Sports

Marcher ou courir, il faut choisir... ou pas

Daniel Engber, mis à jour le 02.03.2017 à 16 h 33

Depuis l'avènement du jogging comme sport de masse, scientifiques, sportifs et équipementiers s'opposent sur les bienfaits comparés de la course à pied et de la marche. On commence enfin à y voir plus clair, encore que...

At the finish / midwestnerd via Flickr CC Licence By

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Au printemps 2013, deux médias ont publié coup sur coup des unes contradictoires au sujet des bénéfices comparés de la marche et de la course à pied.

Pour le Guardian, «la marche rapide est meilleure pour la santé que la course, disent les scientifiques Quant au magazine Health, il titrait exactement le même jour: «Vous voulez perdre du poids? Ne marchez pas, courez, affirme une étude

S’agit-il de travaux antagonistes réalisés par des chercheurs rivaux? Pas exactement. Les deux articles décrivent les recherches de Paul T. Williams, herpétologiste devenu statisticien au Lawrence Berkeley National Laboratory, qui ce mois-ci a accompli une prouesse extrêmement rare en sciences conventionnelles: il a utilisé exactement le même groupe de données pour publier deux conclusions opposées.

La marche meilleure pour la santé que la course, ou bien l'inverse...

L’un des articles de Williams, publié dans l'exemplaire d'avril 2013 de Medicine & Science in Sports & Exercise, montre que les personnes ayant l’habitude de courir prennent moins de poids que celles qui marchent, alors même qu’elles dépensent une énergie équivalente dans leurs exercices.

L’autre, publiée en avril 2013 dans Arteriosclerosis, Thrombosis, and Vascular Biology, utilise une analyse similaire pour montrer que la course n’est pas meilleure que la marche en termes de prévention de l’hypertension, du cholestérol, du diabète et des cardiopathies coronariennes. C’est comme ça, et c’est aussi autrement. Courir est meilleur pour votre santé, à moins que ce ne soit l’inverse.

Malgré les unes annonçant tout et son contraire, les conclusions des recherches ne sont pas aussi contradictoires qu’elles le paraissent. Perdre du poids n’est pas la même chose qu’être en forme —l’efficacité de votre métabolisme a davantage de rapport avec les triglycérides et l’hypertension qu’avec votre tour de taille—, il n’y a donc aucune raison fondamentale pour que les marcheurs de Williams ne puissent pas prendre plus de poids que les coureurs tandis que leurs risques de contracter des maladies cardiovasculaires restent les mêmes.

Les 47.000 personnes impliquées dans l’étude de Williams ont été piochées en grande partie parmi des abonnés à des magazines de sport d’âge moyen, qui s’étaient portés volontaires pour répondre à cette enquête, et dont la plupart étaient minces au départ. Ils ont commencé avec un IMC moyen dans la catégorie «normale,» entre 21 et 25 (dans l’ensemble, les adultes américains d’âge moyen ont un IMC dépassant 28). Étant donné que les risques pour la santé associés au surpoids ne se réalisent pas avant que vous ne soyez vraiment très gros, ils ne s’appliqueraient pas nécessairement aux sujets de Williams.

Le jogging fait-il plus de mal que de bien?

Mais le plus intéressant ici a davantage de rapport avec sa deuxième découverte, celle qui montre qu’aucune forme d’exercice n’est meilleure que l’autre pour entretenir la santé cardiovasculaire. Quand Williams a mis au point sa gigantesque base de données de coureurs et de marcheurs passionnés au début des années 1990, il espérait aider à la résolution d’un vieux débat des sciences du sport: si vous adaptez les séances d’exercice pour faire en sorte qu’elles demandent la même énergie, est-ce que toutes les formes d’activités se valent? Un entraînement dur qui vous fait abondamment transpirer est-il meilleur pour votre santé qu’une séance douce durant deux fois plus longtemps?

Les chercheurs ont commencé à se poser ces questions au début des années 1980, en réaction aux inquiétudes suscitées par les effets du jogging sur la santé. En vingt ans, le nombre de joggers déclarés du pays était passé de 100.000 à 30 millions, mais à mesure que cette folie de la forme gagnait du terrain, les inquiétudes qu’elle suscitait ne faisaient que croître.

