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«The Americans»: La seule série d’espionnage réalisée par un espion, un vrai

Matthew Rhys, Robert Bogue dans «The Americans»

Matthew Rhys, Robert Bogue dans «The Americans»

Entretien avec Joe Weisberg et Joel Fields, showrunners de la série américaine d'espionnage de la chaîne FX.

Dans The Americans, la nouvelle série de la chaîne FX, dont les premiers épisodes sont diffusés samedi 27 avril au Forum des Images, dans le cadre de Séries Mania, Keri Russel et Matthew Rhys incarnent Elizabeth et Philip Jennings, un couple bien propre sur lui résidant dans une banlieue résidentielle et typiquement américaine de Washington D.C - en 1981. Mais sous la façade de la simple comédie de mœurs familiale se cache une fiction radicalement différente: les Jennings sont en réalité deux agents dormants du KGB, implantés aux Etats-Unis en pleine Guerre froide. Une série imaginée par Joseph Weisberg, qui a travaillé au sein de la Direction des Opérations de la CIA de 1990 à 1994.

Slate s’est entretenu avec Weisberg (frère de Jacob Weisberg, rédacteur en chef de Slate Group) et son co-scenariste, co-producteur executif et co-showrunner Joel Fields. Ils nous ont parlé d’authenticité, d’histoire, et des méthodes qu’ils ont employées pour nous faire aimer ces redoutables espions soviétiques.


Keri Russel et Matthew Rhys

Slate: A ma connaissance, The Americans est la seule série d’espionnage ayant été conçue par un ancien espion. J’ai entendu dire que Joe invoque son expérience d’ancien espion lorsqu’il estime que la suggestion d’un scénariste ne collerait pas avec le comportement d’un véritable professionnel de l’espionnage. Les téléspectateurs ne sont pas forcément habitués à ce qu’on leur propose une représentation fidèle de cet univers; cela vous inquiète-t-il?

Joe Weisberg: Cela m’a inquiété pendant un temps - mais la seule chose qui me turlupine désormais, ce sont les moqueries des autres scénaristes. Les attentes des téléspectateurs sont conditionnées par les autres fictions télévisuelles. En leur montrant le fonctionnement réel des choses, j’avais peur qu’ils s’ennuient ferme. C’est d’ailleurs le même problème avec la police et la guerre: de très longues périodes sans remous ponctuées par des moments d’extrême violence.

Joel Fields: Je garde un excellent souvenir d’une journée particulière; c’était avant le début du tournage. Joe nous a tous réunis devant un tableau blanc: les scénaristes, notre producteur/réalisateur Adam Arkin et les acteurs, Keri, Matthew, Noah Emmerich. En une demi-heure, il nous a expliqué les rouages de la surveillance; nous a montré comment détecter une voiture qui nous prend en filature sans se faire remarquer. Et puis on est sortis pour s’entraîner à la surveillance du trafic. 

Weisberg: J’avais un objectif en tête. Ils n’arrêtaient pas de se moquer de moi lorsque j’invoquais mon expérience d’espion; la seule façon de mettre un terme aux vannes, c’était d’en faire des barbouzes. Ceci dit, à mon humble avis, la scène de surveillance du troisième épisode de la saison est la plus authentique et la plus intéressante que je connaisse.

Slate: Outre la surveillance, estimez-vous avoir représenté d’autres domaines de façon plus réaliste que les autres films et séries d’espionnage?

Weisberg: Oui, plusieurs ficelles du métier. Ce que nous appelons les communications: utiliser des signaux pour contacter nos collègues. Le dépôt de message dans les boîtes aux lettres mortes, et la façon dont les agents sont dirigés, dont ils sont traités. Au cinéma et à la télé, l’espionnage est souvent synonyme d’explosions en tous genres. Dans la vie de tous les jours, il s’agit avant tout de recruter, de gérer et de diriger les agents – il est donc avant tout question de relations et d’émotions humaines, ce qui se prête très bien au format de la série télévisée.

Slate: La saison 2 de Homeland a été critiquée pour son manque de réalisme et de crédibilité. Votre série constitue-t-elle une forme de réponse à la démesure de Homeland?

Weisberg: Quand j’y pense, ça me met les nerfs en boule. D’une certaine manière, l’important, c’est ce qui nous paraît authentique; ce que l’on estime réaliste. J’ai lu beaucoup de critiques de Homeland où les gens protestaient: «Comment l’héroïne peut-elle déambuler librement au sein du QG de la CIA en tant que simple visiteuse?». J’ai travaillé au siège pendant quatre ans, et j’étais le premier à dénoncer la série. J’étais outré. Jusqu’au jour où je me suis rappelé d’un détail: «Maintenant que j’y pense, il existait un badge spécial autorisant les visiteurs à aller et venir sans être accompagnés. Etant donné son parcours, Carrie aurait peut-être pu recevoir un badge de ce type. Aussi dingue que cela puisse paraître, ça peut coller avec la réalité». Mais le fait que je le sache importe peu, car au premier abord, ce genre de scène paraît complètement fantaisiste.

L’important, c’est le ressenti. John le Carré explique qu’il ne cherche pas à atteindre le réalisme, mais l’authenticité - ce qui paraît authentique. Ses romans ne sont absolument pas réalistes, et il l’admet sans détour – mais il veut leur donner l’apparence du réel. A chacun de décider s’il souhaite suspendre son incrédulité. En ce qui me concerne, je la suspends volontiers, et avec enthousiasme. J’adore Homeland.  

Slate: Je suis fascinée par la relation de Philip et d’Elizabeth. De toutes les menaces qui planent au-dessus de leur tête, je me demande laquelle est la plus redoutable: l’extérieure (le FBI) ou l’intérieure – leur mariage. 

