France

Les frères Tsarnaev sont-ils des Merah à l'américaine?

Grégoire Fleurot, mis à jour le 26.04.2013 à 11 h 47

Mode opératoire des attaques, traque, profil, motivations... Ce qui rapproche et ce qui différencie les attentats de Boston et leurs auteurs présumés des tueries de Toulouse et de Montauban.

Tamerlan Tsarnaev, Mohamed Merah et Dzohkhar Tsarnaev / REUTERS / montage Slate.fr

Tamerlan Tsarnaev, Mohamed Merah et Dzohkhar Tsarnaev / REUTERS / montage Slate.fr

«Merah-Tsarnaev, même combat?», «l’Amérique découvre ses propres Merah», «des profils similaires»

Alors que depuis une semaine, le profil et le parcours des deux suspects des attentats de Boston sont décortiqués par les autorités et les médias américains, plusieurs médias (français mais aussi américains) ont dressé des comparaisons entre les frères Tamerlan et Dzhokhar Tsarnaev et Mohamed Merah, l’auteur des tueries de Toulouse et de Montauban en mars 2012.

Si l’on retrouve effectivement des similitudes dans les parcours, les motivations ou la manière dont les trois hommes ont échappé à la vigilance des services de renseignement, il existe aussi des différences fondamentales entre deux des attentats les plus marquants des années 2010, et entre leurs auteurs.

1. LES ATTENTATS


A Boston, Massachusetts, le 15 avril 2013. REUTERS/Dan Lampariello

Le retour du terrorisme

En France comme aux Etats-Unis, les attaques de Merah et des frères Tsarnaev ont fait ressurgir les souvenirs d’attentats terroristes qui avaient marqué l’opinion publique.

Aux Etats-Unis, le dernier acte traité par le FBI comme du terrorisme avant Boston ne remontait «qu’au» 5 août 2012, quand Wade Michael Page, un homme proche des suprémacistes blancs, avait ouvert le feu dans un temple sikh du Wisconsin, tuant six personnes. Mais le drame était loin d’avoir attiré le même genre d’attention médiatique que les attentats de Boston.

La dernière attaque ayant occupé la une des médias pendant plusieurs jours était celle de Fort Hood en 2009, dans laquelle un soldat américain avait ouvert le feu sur une base militaire, faisant treize victimes, mais c’est bien aux attentats du 11 septembre 2001 que tous les téléspectateurs ont pensé en voyant les images des explosions sur la ligne d’arrivée du marathon.

En France, la dernière victime du terrorisme sur le territoire national avant l’affaire Merah était le policier tué par un commando d’ETA à Dammarie-les-Lys en mars 2010, mais les derniers attentats de grande ampleur remontaient à 17 ans avec la vague d’attentats du GIA en 1995.

D’autres attentats de prévus

Les autorités américaines ont annoncé que les frères Tsarnaev avaient prévu de mener un autre attentat à Times Square à New York en utilisant le même type de bombe, fabriquée dans une cocotte-minute.

Mohamed Merah avait aussi planifié ou au moins fait des repérages en vue de commettre d’autres tueries, notamment Grande Rue Nazareth à Toulouse, devant l'école-collège Saint-Thomas d'Aquin. Il a également confié au négociateur de la DCRI lors du siège de son appartement qu’il avait «repéré une maison juive où il y avait beaucoup d’habitants» et la «synagogue à Bagatelle», une cité de Toulouse.

2. LA TRAQUE


Une équipe du Swat, le 19 avril 2013, à Watertown. REUTERS/Jessica Rinaldi

Les mêmes pistes envisagées

Comme après tout attentat, plusieurs pistes ont été envisagées dans les jours qui ont suivi les premières attaques de Merah: celle d'anciens militaires liés à des mouvements néonazis, du terrorisme islamiste, d'un déséquilibré ou d'un «loup solitaire» type Anders Behring Breivik.

Les mêmes interrogations qui ont immédiatement suivi les attentats de Boston, avec à peu près les mêmes pistes: le terrorisme islamiste, la piste intérieure comme aux JO d’Atlanta ou à Oklahoma City, l’acte solitaire à la Breivik et bien sûr l’inévitable théorie du complot selon laquelle le gouvernement américain orchestrerait des attentats sur son propre sol.

Traque sur Internet et sur des images vidéo

Les autorités françaises ont retrouvé la trace de Mohamed Merah à travers sa connexion au site Le Bon Coin, sur lequel il a répondu à une annonce de vente de scooter de celui qui allait devenir sa première victime, Imad Ibn Ziaten, en utilisant l’ordinateur de sa mère.

Pour les frère Tsarnaev, les autorités se sont d’abord appuyées sur le témoignage de Jeff Bauman, une des victimes des attentats de Boston qui a perdu ses deux jambes et dont la photo le montrant en train d’être évacué sur un fauteuil roulant a fait le tour du monde. Juste avant l’explosion, Bauman a aperçu un des deux suspects déposer le sac à ses pieds et le regarder dans les yeux, et en a informé la police sur son lit d’hôpital, dès qu’il s’est réveillé après sa double amputation.

