L’illectronisme, nouvelle grande cause nationale?

Alors que l’illettrisme a été déclaré Grande cause nationale 2013, son avatar numérique, l’illectronisme, toucherait 15% de la population. Mais progrès technologiques et plans d'action aidant, les spécialistes sont plutôt optimistes sur sa diminution progressive.

Un clavier d'ordinateur. REUTERS/Kacper Pempel.

- Un clavier d'ordinateur. REUTERS/Kacper Pempel. -

Selon une étude de l'Insee parue en décembre dernier, la France compte 2,5 millions de personnes illettrées. 7% des adultes de 18 à 65 ans ayant été scolarisés en France, mais ayant perdu les acquis de base, souffrent de ce handicap. C’est pourquoi le Premier ministre Jean-Marc Ayrault a officiellement érigé l’illettrisme grande cause nationale 2013 le 1er mars dernier.

Or, outre la lecture, l’écriture ou le calcul, une autre compétence clé —selon les termes de l’Union Européenne— est apparue il y a quelques années: la maîtrise des technologies de l'information et de la communication. Si ceux qui lisent ces lignes ne sont, à priori, pas concernés, une partie non négligeable de la population souffre de ce que l’on appelle «l’illectronisme».

La première occurrence du terme serait à attribuer à Lionel Jospin lors d’un discours à Hourtin, en Aquitaine, le 26 août 1999:

«L’essor des technologies de l’information ne doit pas creuser un "fossé numérique". L’Internet ne doit pas nourrir de nouvelles inégalités dans l’accès au savoir. […] A travers l’Ecole, en particulier, l’Etat peut prévenir "l’illectronisme", avant qu’il ne devienne un nouvel avatar de l’illettrisme.»

L’illectronisme correspond à un «manque de connaissance des clés nécessaires à l’utilisation des ressources électroniques», explique Elisabeth Noël, de l’Ecole nationale supérieure des sciences de l’information et des bibliothèques.

«Une difficulté qui peut se traduire autant par la manipulation de ces nouveaux outils —computer illiteracy— que par une incapacité à accéder aux contenus de l’information numérique et à les comprendre —information illiteracy», précise Elie Maroun, chargé de mission à l’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme. Un obstacle technique et intellectuel, en somme.

Cependant, si l’illectronisme est souvent défini comme un néologisme transposant le concept d’illettrisme dans le domaine de l’information électronique et des nouvelles technologies, il s’apparenterait plus, dans sa définition grand public, à de l’«analphabétisme numérique» —soit quelqu’un sans aucune base. Selon Elie Maroun, l’illectroniste au sens strict du terme «désignerait plutôt un adulte qui maîtrisait l’informatique dans les années 80-90 mais qui aujourd’hui n’assimile pas, par exemple, les codes du web et des réseaux sociaux».

Environ 15% des Français concernés

Au sens large, cet illettrisme «branché», et l’exclusion qui en résulte, toucherait environ 15% de la population selon Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’Internet pour le Ministère de la Recherche et de l’Economie numérique.

S'il existe «un lien entre public en difficulté avec les acquis simples, les savoirs de base et l’illectronisme» —Internet est constitué de 90% d’écrit—, comme le relève Frédéric Rampion, chargé de projet au sein de l’association rouennaise Education & Formation, qui vise à former les publics peu ou pas qualifiés à l’acquisition des compétences clés, les individus en situation de précarité sociale ou économique, les seniors, les non-diplômés ou encore les grands ruraux font aussi partie des populations touchées.

Selon une étude de 2011 du Credoc sur la diffusion des technologies de l’information et de la communication dans la société française, 42% des Français non connectés invoquent comme frein principal le coût de l’abonnement et de l’ordinateur, ainsi que la complexité de l’outil. «Il s’agit d’une machine qui change de configuration en permanence. Contrairement à un toaster ou un fer à repasser, où un bouton est égal à une fonction, sur Internet un bouton correspond à une multitude de fonctions», détaille ainsi Bernard Benhamou.

L’e-exclusion, nouvelle source d’inégalités

«Nous vivons à l’ère de la révolution de l’information. C’est une révolution qui offre beaucoup de liberté, un peu de fraternité et aucune égalité», déclarait en 2004 Shashi Tharoor, sous-secrétaire général des Nations unies pour les communications et l'information publique jusqu’en 2007.

De fait, «sans connaissances minimales, le numérique devient une source d’inégalité sociale, culturelle, économique», constate Eric Leguay, consultant expert en médias numériques. «La compétence numérique est devenue une compétence de base pour vivre et surtout travailler. Trouver un emploi sans maîtriser ces outils est aujourd’hui impossible. Il y a un véritable risque d’être largué et de créer une société à deux vitesses», ajoute Eric Rampion.

