Monde

En Italie, le suicide devient une réponse à la crise

Margherita Nasi, mis à jour le 29.04.2013 à 16 h 50

L'homme qui a tiré sur des carabiniers au moment où le gouvernement Letta prêtait serment était un chômeur désespéré. De plus en plus dans le pays, des petits entrepreneurs, des artisans, des personnes sans emploi choisissent de retourner la violence contre eux-mêmes.

Les carabiniers arrêtent l'homme qui a tiré sur leurs collègues, le 28 avril 2013 devant le siège du gouvernement à Rome. REUTERS/Giampiero Sposito

Les carabiniers arrêtent l'homme qui a tiré sur leurs collègues, le 28 avril 2013 devant le siège du gouvernement à Rome. REUTERS/Giampiero Sposito

Pas de terrorisme, ni de folie meurtrière, mais du désespoir. Voilà ce qui expliquerait la fusillade qui a eu lieu dimanche devant le siège du gouvernement à Rome alors que le nouveau gouvernement d'Enrico Letta prêtait serment au Palais du Quirinal. Luigi Preiti, le tireur, serait, d’après les mots du procureur de Rome «un homme plein de problèmes qui a perdu son travail: il était désespéré». Un profil banal dans une Italie frappée par la crise et où les gestes extrêmes se multiplient. Car pour un chômeur qui a tiré sur la foule, il y en a des dizaines qui ont tourné la violence contre leur propre personne. Il n’y pas que les chômeurs. Même les artisans et les chefs d’entreprises se suicident. Pas moins de 89 en 2012.

Le groupe Facebook «Piccoli Impenditori e suicidi di stato» (petits entrepreneurs et suicides d’Etat), affichait dimanche une photo de la fusillade. Accompagnée d’un commentaire laconique: «Voici les conséquences de nous avoir ignorés pendant ces années.»

Le problème n’est en effet pas nouveau. Simona Pedrazzini, entrepreneuse qui a elle-même enduré les difficultés de la crise, a créé ce groupe le 18 décembre 2011.

On peut aussi citer Life Auxilium, un service d’aide psychologique aux chefs d’entreprise en difficulté doté d’un numéro vert et d’un centre d’écoute. Ou encore Terraferma, réseau psychologique qui reçoit, depuis 2012, les appels des petits entrepreneurs italiens frappés par la crise.

«Nous dénoncions l’augmentation des gestes extrêmes dès 2009, mais personne ne nous prêtait attention», raconte Massimo Marzucchelli, entrepreneur de Besnate (Lombardie) à l’origine du réseau Terraferma. Pour lui, le problème est étroitement lié à l’essor de la mondialisation.

«Depuis que les grandes entreprises sont parties s’installer en Europe de l’Est ou en Chine, nous manquons de travail.»

Ces délocalisations affectent beaucoup les petites entreprises qui reposent sur les commandes passées par les plus grosses structures.

C’est d’autant plus inquiétant que les petites entreprises sont la colonne vertébrale de l’économie italienne. Les grands groupes ne représentent que 0,01% des entreprises transalpines. Dans leur sillage, près de 4,5 millions de PME concentrent 81% des emplois. Et pourtant elles sont souvent ignorées. Du moins à en croire Giuseppe Bortolussi, secrétaire de l'Association des artisans et des petites entreprises de Mestre.

«La culture industrielle italienne fait que le pays ne regarde que vers le monde des grandes entreprises. Maintenant que les problèmes ont fini par émerger, j’espère que le gouvernement interviendra par une série de mesures, en premier lieu l’adaptation de la directive européenne sur les retards de paiement.»

Avec 137 jours de retard en moyenne dans le paiement de ses fournisseurs (selon une étude de l’association professionnelle Confartigianato), l’Etat italien affiche des records de lenteur. En Vénétie, la région la plus touchée par les suicides, beaucoup d’entrepreneurs ont mis fin à leurs jours non pas parce qu’ils étaient endettés, mais parce qu’ils avaient des trous de trésorerie entre les différentes les cotisations sociales et fiscales versées à l’administration et les retards de paiement de leurs débiteurs. «L’aide psychologique, c’est très bien, mais si on ne fournit pas à ces personnes l’argent qu’il leur faut, on va difficilement pouvoir les rassurer. Il faut combattre le problème à sa racine, c’est-à-dire fournir des liquidités et réduire les délais de paiement», renchérit Giuseppe Bortolussi.

Mais les PME-PMI, très organisées localement, peinent à se faire entendre nationalement. «Pas de lobby, pas de syndicat propre, nous sommes très mal représentés», regrette la chef d’entreprise Simona Pedrazzini. Même constat chez son collègue Massimo Mazzucchelli:

«Nous ne sommes pas représentés au Parlement, les personnes qui y siègent n’ont pas la moindre idée de la situation des PME italiennes, encore moins des clés pour résoudre ses problèmes. Certes, il y a des syndicats, mais ils font mal leur travail parce que, à l’image de Confindustria, ils ne représentent qu’une mince poignée d’entreprises de plus grandes dimensions, alors que la petite entreprise n’a aucune voix.»

Les espoirs se concentrent alors sur le tout nouveau gouvernement. «Jusqu’à présent nous n’avons rien vu», déplore Stefano Zanatta, président de Confartigianato AsoloMontebelluna. Quand il a lancé Life Auxilium, le réseau recevait entre 3 et 5 appels par jour.

«C’est beaucoup, parce qu’il s’agit de situations très difficiles.»

Aujourd’hui, Life Auxilium a évolué: il fait partie d’un réseau plus important qui regroupe plusieurs partenaires. Le nombre d’appels n’a pas baissé. Stefano Zanatta craint une escalade de la violence:

«Beaucoup de chômeurs retournent la violence contre eux-mêmes, Luigi Prieti l’a retournée contre les autres.»

Et la crise économique risque de devenir une crise sociale d’une ampleur inégalée.

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