Sports

Moi, sportif de haut niveau, pas fan de mon sport

Raphaëlle Peltier

Comme Martina Hingis, Laure Manaudou ou Aravane Rezaï, certains sportifs règlent parfois publiquement leurs comptes avec leur discipline. Et sans faire dans la dentelle. Pourquoi ces athlètes disent-ils ne pas aimer leur sport?

Aravane Rezai, ici lors d'un tournoi à Montréal, en 2012, avait arrêté de jouer pendant un an. REUTERS/Christinne Muschi

Aravane Rezai, ici lors d'un tournoi à Montréal, en 2012, avait arrêté de jouer pendant un an. REUTERS/Christinne Muschi

«Je n'aime pas le tennis, un sport qui m’a donné beaucoup de souffrance». Ces mots ont de quoi surprendre de la part d'une joueuse de tennis qui s'est classée en 2010 parmi les 15 meilleures mondiales. Dans une interview au Parisien, Aravane Rezaï s'est confiée sur les raisons qui l'ont poussée à rompre avec son entraîneur de père et à arrêter le tennis pendant un an. Certains sportifs n'aimeraient donc pas leur discipline? Mais pourquoi, alors, en ont-ils fait leur métier?

Ça ne veut pas dire qu'ils détestent leur sport, tempèrent Cédric Quignon-Fleuret, psychologue clinicien et responsable de l'unité du suivi psychologique du service médical à l'Insep, et Julien Bois, secrétaire général de la Société française de psychologie du sport (SFPS) et enseignant-chercheur à l’université de Pau. Ça signifie plutôt qu'ils n'aiment plus leur sport comme avant ou autant qu'avant, qu'ils ne prennent plus ou plus autant de plaisir. «S'il n'y avait vraiment plus de motivation, le sportif aurait arrêté. Il faut avoir suffisamment d'envie et de ressort pour s’entraîner», note Julien Bois.

Ce genre de passage à vide, de crise existentielle du sportif est assez fréquent. A l'Insep, la fabrique française des sportifs de haut niveau, on y est particulièrement attentif, assure Cédric Quignon-Fleuret: «On essaye vraiment de mettre l'accent sur la prévention, notamment auprès des jeunes, pour éviter d'en arriver là. L'objectif, c'est qu'ils conservent du plaisir et donnent un sens à ce qu'ils font». Un arrêté ministériel de 2006 impose d'ailleurs aux athlètes de haut niveau un entretien annuel avec un psychologue du sport, deux pour les mineurs. «Se faire aider» n'est plus tabou dans le sport, les sportifs vont «parler» de leur propre chef, leurs entraîneurs n'hésitent plus non plus à les adresser à un psy.

Les raisons d'une saturation

Du côté du Losc, le grand club de foot de Lille et un des principaux clubs formateurs français, l'idée que des sportifs puisent avouer ne pas aimer ou moins aimer leur discipline semble surprendre. Les sports collectifs seraient-ils moins touchés que les sports individuels? Difficile d'en juger, estiment les deux spécialistes. Certes, on s'entraîne plus durement dans les sports individuels, certes, la dynamique collective peut prendre le pas sur les doutes, mais ils n'y voient pas de différence significative.

Pourquoi certains athlètes arrivent-ils à saturation? «Dans la plupart des cas, ils n'en ont pas marre de leur sport en lui-même, mais plutôt de la pratique du haut niveau», précise Cédric Quignon-Fleuret. «Ça peut exprimer la lassitude, la fatigue ou l'envie de passer à autre chose». Le quotidien des sportifs est souvent plus dur qu'on ne l'imagine. Répétitive, physiquement éreintante, la vie d'athlète demande beaucoup de sacrifices et le jeu ne semble pas toujours en valoir la chandelle.

Julien Bois confirme: «le développement du professionnalisme expose davantage les athlètes à ce type de sentiment». Comme nous, même s'ils aiment ce qu'ils font, ils n'ont pas tous les jours envie d'aller au boulot, mais il faut bien gagner sa vie! Et celui-ci de citer une étude qui montre que quand on est récompensé pour une activité que l'on trouve agréable, comme un sport, la motivation pour la pratiquer finit paradoxalement par diminuer. L'activité en question se transforme progressivement en un moyen d’obtenir la récompense plutôt que de se faire plaisir.

C'est ce plaisir intrinsèque lié à la pratique d'un sport –sentir sa propre vitesse, la balle dans sa raquette, dans ses pieds ou dans ses mains, contrôler sa trajectoire, surclasser son adversaire– qui donne envie à un enfant ou à un adolescent de devenir sportif de haut niveau. Mais, parfois, ce plaisir est instrumentalisé, supplanté par le désir des parents de voir leurs enfants réussir. «C'est un syndrome sur lequel on commence à travailler», précise Julien Bois, spécialiste du rôle des parents dans la motivation de l'athlète. «On appelle ça le syndrome de réussite par procuration. Il y a une projection des parents sur leurs propres enfants d'une réussite qu'il n'ont pas connue, ce qui explique l'investissement trop important de la famille sur l'enfant athlète».

Bouton pause

On pense alors à Martina Hingis, coachée par sa mère, à Aravane Rezaï, que son père a longtemps entraînée, ou encore à Victoria Pendleton. Quelques minutes après avoir décroché la dernière médaille de sa carrière aux Jeux olympiques de Londres, l'argent en vitesse, la pistarde britannique a éclaté en sanglots. Pas des larmes de déception ni des larmes de joie, non, des larmes de soulagement: elle n'aura plus jamais à remonter sur vélo, ce qu'elle déteste. «Le cyclisme m’est tombé dessus, ce n’était pas un rêve ni une ambition. C’était pour avoir quelque chose en commun avec mon père et il se trouve que j’étais assez bonne», explique-t-elle.

«Quand un athlète devenu adulte se rend compte qu'il porte quelque chose qui ne lui appartient pas, comme le désir non-assouvi de ses parents, c'est une remise en cause profonde qui nécessite une prise en charge thérapeutique pour gérer la souffrance», confirme Julien Blois. La bonne nouvelle c'est qu'on peut en revenir et reprendre sa carrière, comme Aravane Rezaï, Martina Hingis ou encore Laure Manaudou.

«Nous intervenons dans ces cas-là pour faire en sorte que la performance ne soit plus seulement un soulagement mais plutôt un aboutissement personnel», explique Cédric Quignon-Fleuret. «On apprend à raviver ses motivations originelles, à se réapproprier les raisons qui nous poussent à agir», abonde Julien Bois. «C'est comme dans une relation amoureuse : la passion décline, mais elle peut laisser de la place pour une relation plus durable». Le plaisir de jouer, le goût de la compétition figurent au premier rang de ces motivations. Aravane Rezaï évoque également la «célébrité» et l'«argent» que peuvent apporter une carrière de joueuse professionnelle de tennis.

A force d'idéaliser le sport de haut niveau, on en oublierait presque que les athlètes sont finalement plus proches de nous que de super-héros.

Raphaëlle Peltier

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