Fields: The Americans est avant tout l’histoire d’un mariage. Les relations internationales ne sont qu’une allégorie des relations humaines. Ainsi les problèmes conjugaux et parentaux nous donnent-ils parfois l’impression d’être des questions de vie ou de mort. Pour Philip et Elizabeth, c’est souvent le cas. 

Slate: Le deuxième épisode nous montre un évènement de la vie du secrétaire américain à la Défense Caspar Weinberger, et une rencontre avec son homologue britannique, John Nott. En le regardant, je me suis demandée: «Est-ce que c’est vraiment arrivé?». Voulez-vous amener le téléspectateur à remettre en doute la version officielle de l’histoire des années Reagan?

Fields: La série comporte plusieurs niveaux de réalité. D’un côté, le monde fictif, celui de Philip et d’Elizabeth; leur mariage, leur vie. De l’autre, le monde réel; l’histoire de la Guerre froide. Et puis il y a l’entre-deux, aux contours moins nets. Caspar Weinberger est un personnage historique réel. La série imagine ce que personne ne peut connaître: les rouages de l’univers mystérieux du KGB de l’époque. Les agents soviétiques auraient-ils pu essayer de placer un micro dans sa maison? S’ils l’avaient fait, comment auraient-ils utilisé ces informations? Qui sait?

Il nous arrive de laisser parler notre imagination – en prenant soin de ne pas nous écarter des faits. Prenons l’exemple du quatrième épisode, qui relate la tentative d’assassinat de Reagan. Les Jennings retournent chez le secrétaire à la Défense, et écoutent une conversation via leur micro. Le KGB a-t-il commis un acte de ce type? Rien ne nous permet de le dire. En revanche, nous savons que plusieurs discussions ont été enregistrées dans la salle de crise de la Maison Blanche ce jour-là, et nous avons utilisé des extraits tirés de ces cassettes pour créer la conversation qu’ils espionnent. La question est alors d’imaginer comment ils auraient réagi s’ils avaient écouté ces échanges. Le jour de la tentative d’assassinat, Al Haig, le secrétaire d’Etat, a déclaré à la télévision qu’il avait «la situation bien en main». Ce que nous avons découvert, c’est qu’il a demandé – et obtenu – un exemplaire de la valise nucléaire, qui contient les codes des missiles. Dans cet épisode, nous nous sommes demandés comment ces deux espions auraient réagi s’ils avaient eu accès à ces informations au beau milieu de la tension et de la confusion qui régnaient alors.

Slate: Vous savez manipuler l’empathie du téléspectateur avec subtilité. En regardant les premiers épisodes, je me suis dit que Philip et Elizabeth étaient les personnages les plus attachants et les plus sympathiques de la série; ils ont pourtant pour but de nuire à mon pays. Stan Beeman, l’agent du FBI, m’a paru moins sympathique car ses motivations et ses convictions sont plus troubles, du moins au début de la série. A cause de vous, je me suis sentie plus proche des espions soviétiques!

Weisberg: Ca nous inquiétait au début; on se demandait si les gens pourraient s’attacher à des agents du KGB. Puis nous avons donné les rôles à Keri et Matthew, et lorsque nous avons commencé à observer leurs échanges, ces doutes se sont vite envolés. Ils étaient si attachants, si charismatiques; il n’y avait plus d’inquiétude à avoir. Puis  nous avons commencé à écrire leur histoire, et nous leur avons fait commettre des actes plutôt atroces; l’inquiétude est revenue.

Fields: Ces deux personnages se battent pour leur pays. Ils se battent pour un système – parce qu’ils pensent que ce système est le bon. Mais nous vivons en 2013, et nous savons que le socialisme répressif a échoué sur toute la ligne. Nous savons que ce système est condamné à l’échec.

Slate: Joe, votre deuxième roman, An Ordinary Spy, a pour thème la CIA; vous avez dû composer avec la censure, et avec le fait que tout document rédigé par un ancien agent doit être soumis à l’Agence avant publication. Avez-vous du soumettre The Americans à la CIA ?

Weisberg: Tous les scenarios que je signe doivent être soumis au Publications Review Board de la CIA. Ils demandent un délai d’un mois pour se prononcer - ce qui est un peu trop long pour une série comme la nôtre. C’est pourquoi je joins une «demande de traitement expéditif» à chaque envoi. Je me sens toujours un peu coupable: «Cher Publications Review Board, c’est encore moi et mon énième demande de traitement expéditif…» Jusqu’ici, ils ne m’ont jamais demandé de retirer quoi que ce soit, ce qui ne m’étonne guère, étant donné que cela fait plusieurs années que je ne travaille plus pour eux. Ca me turlupine encore un peu, je l’avoue. J’ai aussi dû leur soumettre une demande avant la démonstration des techniques de surveillance, mais là encore, ils ont accepté sans problème. Les scénarios de Joel passent eux aussi par leurs bureaux, lorsque nous les signons ensemble.

Slate: En somme, tous les scénarios qui portent votre signature sont examinés par l’Agence?

Weisberg: Exactement.

Slate: Les emplois d’agent de la CIA et de scénariste télé comportent quelques points communs. Il vous faut surprendre, tromper, et recruter – des téléspectateurs, ou des agents; il vous faut également vous attirer leur loyauté. Avez-vous l’impression d’utiliser des compétences acquises au cours de votre première carrière dans votre nouveau travail?

Weisberg: Je n’y avais jamais pensé, mais je vois que Joel opine du chef.

Fields: En revanche, Joe jure que les horaires de travail étaient nettement plus doux à la CIA.

Weisberg: Et c’est vrai: l’équivalent des horaires classiques de bureau.

Propos recueillis par June Thomas

Traduit par Jean-Clément Nau

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