Monde

Un petit coup de «greenwashing» pour les lobbies européens

Sandrine Warsztacki, mis à jour le 19.05.2013 à 12 h 44

Une campagne visant à planter des jachères florales autour des fermes, une coalition de fermiers pro-OGM ou des organisations sociales promouvant le gaz de schiste? Pour défendre leurs intérêts industriels au niveau de l’Union européenne, certains lobbies n’hésitent pas à les déguiser sous de pseudo-revendications citoyennes.

Des drapeaux européens devant le bâtiment de la Commission. REUTERS/Yves Herman.

Des drapeaux européens devant le bâtiment de la Commission. REUTERS/Yves Herman.

«Operation Pollinator» ne gardera pas un souvenir inoubliable de son passage à Bruxelles. Pour les amateurs de films d’action, on ne parle pas ici d’un tournage secret de Schwarzenegger sur le Rond-point Schuman, mais d’une campagne pour planter des jachères florales autour des fermes en vue d’y attirer les insectes pollinisateurs.

Un programme pour la biodiversité financé par… Syngenta! L’ami des abeilles n’est autre que le fabricant du Thiamethoxam, un pesticide de la famille des néonicotinoïdes, pointée par plusieurs études scientifiques comme une des causes probables de la disparition des butineuses. Et dont la Commission européenne devrait prochainement interdire l'utilisation, ainsi que celle de deux autres pesticides, pendant deux ans dans les cultures de maïs, de colza, de tournesol et de coton, après un vote serré (quinze Etats membres favorables seulement) sur le sujet le 29 avril.

Détail piquant: en mars, les visiteurs du sixième Forum pour le futur de l’agriculture, évènement co-organisé par Syngenta, avaient eu droit à une distribution de bourdons en peluche et de brochures affichant des portraits d’agriculteurs aux sourires mielleux. Ces dernières années, ce type d’opérations séduction s'est multiplié en même temps que les compétences environnementales de l’Union européenne, observe Paul de Clerk, coordinateur de la cellule européenne de Friends of the Earth:

«Par greenwashing, on entend généralement les stratégies publicitaires déployées par des entreprises pour se donner une image durable dans le but de vendre plus. C’est le sens courant du terme. Mais de plus en plus, les entreprises utilisent aussi le greenwashing pour améliorer leur crédibilité auprès des décideurs nationaux ou européens. Les magazines comme European Voice et Euractiv, qui s’adressent aux acteurs européens, regorgent de publicités de la sorte. [...]

Certaines entreprises vont si loin qu’elles en deviennent ridicules! Mais souvent, elles utilisent différentes voies pour verdir leur image et cela devient difficile à identifier. Il y a l’achat de publicités, l’organisation d’évènements, la publication d’études. Il y a aussi de plus en plus d’ONG environnementales, comme le WWF ou IUCN, qui reçoivent des financements d’industriels.»

Si, la crise économique aidant, certaines ONG sont devenues moins regardantes sur leurs bailleurs de fonds, comme le pointe Paul de Clerk, certains lobbies n’hésitent pas par ailleurs à créer de toutes pièces des forums, coalitions et autres organisations soi-disant issues de la société civile en fonction de leurs besoins.

Pauvres en membres, riches en argent

Davantage que de greenwashing, il conviendrait ici de parler d’astroturfing. Référence à la marque de pelouse artificielle AstroTurf, ce néologisme américain s’est construit en opposition au grassroots movement, le militantisme de base, ou littéralement «militantisme qui plonge ses racines dans l’herbe».

Comme décrit sur le wiki de l’ONG américaine Center for Media and Democracy:

«À l’inverse du militantisme de base, qui tend à être riche en membres et pauvre en argent, les campagnes d’astroturfing sont riches en argent et pauvres en membres. Elles sont financées largement par des entreprises, qui utilisent des bases de données sophistiquées et louent les services d’organisateurs pour embrigader des activistes moins informés afin de leur faire envoyer des lettres à leurs élus ou pour monter des actions militantes.»

