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A Versailles, Guaino contre Séguin

Eric Le Boucher, mis à jour le 24.06.2009 à 17 h 28

Le président de la Cour des comptes est devenu le premier opposant à la politique économique présentée lundi par Nicolas Sarkozy à Versailles.

Henri Guaino en 2009. Philippe Wojazer / Reuters

Henri Guaino en 2009. Philippe Wojazer / Reuters

Cela ne vous a pas échappé: le discours de Versailles du président de la République a signé la victoire complète d'Henri Guaino. La rigueur est bannie, l'emprunt est béni. Le conseiller spécial de Nicolas Sarkozy a écrasé son adversaire depuis deux ans: François Fillon, le rigoriste Premier ministre qui avait déclaré sitôt en place «la France est en faillite» et qui durant toute la crise a eu le pied sur le frein. La relance française de l'automne portera la marque de Matignon: doucement! doucement! on anticipe principalement des dépenses prévues. Le «stimulus» français est en effet le plus faible d'Europe après l'Italie, selon le FMI: 1,5% du PIB, contre 3,7% en Allemagne et 6,3% en moyenne (chiffre qui comprend le coût des nationalisations de banques). Récemment le Premier ministre a évoqué «la sortie de crise qui s'amorce» et la nécessité de, déjà, ramener la toile.

Henri Guaino a bondi! Immédiatement, il est allé dire sur Europe 1 que «la crise n'est pas finie» et qu'il n'était pas question d'abandonner les efforts de relance, au contraire. Il annonçait d'ailleurs qu'une semaine plus tard, à Versailles, le président Sarkozy allait fixer la ligne.

La ligne, c'est la sienne. Nettement, clairement, le discours de Versailles est une défaite pour le Premier ministre qui, comme dans les républiques socialistes de naguère, reste en place pour faire la politique contraire à la sienne. L'emprunt annoncé est un deuxième plan de relance et, surtout, une manière de profiter de la crise pour oublier Maastricht et dépenser pour «financer l'avenir». Ce qu'il n'a pas été possible de faire en mai 2007, dépenser, la crise le permet: vive la crise!

Balladur contre Séguin

Henri Guaino savoure sa revanche. Mais comme on n'est jamais trahi que par les siens, elle va être de courte durée. Car l'amusant de toute cette politique économique zigzagante que mène le pouvoir en place, est que l'affaire se joue entre amis, et, plus amusant encore pour le balladurien qu'est Nicolas Sarkozy, entre des ralliés du clan d'en-face, celui de Philippe Séguin. La mémoire vous revient? Suivez le fil. Deux camps se disputent au RPR sous Jacques Chirac: Balladur à droite contre Séguin à gauche (pour schématiser). Le président du parti puis de la France, Jacques Chirac, alterne perpétuellement entre l'un et l'autre (la conduite économique à brusques coups de volant est une marque de fabrique du gaullisme depuis le Général qui n'a jamais eu de conviction bien nette en cette matière subalterne).

Henri Guaino est du clan Séguin. Personnage méditerranéen sympathique, il a, lui, tenu une position plus stable que ses camarades, celle toujours ingrate car «celle des cocus» comme disait Edgard Faure, celle du «gaullisme social». Nègre de Jean-Marie Messier pour les interviews de Chirac dans la campagne 1988, conseiller de Philippe Séguin président de l'Assemblée puis éphémère Commissaire au Plan, il entre à la Cour des comptes et devient le principal auteur des discours du candidat, puis du président Sarkozy. Il est gaulliste plutôt souverainiste: comme Séguin, il se prononce contre le Traité de Maastricht. Il est «de gauche», genre étatiste et dépensier, son modèle de ce côté-là est Chevènement.

François Fillon est lui aussi au départ de l'écurie Séguin. Il faisait partie des «rénovateurs» de la droite au début des années 80, peu satisfaits du «looser» Chirac.  Grâce à Séguin, il entre au gouvernement en 1993. Il bascule un moment pro-Balladur en 1995 mais revient auprès de Séguin, quand celui-ci est président du RPR en 1997 avec comme secrétaire général... Nicolas Sarkozy.  On s'y perd un peu, j'avoue. Mais Fillon ensuite se tiendra à la ligne «raisonnable», comme dirait Balladur.

La gifle du père

Au Château (l'Elysée), Henri Guaino a eu des hauts et des bas (le fameux discours de Dakar), mais finalement il a su conquérir l'oreille de Nicolas Sarkozy, celui-ci ayant, au fond, des convictions étatistes et des reflexes dépensiers.

Versailles, le refus de la rigueur, la distinction fumeuse entre «bons» et «mauvais» déficits, une nouvelle relance, c'est du Guaino. On rit un peu au passage parce que le dit Guaino avait, ces derniers mois, poussé à ressouder l'axe franco-allemand pour rejeter les demandes d'Obama et de Strauss-Kahn réunis (vous suivez toujours ??) pour des plans de relance plus forts en Europe. Mais à l'impossible cohérence de pensée, nul n'est tenu, voilà notre Henri Guaino revenu sur ses bases: la dépense.

Et paf! Voilà que papa le gifle! Le lendemain de Versailles, et de l'annonce à coups de tambour d'un nouveau plan «d'investissements pour l'avenir», la Cour des comptes, présidée par Philippe Séguin, publie un rapport au canon. Feu sur ce qu'on doit appeler: «l'emprunt Guaino»! Le rapport fait état «d'accélération» de la dégradation des comptes publics depuis 2008, début de la présidence Sarkozy. Dégradation «générale» et qui touche «toutes les administrations». Le déficit atteindra 7% du PIB cette année et la crise n'est responsable que de la moitié: sans elle, le déficit serait déjà de 3,5%, au dessus de la barrière bien connue de 3% de Maastricht (oui, ce Maastricht honni de Séguin, vous suivez encore?). Le trou est «bien au-delà des estimations du gouvernement», avertit le rapport. Un vrai tir de barrage.

Alors que Guaino (Sarkozy) a rejeté toute idée de relever les impôts, Séguin jette qu' «un ajustement est obligatoire», si l'on veut éviter que le déficit parte à la dérive et «que la dette s'emballe» à 90% du PIB en 2012 et 100% en 2018, voire de 200% en 2040, ajoute Séguin. Le rapport demande des coupes sévères de dépenses (70 milliards d'euros d'ici à 2012) et, comme c'est impossible, à défaut, un relèvement des prélèvements de la sécu et des impôts. En clair, la Cour des compte demande exactement un anti-Versailles et Philippe Séguin, qui n'a rien d'un facétieux, conclut: «il va falloir payer plus pour rembourser plus».

Le rapport n'aura qu'une destination, rassurez-vous: la poubelle. Mais à le lire, on s'amuse bien: les gaullistes sont de sacrés cocos.

A défaut d'être sérieux.

Eric Le Boucher

Image de une: Henri Guaino en 2009. Philippe Wojazer / Reuters

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Cofondateur de Slate.fr
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