L'art et le luxe font le siège du PCF

Le siège du PCF dans «L'Ecume des jours» de Michel Gondry.

Le siège du PCF dans «L'Ecume des jours» de Michel Gondry.

On l'a encore aperçu récemment dans une pub Dior ou dans «L'Ecume des jours» de Michel Gondry: depuis une quinzaine d'années, le bâtiment imaginé par Oscar Niemeyer est régulièrement utilisé par les marques de luxe, les cinéastes ou les musiciens.

Sur la place du Colonel-Fabien, dans le XIXe arrondissement de Paris, se dresse depuis presque quarante ans un bâtiment intimidant: le siège du Parti communiste. Dessinés par l’architecte brésilien Oscar Niemeyer, l’immeuble, et surtout la coupole qui sort de terre, ne paie pas forcément de mine de l’extérieur.

Le génie du maître des courbes explose en revanche dès l’entrée et plus encore dans la salle du comité central. Béton brut, plafond de métal, portes coulissantes qu'on dirait sorties d’un épisode de Star Trek, l’Espace Niemeyer impressionne et s'impose depuis une décennie comme un haut lieu de la culture.

Mode, musique, théâtre et surtout cinéma, ses apparitions se multiplient, faisant de lui une référence visuelle fortement identifiable. Petit tour du propriétaire d’un lieu atypique.

Courbes sensuelles et féminines

Installé rue Peletier, dans le IXe arrondissement, depuis 1945, le siège du PCF était devenu trop petit au fil des années. En 1966, fort d’un socle électoral solide, le parti décide de rassembler ses locaux dans un nouveau bâtiment.

Le terrain de la place du Colonel-Fabien, disponible et fortement ancrée à gauche (syndicats ouvriers, Secours populaire français) apparaît comme une belle opportunité de rendre hommage à Fabien, Pierre Georges de son vrai nom, résistant communiste mort à 24 ans, pour qui la place du Combat —en raison des combats d’animaux qui y avaient lieu— fut renommée à la Libération sur demande des habitants.

Parallèlement, Oscar Niemeyer, communiste depuis 1945, demande l’asile politique à la France (requête soutenue par Malraux) et se rapproche naturellement du PCF. Il se propose alors de dessiner le nouveau siège et dispose d’une liberté totale, son cahier des charges se résumant à la création d’espaces de réunion et de bureaux. Il exécute les plans en trois jours.

La volonté de rompre avec la rectitude du Paris haussmannien l’amène à créer un lieu doté de courbes sensuelles et féminines, à l’image de la coupole qui se dresse sur le perron du siège. Inauguré en 1971, le siège est définitivement terminé en 1980.

Une époque qui voit le début de l'étiolement des résultats du parti (à peine 15% à la présidentielle 1981, 8% en 1988 et 1995 et moins de 4% en 2002), rendant difficile l’entretien des espaces, évalué à près de 1,2 million d’euros par an. Conscient de l’importance architecturale du bâtiment dans l’œuvre de Niemeyer et face à ce déclin électoral (sans compter la fin des aides de l’URSS), le PCF décide d’ouvrir les portes de son siège à la création et au public, sous l’impulsion de son administrateur Gérard Fournier. Débute alors une nouvelle ère, entre locations de bureaux (pour architectes et créatifs) et mise à disposition pour des manifestations privées (défilés de mode, concerts, tournages).

T'as le luxe cocos

L’un des premiers à louer le bâtiment est l’italien Prada, qui y organise un défilé en 2000, soulevant quelques remarques au sein du parti. Mais la demande de marques de luxe (Issey Miyake, Dries van Noten, Yves Saint Laurent, Vuitton) s’accélère et, la fin justifiant les moyens, l’Espace Niemeyer, rebaptisé ainsi en 2008, devient une escale incontournable de la Fashion Week et des shootings.

En juin 2010, le couturier new-yorkais Thom Browne s’inspire même du lieu pour dessiner sa collection. L’aspect brut des murs de béton, entre hangar désaffecté et bunker, offre l’ambiance idéale aux expérimentations vestimentaires de l’artiste.

Cette année, c’est au tour de Dior de poser ses valises place du Colonel Fabien. Pour sa nouvelle campagne de publicité portée par Marion Cotillard, la maison française a convié le photographe Peter Lindbergh dans la salle du comité central. Conquis par l’hallucinante architecture et le plafond irradié de lumière, Lindbergh aurait même fait savoir son désir de revenir pour d’autres shootings.

Etrangement, le siège du PCF semble plus intéresser les marques de luxe que les maisons plus modestes. Une impression toutefois à relativiser car, recevant environ cinq demandes par jour, l’administrateur Gérard Fournier doit faire le tri.

Il a ainsi reçu une demande de la famille Ouaki (créateurs des magasins Tati), mais devant le marchandage effréné des demandeurs, il n’a pas donné suite. Niemeyer, ça se paie.

On imagine aisément que négocier avec Vuitton ou Dior doit être plus confortable… Toutefois, l’argent ne fait pas tout car la demande d’un constructeur automobile étranger (on n’en saura pas plus), prêt à accepter n’importe quel tarif, a été déclinée: il voulait percher une voiture sur le faîte de la coupole!

