François Hollande: «Je vous conjure de n'écouter ni les prêtres, ni les forcenés, ni les craintifs»

François Hollande, juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau

François Hollande, juillet 2012. REUTERS/Charles Platiau

Imaginons le discours que pourrait tenir le chef de l'Etat s'il s'inspirait de Thucydide et de sa guerre du Péloponnèse.

Pris de panique devant l'affaire Cahuzac, le chef de l'Etat a cédé à la vindicte et s'est engagé dans une glissade périlleuse et sans fin sur le toboggan de la «moralisation de la vie politique». Il aurait dû se dresser plutôt que de plier.

Il n'est que temps qu'il passe une nuit à relire Thucydide[1] et, ayant revêtu l'armure de général en chef, vienne au matin devant le peuple des Athéniens (les Français devant leur poste de télévision) pour leur dire ce qui suit:

«Français,

Je viens vous convaincre de vous ranger derrière moi, dans le bon combat. La guerre économique a déjà infligé beaucoup de pertes dans nos rangs, ne dispersons pas nos forces dans de vaines disputes. L'ennemi s'appelle la crise, tous nos efforts se portent contre elle. La France n'est pas menacée par la corruption de sa classe politique. Il est des fraudeurs, qu'ils soient punis impitoyablement. La justice est indépendante, elle est forte. J'attends d'elle de la célérité, mais aussi de l'impartialité. Les juges ne sont pas des vengeurs, les ministres, les élus ou les officiers ne doivent pas être suspectés plus que les paysans et les soldats, ce serait une injure à notre démocratie de citoyens égaux.

Alors que, depuis tant d'années, notre passivité a fait grossir les périls, j'entends mettre la France en mouvement. Dans cette guerre difficile qui nous coûtera longtemps, je vous conjure de n'écouter ni les prêtres, ni les forcenés, ni les craintifs.

Les prêtres de la pureté essaient de vous intimider. Ils sont venus me voir, pour me dresser leur liste des corrompus. Je n'ai pas voulu les écouter. Ils s'en prennent aujourd'hui à moi, m'accusant de fermer les yeux, d'être complice. Je ne les écouterai pas. Ce sont les mêmes qui, dans les temps antiques, expliquaient que la disette venait de l'absence de morale des édiles, qui avaient oublié les dieux et n'avaient pas fait assez de sacrifices humains. Ils soupçonnent tous ceux qui, sans déguisement, cherchent à faire quelque bien à la société, d'agir d'une manière ou d'une autre, sans qu'il y paraisse, pour y prendre un avantage personnel. Tous ceux qui s'avancent pour guider l'action sont à leurs yeux vénaux. On rend de bien mauvais services à la Cité avec de tels procédés. On la prive de bons conseillers. Et on cherche à éliminer la tolérance, la sagesse, la magnanimité, qui sont indispensables au fonctionnement d'une démocratie saine. Ces Templiers modernes sont en croisade. Je ne les suivrai pas, l'ennemi n'est pas là.

Français, n'écoutez pas les forcenés qui, eux, veulent la guerre civile. Je les connais, j'en ai aussi dans mes rangs ministériels. C'est leur ignorance qui les entraîne dans des hardiesses excessives. Ces tribunitiens simplifient les situations et discréditent les esprits honorables qui tentent d'en embrasser tous les aspects. Ils les accusent de s'être soumis à l'adversaire. L'excès révolutionnaire, si vous leur accordez du crédit, en viendra vite à modifier le sens habituel des mots. Le coup de tête impulsif passera pour de l'audace, la modération passera pour de la lâcheté, les précautions intelligentes dissimuleront une dérobade. Ensuite, les plus habiles flaireront des complots. Ils accuseront l'étranger et, bien vite, ses agents intérieurs. Ils soupçonneront jusqu'à leur famille. Ne les écoutez pas! Ils divisent les Français. Ils méprisent la loi et la démocratie. Ils installent la terreur.

Français détournez-vous des craintifs. Ils règnent depuis trop longtemps. Leur frilosité à adapter nos armées économiques a fait le lit de nos défaites. Aujourd'hui, nous sommes face au danger, il n'est plus l'heure de se faire peur avec tous les périls qui nous menacent. Renoncez aux interrogations! Ne soyez pas effrayés par le nombre et l'intensité de nos réformes. Chacun devra contribuer à l'effort de guerre, je compte sur votre courage. Il faudra, parfois, abandonner des places, changer des modes de vie. Je vous demande de ne pas chercher à sauvegarder chacun vos possessions actuelles et vos avantages, mais d'accepter de vous lancer dans le mouvement. Les calculs sont désormais hors de propos, il faut se jeter immédiatement dans la lutte.

Pour ma part, je ne me laisserai pas détourner de cette mission. La crise qu'on a crue vaincue est revenue plus profonde et plus exigeante. N'attendez pas de moi des actions dictées par la passion, je suis celui qui vous conduira avec lucidité et modération. Mais si cela a pu donner une impression d'hésitation, aujourd'hui, sachez que ma résolution est prise. La France doit être unie face au péril, je ne la laisserai pas se détourner de son seul but, celui de gagner la guerre économique. La France doit être hardie. Les méfiances qui nous ont conduits à des alarmes exagérées, à la crainte et au conservatisme, doivent laisser place à l'espoir.

Français, je sais pouvoir compter sur votre valeur dans la situation critique dans laquelle nous sommes. Croyez-moi, la crise fait mal, elle continuera de blesser beaucoup, mais nous éviterons la ruine de la France. Vous n'avez aucune raison d'en douter. En engageant avec audace ce combat, nous ne la détruisons pas, nous la reconstruisons pour qu'elle affronte les tempêtes du siècle qui arrive. La France restera celle qui nous a donné naissance et que nous transmettrons. Nos valeurs de liberté, d'égalité, de fraternité ne vont pas péricliter, ce sont au contraire des repères dans un monde qui en cherche. Elles sont nos meilleures armes pour vaincre.»

Eric Le Boucher

[1] La guerre du Péloponnèse, par Thucydide. Retourner à l'article

Article également paru dans Les Echos