«Get Lucky» de Daft Punk, le tube en pièces détachées

Détail de la pochette de «Get Lucky».

Détail de la pochette de «Get Lucky».

Extraits offerts au compte-gouttes et immédiatements détournés, confusion constante entre le vrai et le faux... Le nouveau single du groupe français est le premier avatar d'un genre hybride, à la fois hit et mème.

La campagne de promotion aura été épuisante mais le résultat est là. Get Lucky, premier extrait du nouvel album de Daft Punk, est un succès commercial. En tête des ventes iTunes en France, en Angleterre, en Espagne et en Australie, le single a également battu des records d'écoute sur Spotify

Mais parler de chiffres de vente est presque absurde: avec Get Lucky, on ne sait plus comment compter, à part peut-être en unités de bruit médiatique. 

Get Lucky est le premier avatar d'un genre hybride, à la fois tube et mème. C'est un titre qui a été livré en pièces détachées, ouvrant la porte a tous les bricolages possibles.

Le mix final de Daft Punk n'est qu'une proposition parmi d'autres. Le groupe esquisse la phase terminale de la pop, où la production et la réception convergent, où les versions officielles et officieuses se confondent dans le grand bain de YouTube. 

Pour Get Lucky, le groupe s'est entouré de trois grandes stars: Pharrell, Nile Rodgers et Internet. Le matériau brut du mème a été fourni le 3 mars avec une pub diffusée pendant le Saturday Night Live, une boucle funky de quinze secondes sublimée par la guitare de Rodgers.

À partir de là, tout échappe à Daft Punk. Et c'est sans doute ce qui avait été prévu. La maison de disques n'a même pas besoin de mettre en ligne le teaser, qui colonise YouTube en quelques heures.

Quinze secondes seulement. Dans un Internet de l'abondance où tout leake, où tout existe tout le temps, l'absence devient un événement.

Le web comble l'absence et le teaser devient un phénomène culturel en lui-même. Le site Infinite Daft Loop le diffuse en boucle. Une version de dix heures dépasse les 200.000 vues sur YouTube. Un groupe d'électro français compose une chanson basée sur ces quinze secondes de teaser. Daft Punk aurait pu en rester là, ils avaient déjà sauvé le PIB français pour 2013.

Un clip sur une scène secondaire

La deuxième salve est lancée le 13 avril. Daft Punk ne communique toujours pas sur le web mais donne à manger aux internautes IRL. Un extrait de 1 minute 45 du clip, où l'on entend enfin Pharrell, est expédié l'air de rien sur une scène annexe de Coachella avant le concert de TNGHT, loin d'être les têtes d'affiche du festival. La vidéo est en fait envoyée directement sur Internet, un tel événement ne pouvant que finir dans la mémoire des milliers de smartphone présents. 

Quelques semaines plus tôt, Brain écrivait:

«Un groupe qui n’a même plus de logo, qui est devenu son propre logo sur la pochette du nouvel album. Qui d’autre incarne ainsi le Verbe? Dieu.»

Depuis l'espace VIP de Coachella, Dieu contemple son Oeuvre. Scène saisissante d'un groupe qui regarde sa légende s'écrire sur les smartphones en sirotant des cocktails.

Daft Punk n'a rien à faire, juste à attendre qu'Internet fasse le job. Le nouveau teaser enflamme le web, selon la formule consacrée. Très naturellement, Nile Rodgers tweete une vidéo filmée par un internaute. Le matériau amateur devient la communication officielle.

Le lendemain, Dieu fait une nouvelle offrande: la vidéo est diffusée dans une bien meilleure qualité au Saturday Night Live. Des MP3 de 1 minute commencent à circuler sur les iPods.

Get Lucky se construit peu à peu. Avec le refrain et un couplet de Pharrell, il devient possible de bricoler le mix final.

Un fake «en exclusivité mondiale»

Le 15 avril, Fun Radio diffuse «en exclusivité mondiale» la version complète de Get Lucky. Pas de chance, c'est un fake, tiré des nombreux edits du teaser qui circulent sur Internet. Le single n'est même pas sorti qu'il existe déjà en une infinité de versions qui piègent même les radios. 

Le même jour, Get Lucky, dont on ne connaît encore qu'une petite partie, connaît sa première reprise (très réussie) par le groupe américain Recorder.

Le 18 avril, un MP3 d'une radio étudiante canadienne tourne sur Twitter, se présentant comme un énième leak de Get Lucky. Celui-ci va retenir plus particulièrement l'attention avec l'ajout d'un improbable couplet chanté par Pharrell:

«Like the legend of the phoenix
All ends with beginnings.»

Si c'est un fake, c'est du génie. Une théorie commence à circuler, les habiles fakeurs auraient imité Pharrell en reprenant une phrase d'une interview qu'il a donnée: «Like the legend of the phoenix.» Le solo de synthé à la fin de la chanson est jugé par certains trop cheap pour être du Daft Punk.

Obscure radio étudiante

Fake ou pas? L'Internet se déchire jusqu'au lendemain, quand Daft Punk met fin au débat en sortant le single officiel, qui s'avère être rigoureusement le même que le leak. Get Lucky aura donc fuité sur SONiC 102.9, une obscure radio étudiante, dans des conditions inexpliquées.

Toujours ce mélange entre communication officielle et officieuse, les deux au service de la même cause: faire de Get Lucky un phénomène culturel. La sortie officielle du single devient un événement contingent, l'équivalent du communiqué du parquet qui authentifiait la voix de Jérôme Cahuzac sur la bande de Mediapart. 

Le soir-même, Pharrell chante trois fois la chanson en concert, demandant au public de chanter avec lui le refrain, comme s'il venait rejouer son vieux tube d'il y a dix ans. La chanson est sortie il y a quelques heures. 

Daft Punk a fait mentir cette maxime de l'Internet: «forced meme is forced». Get Lucky est un mème forcé qui a réussi.

Vincent Glad