L’apparente schizophrénie communiste trouve toutefois une justification crédible. La haute couture demeure en effet un artisanat français (le fameux «consommer français») qui fait vivre des nombreuses petites mains. Elle permet à la création de Niemeyer de briller auprès de milieux pas nécessairement enclins à traîner leurs guêtres dans le XIXe, et enfin elle fait entrer dans les caisses du parti l’argent indispensable à l’entretien et au rayonnement culturel du bâtiment.

Ca tourne chez Niemeyer

L’autre manne financière de l’Espace Niemeyer réside dans l’attractivité qu’il exerce sur le monde du septième art. En deux ans, pas moins de cinq films y ont été tournés.

On constate deux types d’utilisations pour le lieu. Doté de plusieurs salles plus petites que celle du comité central, le siège du PCF sied idéalement aux séquences de réunions professionnelles.

On voit ainsi Jean-Pierre Bacri y tenir un colloque dans le récent Cherchez Hortense de Pascal Bonitzer. Le dépouillement de ses murs symbolise un meeting grisâtre et inintéressant, les formes rondes offrent une fluidité aux mouvements de la caméra et les plafonds, sorte de miniatures de la gigantesque coupole accrochent l’œil du spectateur, le plongent dans un espace totalement incongru.

En 2012, L’Autre côté du périph’ plante lui aussi le décor d’une réunion, politique cette fois, dans un bureau Niemeyer. Même constat que précédemment mais petite subversion amusante: le siège du Parti devient dans le long-métrage la succursale du patronat français.

Des banderoles d’une manifestation estampillées Front de gauche inaugurent la séquence, qui invite le public à suivre une tractation entre un ministre et des syndicalistes au cœur du lieu symbolisant le communisme. Ce glissement, qui a dû faire rire (jaune?) les militants tire sa sève de l’identification de l’Espace Niemeyer par les spectateurs. Grâce à sa notoriété grandissante sur grand écran, gageons que nombreux sont ceux qui auront détecté la blague.

Mais le lieu iconique du siège communiste demeure sans aucun doute la salle du comité central et son architecture rétro-futuriste. Devenue le temps d’une scène l’endroit d’un rendez-vous romantique dans 20 ans d’écart (Pierre Niney y sable le champagne pour sa compagne cougar Virginie Efira), la coupole prête ses courbes à l’introduction de L’Écume des jours.

Transformée en salle de dactylo géante où les machines à écrire défilent sur des rails devant les petites mains, la salle impose dès l’ouverture le ton que le réalisateur a cherché à donner à son film. De la difficulté à dater (années 1950 induites par le roman de Vian, années 1970 pour l’architecture pop barrée, contemporain dans certains détails dispersés par Gondry) à la décharge créative propre au metteur en scène, ce lieu grandiose, par sa singularité, fait écho à la non moins étonnante filmographie de Gondry.

Dans les prochains mois, la coupole continuera d'entrer dans les salles obscures avec La Marque des anges, nouvelle adaptation d’un roman de Jean-Christophe Grangé. Gérard Depardieu y foulera le sol du siège du PCF face à Joey Starr. Côté projets en attente, Catherine Deneuve et Benoît Poelvoorde devraient s’y donner la réplique dans le prochain film de Frédéric Schoendoerffer.

Théâtre et musique

Ouvert à toutes sortes de projets artistiques, l’Espace Niemeyer ne se contente pas de devenir un haut lieu de la mode et du cinéma. Le théâtre aussi y a ses entrées. Quand, en septembre 2007, Jacques Weber a décidé de reprendre le rôle de Cyrano de Bergerac et mis au point une tournée parisienne de vingt dates, une par arrondissement, il a ainsi choisi le siège du PCF pour sa représentation du XIXe.

La musique n’est pas en reste. Alain Souchon y a tourné un clip, Björk y a donné une conférence de presse et les Rolling Stones ont failli y poser leurs valises. Mais pensant à une blague, les responsables ont préféré vérifier l’information avant de répondre positivement à Mick et sa bande, qui se sont fait griller la politesse par les récents studios de tournage de Luc Besson.

Enfin, le grand photographe Andreas Gursky a shooté le plafond de la salle du comité central, œuvre visible actuellement au centre d’art contemporain Georges Pompidou.

Rarement un lieu privé (le siège d’une organisation politique) sera devenu en si peu de temps (une quinzaine d’années) un passage obligé de tant de créateurs. Sans être un musée, l’Espace Niemeyer accumule des collaborations prestigieuses dans le domaine culturel. Dernière frontière: aucune demande internationale pour le tournage d’un long métrage n’est encore parvenue jusqu’au bureau de Gérard Fournier. Il y a fort à parier que cela ne durera pas.

Ursula Michel

L’Espace Niemeyer propose Brasilia, une exposition qui revient sur l’édification de la ville par Oscar Niemeyer, jusqu’au 15 juin, une belle occasion de passer la porte du siège du PCF. Sinon, le site est ouvert pour les Journées du patrimoine et sur demande écrite (visite gratuite).

Partager cet article