A Bruxelles, on n’a pas mis de mots sur cette pratique, ce qui ne l’empêche pas de prospérer. On pourrait citer, par exemple, la Campaign for Creativity orchestrée en 2005 par Microsoft à la veille d’un vote du Parlement européen sur les droits de propriété intellectuelle. Ou, plus récemment, du Farmers Biotech Network, un réseau prétendant « unir les agriculteurs de toute l'Europe qui veulent cultiver des plantes génétiquement modifiées », et qui ne comptait que 18 fermiers!

Et que faut-il penser de l’European Privacy Association, l’association européenne pour la confidentialité des données sur Internet, s’interroge Digital Civil Right? Ce think thank se targue de ne représenter les intérêts d’aucune entreprise et d’inscrire la transparence au cœur de ses valeurs. Dans le registre européen des lobbies, European Privacy Association déclare uniquement des membres «personnes physiques». Mais dans la même base de données, Google inscrit pourtant son affiliation au think thank…

Sous le tapis vert

Martin Pigeon, chercheur au Corporate Europe Observatory, une association militant pour mieux contrôler les pratiques des groupes d’influence, pointe le rôle des agences de relations publiques dans l’organisation de ces campagnes:

«Une des principales activités des agences de relations publiques qui travaillent dans le quartier européen à Bruxelles est de gérer les associations professionnelles qui représentent les intérêts des entreprises clientes. Elles leur fournissent un secrétariat, une boîte aux lettres, un site web… Entre créer une association professionnelle et une organisation aux contours plus flous, plus mouvants, la limite est vite franchie. Dans les cas extrêmes, la source de financement réelle peut être occultée. Mais la plupart du temps, il suffit d’aller cliquer dans l’onglet "A propos" du site pour découvrir qui tire les ficelles derrière. Seulement, combien de gens le font-ils?»

D’autres indices permettent de débusquer rapidement qui se cache sous le tapis vert, poursuit le chercheur: ces groupes de citoyens apparaissent au gré de l’actualité législative européenne pour disparaître aussi vite, ont de beaux moyens financiers, peu de membres et leurs coordonnées peuvent correspondent à celles d’une boîte de communication.

Quand les porte-paroles font du volontariat

Nous avons testé la méthode, au hasard, avec la Coalition des citoyens pour l’énergie responsable (CC-RE). Ces partisans du gaz de schiste ont fait leur entrée remarquée en novembre à Strasbourg en organisant une réception le jour où le Parlement européen examinait un rapport sur son impact environnemental.

La Coalition, qui ne cache pas être financée par des entreprises polonaises actives dans le secteur énergétique (PGNiG, KGHM, LOTOS), se présente comme un groupe d’individus, d’organisations sociales et de représentants des gouvernements. Elle compte en fait seize membres polonais, dont deux maires, un sénateur, des clubs d’entrepreneurs, des associations d’ingénieurs et d’employeurs du secteur minier. Son numéro de téléphone correspond à celui de C-media, une agence de relations publiques basée à Varsovie.

Alors lobby, pas lobby? C’est un certain Krzysztof Rut qui nous répond. Oui, c’est vrai, il est consultant indépendant en communication. Mais il n’a jamais travaillé pour C-media, nous jure-t-il, et s’exprime à titre de porte-parole bénévole de la coalition:

«Personnellement, je soutiens fermement l'idée d'exploration de gaz de schiste en Pologne et je crois aux avantages que le gaz de schiste peut donner à mon pays. Je ne vois pas CC-RE comme un lobby, pour autant que nous ne nommions pas "un lobby" tout groupe de personnes ou d'organisations qui veulent se battre pour leurs intérêts. CC-RE est un pur exemple d'un tel groupe de personnes, d'organismes et de municipalités qui veulent représenter leur point de vue. Je pense que c'est un fondement de la démocratie.»

Verdict: quand les porte-parole font du volontariat, on ne peut jurer de rien!

Sandrine Warsztacki

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