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Richard Prince vs. Patrick Cariou: si une copie est aussi une œuvre d’art, alors c'est quoi un original?

Richard Prince, «Specially Round Midnight«, une oeuvre de la série Canal Zone vendue 2,43 millions de dollars.

Richard Prince, «Specially Round Midnight«, une oeuvre de la série Canal Zone vendue 2,43 millions de dollars.

Dans l'affaire qui oppose l'artiste américain au photographe français, une cour d'appel fédérale américaine vient de déplacer les limites entre l'inspiration et la copie.

En 1710, The Statute of Anne a été la première loi sur le droit d’auteur, elle visait à protéger au Royaume-Uni les intérêts pécuniaires des créateurs et des artistes. Mais elle était aussi destinée à encourager l’inventivité et à décourager le piratage et la copie approximative des livres... Trois siècles plus tard, une cour d’appel fédérale américaine vient de rendre un jugement exactement contraire dans l’affaire Cariou contre Prince.

Elle oppose le photographe français Patrick Cariou à l’artiste Richard Prince, peintre et photographe américain devenu le champion du «reappropriate art» (l'art de la réappropriation). La cour a rendu ses conclusions le 24 avril dans un texte de 23 pages.

Surprise: désormais Richard Prince ne viole plus les lois américaines sur les droits d’auteur. L'artiste, dont les œuvres sont vendues des millions de dollars, sont exposées dans les plus grandes galeries et musées, et qui a eu une double exposition à Paris en 2011 à la galerie Gagosian et à la Bibliothèque Nationale de France, s’en sort plutôt bien.

Plagiat ou interprétation?

L'affaire remonte à janvier 2009 quand le Français lance une procédure contre l’artiste américain et le «méga galériste» Larry Gagosian. Il affirme que son livre Yes Rasta paru en 2000 (ed. PowerHouse Books) qui assemblait des portraits de Rastas en Jamaïque réalisés au cours de six séjours dans l’île, a été pillé par Richard Prince.

Patrick Cariou l’accuse d’avoir utilisé un grand nombre de photos, que l'Américain a «réinterprétées» pour une série de 39 pièces appelées «Canal Zone» en y ajoutant des coups de peinture et en composant des collages sur les photographies initiales. Des modifications plutôt «rentables». Lors d'une présentation privée organisée par Larry Gagosian, plusieurs pièces de la série ont été vendues pour un total de plus de 10 millions de dollars.

La cour d’appel a apparemment été sensible aux arguments, un brin féroce, des défenseurs de Prince soulignant que cela «n'a eu aucun impact négatif sur le marché de Cariou». Le photographe français avait gagné un peu plus de 8.000 dollars en droits d'auteur pour son livre de photographies, tandis que certaines des œuvres de Prince de la série «Canal Zone» ont été vendues jusqu'à 2,4 millions de dollars pièce. Les défenseurs de l'Américain ont eu beau jeu d'expliquer que le «travail de Prince ne diminue en aucune façon la motivation pour Cariou de créer».

La décision d'appel est tout de même une surprise. D'abord, parce qu’elle inverse totalement la décision prise en première instance par une juridiction new-yorkaise en mars 2011. Celle-ci avait estimé que Richard Prince avait bien plagié les photographies de Patrick Cariou et que la réappropriation pouvait être de l’usurpation. Le juge avait alors ordonné que toutes les pièces de la série invendues, estimées alors comme contrefaites, soient remises à Cariou. Libre à lui de décider s'il le souhaitait les détruire: il avait alors déclaré ne pas le vouloir.

La notion de «fair use»

Pour justifier sa décision, la cour d'appel américaine s’appuie sur la notion de «fair use». Un concept juridique qui autorise un artiste à travailler à partir d’une œuvre d'art existante, même protégée par la propriété intellectuelle, et à la transformer sans pour autant que le droit d’auteur en soit violé. En d’autres termes, un artiste peut utiliser et manipuler le travail de quelqu’un d’autre, sans avoir à payer pour ce droit. Faut-il encore qu'il y apporte des changements significatifs.

