Monde

Les frères Tsarnaev, la violence en héritage

Slate.com, mis à jour le 25.04.2013 à 7 h 04

Tamerlan et Dzhokhar Tsarnaev viennent d’un magnifique petit coin du monde qui n’a pas connu grand-chose d’autre que la guerre, l’exil, la colère et le chagrin.

A Tokmok, petite ville du Kirghizistan où est né Dzhokhar Tsarnaev. REUTERS/Vladimir Pirogov

A Tokmok, petite ville du Kirghizistan où est né Dzhokhar Tsarnaev. REUTERS/Vladimir Pirogov

A l’ouest de la Chine, au nord de l’Afghanistan, au sud de la Russie et résolument au milieu de nulle part jusqu’à vendredi dernier pour la majorité des Américains, s’étend un beau petit pays appelé le Kirghizistan. Cette terre semble si lointaine et si truffée de consonnes que notre propre secrétaire d’Etat [John Kerry, NDLE] a récemment fait référence à une entité composite d’Asie centrale imaginaire appelée «Kyrzakhstan». Soit dit en passant, le Kirghizistan abrite une grande base militaire américaine cruciale pour la guerre afghane, mais ce n’est qu’un détail.

Cet impair couronne un long passif de plaisanteries et de satires, qui en sont venues pour de nombreux esprits occidentaux à définir les nouveaux et fragiles Etats d’Asie centrale post-soviétiques –à supposer bien sûr que ces esprits réservent la moindre place à cette partie du monde. Personne n’en a capté le zeitgeist mieux que Gary Shteyngart dans son roman Absurdistan, farce sauvage qui se déroule dans un pays fictif, quoique parfois bien trop réel, rempli de dictateurs de pacotille, de divisions ethniques saugrenues, d’étrangers cupides et autres curieux personnages.

A la liste de personnages émergeant d’Asie centrale pour s’inscrire dans l’inconscient américain, il nous faut désormais ajouter les frères Tsarnaev, Tchétchènes tristement réels qui ont passé une partie de leur enfance au Kirghizistan avant de finir à Boston pour poser des bombes sur la ligne d’arrivée noire de monde du marathon.

Peuple rebelle, longtemps révolté contre le colonisateur russe, les Tchétchènes furent exilés en masse en Asie centrale en 1944. Leurs descendants formèrent des diasporas très unies dans la région et virent de loin la patrie de leurs ancêtres, qui faisait encore partie de la Fédération de Russie, poussée dans une guerre séparatiste dans les années 1990, avant d’être reconstruite plus tard en un mini-Etat policier sous Ramzan Kadyrov, jeune voyou adepte d’Instagram mis en place par et inféodé à Moscou.

La paranoïa de Staline

Nous ne saurons peut-être jamais si leur histoire marquée par des générations de bannissement, d’exil et d’immigration et si le fait d’avoir vu la patrie de leurs ancêtres massacrée dans une guerre stupide a pu d’une manière ou d’une autre contribuer à la folie qui a couvé dans les esprits des frères Tsarnaev. Tout comme nous ne saurons jamais ce qui a pu pousser Adam Lanza, jeune Américain né et élevé dans le pays, qui n’a jamais connu le bannissement, l’exil ou l’immigration et n’a jamais eu à subir la destruction par une guerre stupide de ce qui lui était cher, à secouer un beau jour son apathie banlieusarde et à massacrer des enfants avec une arme semi-automatique.

Mais nos cerveaux ont besoin d’un fil narratif pour assembler les morceaux du patchwork du monde, et si ce n’est pour expliquer les choses, au moins pour les aligner afin de pouvoir prétendre qu’un tel ordonnancement pourra nous donner des indices sur les causes et les effets. Et les errances de la famille Tsarnaev, avant de finir de façon si sanglante en Amérique, se sont déroulées dans le contexte particulièrement riche de l’un des lieux les plus dérangeants et dérangés du Caucase et de l’Asie centrale.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, le dictateur soviétique Joseph Staline s’appuya sur des preuves tendancieuses amplifiées par sa propre paranoïa pour accuser certains groupes ethniques d’Union soviétique de collaboration avec les nazis.

Il punit ce crime de trahison imaginaire, ou pour le moins exagéré, par celui bien réel de génocide de fait, en déracinant des peuples entiers et en les envoyant en Sibérie et en Asie centrale. Tchétchènes, Ingouches, Allemands et Turcs meskhètes furent les principales victimes de ces déportations de masse qui se déroulèrent dans des trains infestés de typhoïde où périrent beaucoup des exilés. Ceux qui survécurent durent tout recommencer à zéro dans les steppes glacées et inhospitalières d’Asie centrale avec guère plus que les vêtements qu’ils avaient sur le dos.

