasool Nafisi croit aussi que l'amitié entre Yazdi et Ahmadinejed n'est pas si profonde. Pendant la campagne électorale, explique-t-il, Yazdi «n'a jamais pris la parole pour soutenir» le président. Mais si Yazdi n'est finalement pas si proche d'Ahmadinejad, il méprise profondément les réformateurs iraniens et n'est pas prêt de faire quoi que ce soit qui puisse les favoriser.

Le grand ayatollah Nasser Makarem Shirazi

Son poste: grand ayatollah -le plus haut rang du clergé shiite. Shirazi a été très actif politiquement avant et pendant la révolution de 1979 et a participé à la rédaction de la constitution de la République islamique.

Ses positions: Shirazi compte parmi les plus conservateurs des ayatollahs iraniens. C'est aussi l'un des plus influents. Ses idées sur le rôle des femmes sont particulièrement extrémistes; pour lui, un homme devait être autorisé à battre sa femme si elle ne respecte pas ses obligations sexuelles. C'est l'un de ceux qui «insiste le plus sur l'autorité du Guide suprême en matière de religion», indique Rasool Nafisi.

Rôle possible dans la crise actuelle: Khamenei peut compter sur lui pour le soutenir dans n'importe quelle lutte pour le pouvoir. Shirazi est arrivé à ce poste influent dans le clergé par un chemin plutôt inhabituel. Après la révolution, on lui a donné le contrôle des exportations de sucre iraniennes et il s'est ainsi considérablement enrichi. «Aujourd'hui, Shirazi est très puissant à Qom (le grand centre théologique d'Iran) parce que c'est à lui que les autres membres du clergé s'adressent quand ils ont besoin d'argent», précise Rasool Nafisi. Si son ami Khamenei en a besoin, le «Sultan du sucre» peut demander à nombre de ceux qui lui sont redevables de lui renvoyer l'ascenseur.

L'ayatollah Qorbanali Dorri Najafabadi

Son poste: procureur général d'Iran.

Ses positions: Dorri Najafabadi a beaucoup fait rire en Occident l'an dernier quand il a qualifié Barbie et Harry Potter de «dangers fatals pour la culture et la société». Pourtant, son rôle dans la répression de la dissidence n'a rien de drôle. Alors qu'il était ministre du Renseignement, Dorri Najafabadi a été impliqué dans les meurtres de nombre de journalistes et de réformateurs politiques.

Il a dû démissionner de ce poste sous la présidence de Mohammad Khatami, mais a retrouvé un rôle majeur au sein de l'appareil de sécurité de l'Etat iranien avec Ahmadinejad. «C'est un type très brutal», selon Rasool Nafisi. «Il est impliqué dans pratiquement toutes les atrocités du régime». Juste avant l'élection, Dorri Najafabadi a expliqué que quel que soit le résultat, l'Iran devrait poursuivre sa lutte contre le sionisme.

Rôle possible dans la crise actuelle: L'influence politique de Dorri Najafabadi est limitée, mais il peut rendre la vie de quiconque impossible de par son influence sur les systèmes de sécurité et sur la justice. Il a qualifié les manifestants pro-Moussavi d'«opportunistes engagés dans des activités criminelles».

Mais Dorri Najafabadi a récemment envoyé des signaux mitigés. Il a reproché aux autorités électorales de ne pas avoir accordé aux rivaux d'Ahmadinejad un temps de parole égal pendant les débats télévisés. L'Association du clergé combattant, une force réformatrice très influente, a demandé à ce qu'il soit invité à participer aux délibérations du Conseil des gardiens sur l'opportunité de recompter les voix. Ironie du sort, celui qui a pendant si longtemps été l'ennemi juré du mouvement réformateur pourrait s'avérer un allié-clé.

Hojjatol-Islam Gholam Hossein Mohseni Ejei

Son poste: ministre du Renseignement et de la Sécurité.

Ses positions: En tant que membre du tristement célèbre ministère du Renseignement et de la Sécurité depuis sa création, Mohseni Ejei se consacre à protéger la République islamique des ennemis extérieurs et intérieurs. A de nombreuses reprises, il a accusé les Etats-Unis et Israël d'espionnage. Il met régulièrement l'agitation intérieure sur le dos des ingérences étrangères. Même après que la journaliste américaine Roxanna Saberi a été libérée par la justice iranienne, Mohseni Ejei a continué à prétendre publiquement que c'était une espionne.

Comme Ahmadinejad qui l'a nommé à ce poste, Mohseni Ejei a la réputation d'être intransigeant en matière de corruption et a engagé des poursuites à l'encontre de plusieurs membres du gouvernement quand il était procureur général. Les réformateurs remarquent toutefois qu'il n'a presque jamais poursuivi de membres du clergé suspectés de corruption, ce qui lui vaut la réputation d'homme de main des ayatollahs. (Mohseni Ejei n'est pas ayatollah lui-même mais hojjatol-Islam, un rang intermédiaire dans le clergé.)

Rôle possible dans la crise actuelle: Depuis l'élection, Mohseni Ejei continue à faire comme avant: il reproche à des étrangers d'être responsables de l'agitation qui règne dans le pays. Son ministère a procédé à de multiples arrestations d'«éléments provocateurs» et a prévenu que si les manifestants menaçaient la paix, ils seraient «non seulement arrêtés, mais en plus leur identité serait dévoilée publiquement».

Comme Dorri Najafabadi, Mohseni Ejei est l'un des religieux les plus influents du monde de la sécurité en Iran, mais contrairement à lui, «il reste assez actif politiquement», précise Rasool Nafisi. Il devrait pousser l'Etat à résister aux réformes et à écraser toute contestation.

Joshua Keating, de Foreign Policy

Cet article a été traduit par Aurélie Blondel

(Photo: Qorbanali Dorri Najafabadi, via Wikipedia)

[Lire nos analyses sur la situation en Iran: «Neda est-elle une martyre?» «Ce que peuvent les femmes», par Anne Applebaum, «Les Iraniens ne veulent plus d'Ahmadinejad», un entretien avec le porte-parole de Mir Moussavi, L'Europe plus ferme que l'Amérique par Daniel Vernet, Faire passer le mot par un journaliste de Slate.com coincé dans son bureau iranien, ou La non-preuve par les maths sur le trucage de l'élection.

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