Ils ont également pu, à la différence des tueries de Toulouse et de Montauban, bénéficier des nombreuses images prises par les caméras de télévision et de surveillance près de la ligne d’arrivée du marathon. Même si celles-ci ont aussi permis à des milliers d’enquêteurs en herbe de rechercher eux-mêmes des personnes au comportement suspect, et parfois de dénoncer publiquement des innocents...

SWAT contre Raid

Tournant en boucle sur les chaînes d'information et Internet, les images du bouclage du quartier de Watertown et de la traque de Dzhokhar Tsarnaev n’ont pas manqué de rappeler celles du siège de l’appartement de Mohamed Merah.

Mais les deux opérations n’ont pas atteint le même degré de réussite: un siège de 30 heures très critiqué et se terminant par la mort du suspect d’un côté, une chasse à l’homme conclue par une capture en moins de 24 heures et saluée par les habitants de toute une ville de l’autre.

En France, les premières critiques étaient venues dès l’annonce de la mort de Merah. Le débat d’experts qui s’en est suivi continue aujourd’hui encore, plus d’un an après les faits. Claude Guéant, ministre de l’Intérieur à l’époque des attentats, a ainsi concédé en novembre que Mohamed Merah avait réussi à déjouer la surveillance de la police pour sortir de son appartement et téléphoner pendant le siège.

En comparaison, les forces de police américaines ont mis moins de temps pour mener à bien leur tâche, qui était de trouver et d’interpeller vivant un suspect dans un périmètre de vingt pâtés de maison. Aucune voix de l’opposition, du milieu de la police ou même des médias ne s’est pour le moment élevée pour critiquer l’opération, qualifiée unanimement de succès.

3. LE PARCOURS


Photo des deux suspects diffusée par le FBI

Des profils pas si similaires

Le criminologue Alain Bauer a dressé sur BFM TV une comparaison entre les profils de Merah et des frères Tsarnaev:

«Des jeunes hommes, de la classe moyenne, plutôt éduqués, cultivés, et qui passeraient à l’acte à proximité de l’endroit où ils sont, parce qu’ils sont entre deux cultures.»

Les ressemblances les plus évidentes sont effectivement le sexe (masculin), le jeune âge (les frères Tsarnaev avaient 19 et 26 ans au moment de l’attaque, Merah 23) et la double culture. Mohamed Merah est né en France de parents algériens et bénéficiait de la double nationalité; Dzhokhar Tsarnaev est né au Kirghizistan, est arrivé aux Etats-Unis à l’âge de huit ans et a été naturalisé en 2012, tandis que son frère Tamerlan, né dans l’actuel Caucase du Nord, avait toujours la nationalité russe au moment de sa mort, même s’il était résident permanent aux Etats-Unis.

En revanche, malgré le fait qu’ils étaient des immigrés de première génération là où Merah appartenait à la deuxième génération, les frères Tsarnaev étaient en apparence plus intégrés à la société que le jeune Toulousain.

Si Tamerlan Tsarnaev confiait en 2009 à un photographe qu’il n’avait «aucun ami américain» et qu’il ne les comprenait pas, et était au chômage au moment des attaques, il a étudié et était un champion local de boxe. Son frère, arrivé à l’âge de 8 ans aux Etats-Unis, était en apparence encore mieux intégré: il allait à l’université au moment des attentats et listait comme priorités personnelles sur sa page Facebook «carrière et argent».

Mohamed Merah avait de son côté eu une enfance difficile, avait plongé dans la délinquance à l’adolescence et fait plusieurs séjours en prison à partir de 19 ans. Son cas a souvent été présenté comme une une faillite de l’intégration à la française.

Une même motivation: la guerre en Afghanistan

Dzhokhar Tsarnaev a évoqué lors de son premier interrogatoire sur son lit d’hôpital les guerres américaines en Irak et en Afghanistan comme motivation. On retrouve ici exactement la même motivation que Mohamed Merah, qui avait confié au négociateur de la DCRI lors du siège de son appartement:

«Mon but dans ces attentats, c’était de tuer en priorité des militaires parce que ces militaires-là sont engagés en Afghanistan.»

Un processus d'autoradicalisation

Les autorités américaines semblent pour le moment penser que les frères Tsarnaev n’appartenaient à aucun réseau organisé ni aucune filière terroriste, même si le frère aîné s’est radicalisé au contact d’un musulman américain avec qui il était devenu ami, un certain Misha. Des sources anonymes proches de l’enquête les qualifient de «djihadistes débrouillards et autoradicalisés» («self-starters, self-radicalized jihadists») à travers notamment des vidéos sur Internet.

Un terme qui ne manque pas de rappeler des souvenirs en France, où beaucoup ont découvert le néologisme «autoradicalisé» avec l’affaire Merah. Le procureur de la République et l'ancien juge antiterroriste Jean-Louis Bruguière ont utilisé le terme pour qualifier Mohamed Merah dans les premiers jours de l’enquête autour de sa personnalité, puis les criminologues en tous genres l’ont repris en boucle sur les plateaux de télévision.