En 2010, nous avions publié un long reportage en trois parties de Mathieu Baudier: «Voyage au coeur du Kirghizistan» de Bichkek à Och, en passant par Djalalabad, ainsi qu'un grand format:

Au Kirghizistan aujourd’hui, impossible d’aller très loin sans tomber sur des descendants de ces déportés. A Och, dans le sud du Kirghizistan, j’ai rencontré un prêtre orthodoxe russe d’origine allemande, dont l’arrière-grand-mère avait été exilée au Kazakhstan voisin, son appartenance ethnique constituant une preuve suffisante de haute trahison. Dans un village près de Bichkek, la capitale, j’ai fait la connaissance d’un paysan turc qui a répondu d’un seul mot à ma question inepte sur la manière dont il était arrivé au Kirghizistan:

«Staline.»

Les histoires des Tchétchènes d’Asie centrale sont similaires, toutes se confondent dans une seule nuit d’hiver aux derniers instants de la Seconde Guerre mondiale, cette nuit où eux ou leurs ancêtres furent rassemblés et entassés dans des trains.

En Asie centrale, la diaspora tchétchène a produit quelques personnalités remarquables.

Des personnalités remarquables

Parmi les plus célèbres Tchétchènes kirghizes figure Makhmoud Esambaïev, danseur classique et chorégraphe soviétique légendaire. Autre grand nom tchétchène d’Asie centrale, Djokhar Doudaïev, ancien président de Tchétchénie que les Russes ont assassiné grâce à des missiles guidés par le signal de son téléphone par satellite. Le frère Tsarnaev survivant porte le même prénom. Exactement une semaine avant que les frères de Boston ne s’approprient à jamais le triste statut de plus infâmes Tchétchènes kirghizes, un autre Tchétchène notoire faisait la une des journaux du pays. Aziz Batoukaïev, chef mafieux redouté au titre exalté de «voleur dans le code», a négocié une libération anticipée extrêmement suspecte d’une prison kirghize, sûrement motivée par autre chose que la seule bonne volonté. Il est parti directement à l’aéroport, où un avion spécialement affrété attendait de l’expédier en Tchétchénie.

Pendant les dix premières années de son indépendance de Moscou, son flirt avec la démocratie et l’économie de marché –deux abominations aux yeux de son autoritaire voisinage– ont valu au Kirghizistan d’être cité de façon fort douteuse comme étant la Suisse de l’Est.

La famille Tsarnaev a quitté le Kirghizistan en 2002, avant que le pays n’embarque dans son improbable expérience. En 2005, le président de la «Suisse de l’Est» était corrompu jusqu’à la moelle, et en mars de cette même année, il fut renversé par une révolution dans le style de celles du printemps arabe. Son successeur promit un renouveau démocratique, mais ses excès ne tardèrent pas à surpasser ceux du régime précédent. Les opposants au gouvernement se mirent à mourir de façon suspecte, à tomber par la fenêtre ou à se faire étrangler. En 2010, cinq ans après la première révolution, le peuple kirghize s’empara de nouveau du palais présidentiel, forçant le président à fuir le pays. Une petite guerre civile s’ensuivit.

A l’époque, les frères Tsarnaev vivaient déjà en Amérique. Après les attentats de Boston, tous les pays ayant un vague lien avec eux se sont empressés de les renier. Ramzan Kadyrov, le brutal despote tchétchène, a déclaré qu’ils avaient grandi en Amérique et que c’était là qu’il fallait chercher les racines du mal. Il n’a pas tort. Les services de renseignements du Kirghizistan, soulignant que les frères avaient quitté le pays à 15 ans et 8 ans, ont décrété qu’ils considéraient comme «inapproprié d’établir un lien entre eux et le Kirghizistan». Même l’ambassadeur tchèque aux Etats-Unis, qui n’entretient pourtant avec la Tchétchénie qu’un lien purement orthographique, s’est senti obligé de faire remarquer que la République tchèque et la Tchétchénie étaient «deux entités totalement différentes».

Ainsi les frères errants ont-ils fini par trouver leur dernier refuge en Amérique, peut-être le seul endroit où ils auraient vraiment pu se sentir chez eux. Nous ne pouvons que nous demander pourquoi ils n’y sont pas arrivés.

Philip Shishkin
Membre de l'Asia Society

Traduit par Bérengère Viennot

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