Les médecins commencèrent à évoquer «le shoot aux endorphine» et s’inquiétèrent de la possibilité de devenir dépendant de certaines formes d'activité physique. Le nombre de périostites tibiales sembla également augmenter, tout comme les épines calcanéennes, les fractures de fatigue et les inflammations du genou. Tout ce jogging compulsif ferait-il finalement plus de mal que de bien?

Ces craintes se réalisèrent à l’été 1984, lorsque Jim Fixx, auteur de best-sellers et gourou de la course, tomba raide mort à 52 ans dans son short de jogging, frappé par une crise cardiaque à 100 mètres de son motel. À peu près à la même époque, le président de la marque de chaussures Rockport paya un cardiologue du nom de James Rippe pour enquêter sur les bénéfices de la marche.

Une forme moins intense d’exercice pourrait-elle s’avérer meilleure pour la santé? Rippe, qui écrirait plus tard Heart Disease for Dummies [Les maladies cardiaques pour les nuls] et fonderait le Rippe Lifestyle Institute à Orlando, en Floride, publia des données prometteuses. Pratiquer une demi-heure de marche rapide au moins trois fois par semaine, révéla-t-il, devrait suffire à améliorer votre santé cardiovasculaire de 15%.

Le power walking, nouveau loisir

Désormais l’industrie du matériel de sport avait une petite caution sportive pour promouvoir une forme d’exercice nouvelle et (prétendument) plus sûre. À ce moment-là, l’enthousiasme suscité par la course connaissait déjà un déclin prononcé —le nombre de joggers aux États-Unis avait chuté de presque 40% entre 1979 et 1985— et Rockport prit la tête d’une tendance promouvant un nouveau loisir, le power walking ou marche rapide. À l’automne 1984, à peine quelques mois après que la mort de Jim Fixx avait jeté une ombre sur la course amateur, Rockport commença à vendre la chaussure d’athlétisme ProWalker, premier produit de sa catégorie.

La mode de la marche atteignit son apogée en 1986, avec presque 20 millions de participants et la sortie du premier numéro du magazine Walking (slogan: «Arrêtez de parler, commencez à marcher»). Il s’agissait aussi d’une grosse affaire commerciale: plus de 40 entreprises emboîtèrent le pas à Rockport et sortirent leurs versions de ses chaussures de marche. «Si vous comparez l’explosion du fitness à des ondulations sur une mare, alors le jogging était le premier cercle, l’aérobic le deuxième et nous pensons que la marche est le troisième», confia le responsable du marketing de Nike au Los Angeles Times en 1987.

Pourtant, les scientifiques du secteur ont mis un peu plus de temps à accorder leur bénédiction. Les recommandations gouvernementales en termes d’activité physique, basées sur les conseils de l’American College of Sports Medicine, favorisaient toujours des activités plus vigoureuses comme la course. Elles prescrivaient au moins une demi-heure d’exercice intensif, au minimum trois fois par semaine.

«J’ai rédigé ces recommandations et je les maintiens toujours», déclara Michael Pollock, éminent médecin du sport, au beau milieu de la fureur de la marche. Le débat allait faire rage au moins dix ans dans le monde universitaire.

Enfin, au milieu des années 1990, les agences gouvernementales ont adouci leur position par égard pour les adeptes de la marche rapide. Il était dorénavant conseillé aux Américains de pratiquer au moins une demi-heure d’une activité moins intense que la course —une promenade rapide de 6,5 ou 8 km/h par exemple—, exercice plus doux mais à pratiquer plus souvent. En d’autres termes, la dose totale d’exercice serait la même au final, mais prise sous une forme moins concentrée.

1 minute de course = 2 minutes de marche

La version actuelle des recommandations de santé explicite davantage cette logique. Le Centre de prévention et de contrôle des maladies égalise entre elles les séances de sport de différentes intensités en suivant un taux de change standard de 2 contre 1: deux minutes passées à déambuler dans vos Rockport ProWalkers valent une minute de course. Ce qui signifie que les gens peuvent associer les types d’exercice jusqu’à atteindre approximativement un total hebdomadaire recommandé: soit 75 minutes de course vigoureuse et transpirante, soit une double dose (150 minutes) d’un exercice plus modéré —ou n’importe quelle combinaison des deux.