Mais la pertinence de cette analyse a été remise en cause par la suite: des notes des renseignements français ont montré que Merah ne s'est pas radicalisé en prison ou sur Internet (ou en tout cas pas seulement), mais tout simplement dans son quartier.

Le successeur de Claude Guéant à l’Intérieur, Manuel Valls, a définitivement mis fin à l’idée d’un Merah «autoradicalisé» en déclarant en janvier dernier:

«L'action de Mohamed Merah a été le résultat d'une préparation minutieuse, d'un véritable processus d'apprentissage fait de contacts nombreux.»

Des voyages, mais pas dans le même but

Tamerlan Tsarnaev a passé six mois dans le sud de la Russie en 2012, une période au cours de laquelle il a beaucoup prié et est notamment resté chez son père au Daghestan. Si les enquêteurs ont un temps cru qu’il avait pu se radicaliser au cours de ce voyage, cette hypothèse s’est considérablement refroidie.

Il apparaît plutôt que Tamerlan soit retourné au pays pour renouer avec sa famille (ses parents, son oncle et sa tante) et une région qu’il connaissait déjà puisqu’il y a passé le plus clair de son adolescence. Il n’a pas rendu visite à sa famille au Daghestan pour s’entraîner, mais ressemblait plutôt à un jeune diplômé qui ne savait pas trop quoi faire de sa vie.

Pas grand-chose à voir donc avec les voyages de Mohamed Merah, qui avaient justement pour but de la préparation mentale et technique à de possibles attentats: le Toulousain s’est rendu en Egypte, en Turquie, en Syrie, au Liban, en Jordanie, en Israël, en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.

«J’ai fait plusieurs pays afin de trouver les frères, a-t-il déclaré aux négociateurs lors du siège de son appartement. Quand je les ai trouvés, c’est quand j’ai été au Pakistan.»

Le rôle du frère

Il n’est pas rare que des fratries se soudent pour commettre des actes terroristes, comme le 11-Septembre ou à Bali en 2002.

Si Mohamed Merah a perpétré ses attaques seul, c’est à travers son frère Abdelkader, qualifié de «militant salafiste» et membre du groupe d'Artigat, que les policiers se sont intéressés à lui pour la première fois en 2006, et l’influence de ce grand frère sur la radicalisation de Mohamed fait aujourd’hui encore l’objet de nombreuses discussions. Il a été mis en examen et placé en détention provisoire juste après les attaques pour complicité d'assassinats, association de malfaiteurs en vue de la préparation d'actes de terrorisme et complicité de vol (celui du scooter utilisé par son frère), mais ne reconnaît que ce dernier chef d’accusation.

De son côté, Dzhokhar a déclaré lors de ses premiers interrogatoires que son frère Tamerlan avait joué un rôle moteur dans la préparation et l’exécution des attentats.

4. LE RÔLE DES SERVICES

Au siège de la CIA à McLean, en Virginie, REUTERS/Larry Downing

Une faillite de la DCRI et de la CIA?

L’affaire Merah a déclenché une véritable crise des services de renseignement français, régulièrement critiqués pour n’avoir pas pu prévenir son passage à l’acte alors qu’il figurait bien sur les radars des services. Mohamed Merah était connu des services depuis 2006, et a été interrogé par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) en novembre 2011.

De la même manière, le FBI a confirmé avoir interrogé Tamerlan Tsarnaev en 2011, à la demande d'un «gouvernement étranger», la Russie. Selon un communiqué officiel du FBI, le gouvernement en question avait assuré avoir des informations selon lesquelles Tsarnaev «était un adepte de l'islam radical» et était susceptible de quitter les Etats-Unis pour rejoindre un groupe clandestin. A l’issue de son interrogatoire, le FBI n'a pas trouvé trace d’une quelconque activité terroriste. Quelques mois plus tard, Tamerlan était rajouté à une base de données du gouvernement américain en rapport avec le terrorisme à la demande de la CIA.

Des agents doubles?

Les contacts entre Merah et la DCRI avant son passage à l’acte ont poussé certains à émettre l’hypothèse qu’il ait pu être recruté en tant qu’informateur par les services de renseignement français. Si l’hypothèse ne s’est jamais vérifiée, des notes publiées par Le Monde ont montré que la DCRI avait au moins envisagé de recruter Merah comme informateur à la suite de son interrogatoire en novembre 2011.

Aux Etats-Unis, où les théories conspirationnistes ne manquent pas de fleurir à chaque attentat, la théorie des agents doubles n’a pas non plus tardé à émerger sur différents sites. Le site israélien spécialisé dans les questions de Défense et de renseignement Debkafile écrit ainsi, en se fondant sur des sources anonymes, que les frères étaient «des agents doubles embauchés par les Etats-Unis et l’Arabie saoudite pour pénétrer les réseaux djihadistes wahhabites», mais ils ont «trahi leur mission et sont passé secrètement du côté des réseaux islamistes radicaux».

La théorie n’a pour le moment pas reçu le même écho aux Etats-Unis que celle liant Merah à la DCRI en France, où le patron du renseignement intérieur de l’époque Bernard Squarcini avait été obligé de démentir.

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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