Alors que de nouveaux usages se sont développés avec le web et que le numérique a investi notre quotidien, les illectronistes doivent faire face à de nombreuses difficultés: utiliser un guichet automatique, effectuer des démarches administratives, rédiger un CV et chercher un emploi, un logement, évoluer dans une entreprise, lire un mail…

«Tout est mis en œuvre pour inciter les gens à utiliser de plus en plus les services numériques ce qui accentue davantage encore le sentiment d’exclusion», observe-t-on à l’association Education & Formation. De même, pas un jour ne passe sans qu’un média ne fasse référence à un site Internet auquel ces personnes ne peuvent accéder.

Quant à Bernard Benhamou, il évoque «un enjeu citoyen fondamental. Ne pas pouvoir utiliser ces outils, c’est ne pas pouvoir contribuer entièrement au débat public. Ainsi certaines parties de la population pourraient se retrouver sous-représentées. Or la participation démocratique est essentielle et ne doit pas être élitiste. Il est important de ne pas rester dans un carcan techno-geek, urbain…».

La lutte contre la «fracture numérique»

«Il fut un temps où la France avait un taux de connexion inférieur à la moyenne des pays de l’OCDE. A présent, on est dans le haut du classement avec environ 78% de la population connectée. Mais il faut poursuivre les investissements, notamment dans le domaine de l’éducation où la France pèche encore par rapport à ses voisins. Dans nos sociétés de plus en plus numériques, le besoin ne s’éteindra jamais. Il évolue au fur et à mesure du temps et des progrès», avertit Bernard Benhamou. «L’Europe a souvent reproché à la France de ne pas assez insister sur l’aspect fondamental du numérique», explique Frédéric Rampion, qui reconnaît néanmoins «les efforts fournis depuis dix ans».

Avec l’ouverture d’Internet au grand public, dans la deuxième moitié des années 90, l’idée de lutte contre la «fracture numérique» est en effet devenue une obsession dans la classe politique française. A l’image du Plan d’action gouvernemental pour la société de l’information en 1998 et du plan Numérique 2012, où figuraient parmi les priorités l’accès aux réseaux et aux services numériques pour tous ainsi que le développement des outils pédagogiques et de l’apprentissage d’Internet.

«L’Education nationale a mis en place en 2001 le brevet informatique et internet (b2i) et le certificat informatique et internet (c2i) visant à former le citoyen numérique. Des formations obligatoires dans le programme scolaire, garantissant des bases comme pour l’écriture ou la lecture», explique Elie Maroun de l’ANLCI. Quant au ministère du Travail, il propose une formation «compétences clés» avec une option numérique, à l’image de ce que fait l’association Education et formation dans ces centres.

D’ailleurs, le secteur associatif est très présent dans la lutte contre l’illectronisme, notamment par le biais des 5.000 espaces publics numériques installés sur tout le territoire. Ces lieux, qui ont vu le jour il y a quinze ans, proposent des activités d’initiation ou de perfectionnement et offrent un accès libre à Internet. Sans parler de la dernière initiative en date visant à connecter les sans-abris.

«Il faut sensibiliser et former au mieux», insiste Bernard Benhamou. L’important pour Eric Leguay est de «banaliser les outils numériques afin qu’ils fassent moins peur. Il faut positiver et dédramatiser le discours».

Vers une démocratisation du numérique

En plus de la pédagogie, «les outils doivent être plus accessibles à tous», selon Bernard Benhamou:

«Les terminaux mobiles et tactiles sont déjà plus ergonomiques et ludiques que les ordinateurs. Les smartphones —dont 46% des Français sont équipés— et les tablettes sont un début de solution contre l’illectronisme mais cela va encore s’améliorer avec les systèmes de réalité augmentée sans interface comme les Google Glass. L’étape à venir sera le sans ordinateur avec les objets connectés et l’informatique ubiquitaire. L’ergonomie sera un des principes de démocratie de nos sociétés numériques.»

«Je ne suis pas pessimiste pour l’avenir car on va vers de plus en plus d’usage adapté et intuitif. La nouvelle génération peut aider à développer et démocratiser les supports», estime Elie Maroun, pour qui l’omniprésence de l’écrit dans le numérique —Twitter, Facebook, mails, SMS— pourrait même en inciter certains à s’améliorer.

Un avis partagé par Eric Leguay qui voit dans «les médias numériques, non pas un facteur aggravant de l’illettrisme mais, avec le temps, un outil de lutte contre celui-ci». Ironie du sort, si l’illectronisme est un nouvel avatar de l’illettrisme, les nouvelles technologies pourraient finalement s’avérer être un remède à ce dernier.

Mathieu Perrichet

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Publié le 10/05/2013
Mis à jour le 10/05/2013 à 10h58
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