Williams appelle cela le «principe d’interchangeabilité», selon lequel toute forme d’exercice peut être substituée à n’importe quelle autre, avec pour conséquence des effets identiques une fois la dépense d’énergie de chacune adaptée pour égaler celle de l’autre. Les experts de l’obésité évoquent souvent la même idée, et utilisent l’expression «calories entrantes/calories sortantes.»

Dans les deux cas, ils souscrivent à un modèle de santé personnelle où la quantité prime sur la qualité. Ce que nous choisissons de manger —graisses, sucres ou protéines— ou les machines que nous utilisons dans la salle de sport n’ont pas tellement d’importance. Tout ce qui compte, c’est l’énergie totale que nous absorbons par la nourriture, moins celle que nous dépensons en bougeant.

Des effets comparables sur la santé

Beaucoup des récentes découvertes de Williams vont dans ce sens. Récemment, il a découvert que la course et la marche avaient à peu près le même effet sur le risque d’hypertension, le cholestérol et le diabète tant que la dépense énergétique totale était la même (c’est-à-dire qu’une personne marchant deux heures par jour en tirera le même bénéfice qu’une autre courant une heure). Dans deux autres articles publiés au cours des derniers mois, il a montré que la marche comme la course permettaient de réduire de façon équivalente les risques d’ostéoarthrite, de pose de prothèse de la hanche et de cataracte.

Un groupe de recherche australien vient de publier une étude confirmant cette idée. Pour leur article, publié le 28 mars dernier, les scientifiques ont suivi environ 11.000 femmes d’âge moyen sur une période de 12 ans et ont comparé le total de leurs pratique sportive, le type de sport pratiqué et leurs signes d’hypertension et de dépression. Ils ont trouvé qu’en général, les femmes qui ne se donnaient jamais la peine de pratiquer des sports intensifs ne couraient pas plus de risques que les autres, lorsque les niveaux d’exercice total étaient équivalents.

Pourtant, l’article de Williams et l’étude australienne partagent une faille commune: avec ce type de recherches, il est impossible de savoir quels facteurs cachés sont susceptibles de fausser les données. Dans le groupe de Williams par exemple, les coureurs pouvaient manger moins dans l’ensemble ou avoir tendance à exagérer leurs exercices. Une étude à long terme avec groupes témoins qui pourrait prouver le principe d’interchangeabilité une bonne fois pour toutes, serait pratiquement impossible à organiser.

Il est donc possible que la marche et la course ne soient pas tout à fait équivalentes, après tout. Le modèle calories entrantes/sortantes a quelques détracteurs notables. L'endocrinologue Robert Lustig et le journaliste Gary Taubes ont démontré que la qualité de la nourriture avait son importance, et que certaines calories étaient moins bonnes que d'autres.

La même critique peut-elle s’appliquer au sport? Certaines formes d’exercice sont-elles comparables à la consommation de fruits et de légumes, tandis que d’autres seraient comme manger de la viande et des produits laitiers?

«Je ne suis pas un militant de la cause sportive»

Williams note que les coureurs semblent bénéficier quand même davantage de leur pratique sportive. Dans des études sur le court terme, dit-il, ils montrent une amélioration de leur capacité à compenser les accès de suralimentation (s’ils mangent une fois un repas copieux, ils mangent plus léger la fois d’après). Ils ont également un métabolisme plus rapide qui s’étend au-delà de la période d’exercice.

Mais les coureurs bénéficient d’un autre avantage, plus important: ils en font plus en moins de temps. Une séance sportive vigoureuse est bouclée plus rapidement, et trouve donc plus facilement une place dans un emploi du temps chargé. Ce qui explique peut-être pourquoi les coureurs de la cohorte de Williams faisaient plus de sport que les autres, au final.

Sachant tout cela, j’ai demandé à Williams —lui-même coureur— s’il recommandait de pratiquer une activité plus athlétique. Il n’a pas voulu répondre. «Je ne suis pas vraiment un militant de la cause sportive», m’a-t-il répondu. «Je me fiche de savoir si les gens font de l’exercice ou pas. En revanche, la bonne pratique de la science me tient à cœur.»

Daniel Engber

Traduit par Bérengère Viennot

Daniel Engber
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Journaliste
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