Economie

La finance éthique, ça n'existe pas. Et pourquoi pas?

Catherine Bernard, mis à jour le 13.05.2013 à 17 h 07

L'investissement socialement responsable (ISR) a été totalement vidé de son sens. Telle est la thèse de Gaëtan Mortier, auteur d'un intéressant réquisitoire: «La finance éthique: le grand malentendu».

Money Laundering / Images of Money via FlickrCC Licence by

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Pour résoudre les grands problèmes de nos sociétés, il y a deux façons. D'abord, la manière ingrate: s'y atteler frontalement. Combattre la précarité, le chômage, les discriminations, lutter contre la pollution, limiter les émissions de gaz à effet de serre, diminuer la dette publique, etc. au prix d'efforts quotidiens, d'un engagement général de tous les acteurs de la société. C'est long, difficile, politiquement risqué, bref, absolument pas sexy. Difficile cependant, d'y couper.

Mais dans certains cas, il existe une seconde manière, bien plus attrayante: changer les comportements non pas en culpabilisant les citoyens ou en les contraignant, mais en les récompensant de leurs efforts, la récompense pouvant être financière ou purement sociale. Consommer vert, par exemple, c'est plutôt bien vu.

L'intérêt de cette seconde méthode qui, du reste, s'insère en général assez harmonieusement dans l'économie de marché, c'est qu'elle favorise l'innovation –comment inventer des produits, services et comportements, plus responsables?–, et donc la croissance, et qu'elle est à court terme relativement plus indolore.

Malheureusement, cette seconde voie n'est pas à l'abri de méchantes intentions. On connaît le greenwashing, autrement dit, l'art de faire passer pour «vert» un produit ou service qui, du point de vue de l'environnement, aurait mieux fait de ne jamais voir le jour.  Bienvenue ici dans le monde du «fairwashing», l'éco-blanchiment.

Un instrument marketing

Car dans un petit ouvrage, La finance éthique: le grand malentendu, Gaëtan Mortier s'attaque à un autre de nos mythes contemporains: la finance éthique. 

Gaëtan Mortier la connaît bien: c'est elle qui l'a fait –et plutôt bien– vivre pendant ces dernières années. Il était en effet analyste ISR (investissement socialement responsable) au sein d'une grosse entreprise américaine de notation sociale, jusqu'à l'automne dernier (il a expliqué sa démission dans une tribune dans le journal Libération). Dans ce livre, il en rajoute une couche: oui, la finance éthique est un oxymore.

On aimerait ne pas le croire, mais la grande qualité de Gaëtan Mortier, c'est qu'il explique bien et vite, au point que l'on termine les quelque 90 pages de son livre plutôt convaincue.

Le coeur de son raisonnement est le suivant: si vous croyez contribuer au bien-être des salariés et de la planète en plaçant votre argent dans un fonds ISR, détrompez-vous. Les fonds ISR et les fonds traditionnels, c'est bonnet blanc et blanc bonnet. Il paraît même qu'un quart des fonds ISR ont une empreinte carbone supérieure aux fonds classiques. 

Gaëtan Mortier décortique tous les processus ayant progressivement abouti à cette situation absurde où l'ISR devient un instrument marketing au service même des acteurs qu'il était censé mettre en cause. 

La principale raison est simple: l'ISR est devenu une forme d'investissement comme une autre, répondant exactement aux mêmes logiques. Et pour cause, la notation ISR fonctionne comme la notation financière classique. 

Ainsi, «les grandes agences de notations analysent les questions sociales et environnementales comme de purs facteurs de risques et d'opportunités financières». Autrement dit, on ne met pas nécessairement de bons points à ceux qui respectent (ou font mieux que) les réglementations sociales, mais bien plutôt à ceux qui ne se soumettent pas à de nouveaux risques environnementaux ou sociétaux en fonction d'un durcissement de la législation sociale dans leur pays. 

En réalité, le malentendu est profond: de la même façon que consommer vert, c'est toujours consommer, et parfois trop, spéculer éthique, c'est toujours spéculer, et donc attendre un retour sur investissement. Or  l'éthique ne rapporte pas toujours, assène Gaëtan Mortier.

Retrouver le sens originel

N'en déplaise à tous ceux qui discourent sur l'intérêt financier qu'auraient les entreprises à être plus vertueuses, être exemplaire rapporte  parfois, mais peut également coûter –financièrement– cher. Et du reste, à  l'inverse, certains «sin funds» (fonds du péché), autrement dit les fonds qui sont spécialisés sur des secteurs lucratifs et pas forcément vertueux,  affichent des performances financières hors pair. A trop vouloir vanter l'avantage financier de l'ISR, on risque soit de décevoir, soit, pire, de faire passer pour socialement responsable des stratégies qui ne le sont pas. 

Pour que l'ISR reprenne son sens originel, Gaëtan Mortier explore plusieurs pistes. Celle, d'abord, de la régulation: la définition de l'ISR ne doit pas dépendre des acteurs du marché eux-mêmes mais faire l'objet de labels publics. De même que les agences de notation doivent être financièrement indépendante des marchés et de leurs clients. 

La notion d'ISR en outre, devrait être élargie, pour s'étendre à l'ensemble de la «dette socio-environnementale» d'une entreprise: pour un euro dépensé, quel est le coût des externalités négatives pour la société et l'environnement?

Tout ceci n'est pas impossible: l'auteur cite quelques institutions, malgré tout, un peu plus éthiques que d'autres (la Nef, le Crédit coopératif...) ainsi que l'exemple du fonds d'investissement étatique norvégien qui n'hésite pas à communiquer sur les sociétés qu'il exclut de ses placements. Ce fonds d'investissement cependant, aussi exemplaire soit-il, est alimenté par la rente pétrolière du royaume septentrional. Pas très durable tout cela...   

Catherine Bernard

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Journaliste
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