Sur les 30 œuvres incriminées, le juge d'appel estime que dans 25 cas, les «réappropriations» réalisées par Richard Prince ont «une esthétique tout à fait différente des photographies de Cariou... présentation, échelle, palette de couleurs et médias sont fondamentalement différents et nouveaux par rapport aux photographies». Le juge fédéral estime aussi que Cariou, qui vit à Paris, n'a pas beaucoup «commercialisé» ses photographies. Malgré tout, la décision reste incomplète. Le juge renvoie cinq pièces devant une autre cour pour déterminer s’il y a bien violation du copyright.

Cette affaire est importante à plusieurs titres. D'abord, il est rare qu’un artiste accusé de plagiat se retrouve devant un tribunal. En général, il n’y pas de procès. Cela se règle par une négociation et un accord financier. Mais la réputation de Richard Prince en fait un cas un particulier. L’artiste a construit une carrière artistique sulfureuse en photographiant des photos prises par d’autres (Brooke Shields) ou reprises d’affiches publicitaires (le cowboy Marlboro). En réalisant de très grands formats, il a «réussi» à les exposer dans des galeries, notamment celles de Larry Gagosian, le galériste aux douze galeries à la tête d’une multinationale de l’art.

La limite entre inspiration et copie

Ensuite, la question des droits d’auteurs dans le monde de l’art contemporain est complexe. Une autre affaire récente a fait beaucoup de bruit. Elle concerne Shepard Fairey rendu célèbre pour l’«affiche»  symbole en 2008 de l’élection de Barack Obama: un portrait contrasté de bleu blanc rouge, le tout souligné par un mot Hope (espoir). Son travail était tiré d’une photographie prise par un photographe de l’agence Associated Press. Shepard Fairey disait l’avoir trouvé sur Internet et ne pas s’être préoccupé des droits éventuels. L’affaire s’est réglée au civil, avec un accord entre les deux parties sur un partage des recettes générées par l'affiche et une compensation financière dont le montant n’a pas été dévoilé. Pourtant en septembre 2012 Shepard Fairey était reconnu coupable de destruction de documents et fabrication de preuves lors du procès l'ayant opposé avec AP.

Depuis des siècles de jeunes artistes parcourent les musées et les galeries pour en étudier les œuvres de peintres connus ou inconnus... et s'en inspirer.

On connaît l’amour de Picasso pour les maîtres anciens: il est amusant de comparer la composition des Demoiselles d’Avignon à La Vision de Saint Jean d’El Greco ou son Portrait d’un Peintre d’après El Greco inspiré par le Portrait de Jorge Manuel Theotocopoulos ou l’influence de Eugène Delacroix sur Van Gogh avec la Pietà d’après Delacroix. La liste est longue et non exhaustive. C'est l’un des principaux arguments avancés par Richard Prince pour sa défense. Il aime citer notamment le déjeuner sur herbe de Manet qui inspira Picasso et revendique une filiation avec Picasso. Lors de l’exposition Prince/Picasso organisée par le Musée Picasso de Malaga en février 2012, il reconnaissait avoir emprunté à Picasso le damier sur le visage d’un Rasta inspiré directement de la cagoule à losange bleu de Picasso.

Richard Prince s'inscrit dans un mouvement plus large qui demande l'assouplissement voire la disparition du droit d'auteur à une époque où Internet a transformé la diffusion de toutes les œuvres, qu’elles soient sur papiers, picturales et musicales. Aux Etats-Unis, un mouvement est emmené notamment par Anthony Falzone, directeur adjoint du département juridique de Pinterest depuis 2012, et surtout co-fondateur du projet the Fair Use de la Law School (école de droit) de l'université de Stanford en Californie. Il se bat pour clarifier l’utilisation du Fair Use afin de renforcer la liberté de création. Anthony Falzone était même un des défenseurs de Shepard Fayrey avant de se rétracter lorsque ce dernier a avoué avoir détruit des preuves concernant son emprunt à Associated Press.

Enfin, dans la décision de la cour d'appel fédérale en faveur de Richard Prince, la dimension financière n’est pas absente. Richard Prince, Larry Gagosian... et les collectionneurs de Richard Prince viennent de gagner ou de regagner des dizaines de millions de dollars, puisque les œuvres largement inspirées des photographies de Patrick Cariou peuvent à nouveau être montrées... et surtout vendues.

Anne de Coninck

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