France

Le printemps français et le symbolisme de gauche

Thibault Prévost, mis à jour le 26.04.2013 à 7 h 06

Les slogans, les images et la communication en général du mouvement né en marge des manifestations contre le mariage pour tous ont en commun une chose: leur ancrage dans une histoire «de gauche». Pourquoi?

Une manif pour tous, contre le mariage pour tous, le 21 avril 2013 à Paris. REUTERS/Jacky Naegelen

Une manif pour tous, contre le mariage pour tous, le 21 avril 2013 à Paris. REUTERS/Jacky Naegelen

Lorsque l’on se connecte sur la page Facebook du Printemps français, la première chose que l’on remarque, c’est un logo. Deux poings levés, un bleu et un rouge, entourent un poing d’enfant –blanc (leur ancien logo représentait, lui, une silhouette d’enfant blanche entourée des deux poings). Puis un slogan, en forme d’injonction: «On ne lâche rien!»

Ce même slogan qui ornait, en pleine campagne présidentielle de 2012, les affiches militantes du Front de gauche, repris lors des meetings par le candidat Mélenchon et ses sympathisants et devenu –sans la négation- le slogan du Parti de gauche. Ce même slogan qu’hurlait Edouard Martin, le syndicaliste CFDT de Florange, face aux caméras. Pour un mouvement qui puise sa source dans une droite catholique aux accents traditionalistes, le choix peut paraître incongru.

Depuis la manifestation du 24 mars –le Big Bang idéologique qui a vu «naître» le mouvement de sa scission avec les «bisounours» de Frigide Barjot–, la silhouette du Printemps français, au squelette constitué de groupuscules épars, reste floue. Pour le moment, du moins, car le mouvement évolue vite.

Le site printempfrançais.fr  a été créé le 25 février 2013, soit un mois avant la «naissance spontanée» officielle du label (le site Reflets souligne également que Béatrice Bourges, la porte-parole du mouvement, a déposé la marque «Printemps français» à l'INPI le 26 février 2012, soit près d'un mois avant la naissance «spontanée» du 24 mars):

Il concentre les revendications des sympathisants, issus d’une galaxie de courants idéologiques, et commence doucement à sculpter les revendications du mouvement. Depuis le 11 avril, le Printemps français a sa charte et son manifeste, qui détaillent son mode d’action et son message.

Les icônes au tri sélectif

Sur le site, on trouve pêle-mêle des images de Solidarnosc, du mur de Berlin et de la guerre du Vietnam, un «manifeste des émerveillés» –qui remplacent les Indignés de Stéphane Hessel– ou des citations de Gandhi ou Picasso.

Des symboles et icônes qui, avec les logos du Printemps français, ont en commun leur penchant idéologique... marqué à gauche. Un acte prémédité par le mouvement: «Qu'on ne s'étonne pas de voir, dans l'iconographie de ce courant, des images d'ouvriers et d'usines: le Printemps français, profondément humaniste, s'intéresse au sort de ceux que le Parti “socialiste”, en troquant l'idéal de justice distributive contre une idéologie de l'expérimentation sociétale et une rhétorique pseudo-égalitaire, a oubliés», clamait, dans une tribune du Monde, Béatrice Bourges.

Pour ce qui est du poing levé, par exemple, l’historien Gilles Vergnon, maître de conférences à l’IEP de Lyon, décrit «le signe d’appartenance par excellence de la gauche, surtout de la gauche antifasciste qui s’oppose aux troupes du bras tendu». Le geste prend ses racines dans l’Allemagne des années 1920, où il est utilisé comme «rite soldatique» par le KPD, le parti communiste allemand, en réponse à la montée du fascisme et ses puissants rituels.

En France, il apparaît en 1926, lors de la constitution par le PCF des «Groupes de défense antifascistes» et est décrit pour la première fois par un article de l’Humanité, le 12 novembre 1926, rappelle Gilles Vergnon. Il sera par la suite de toutes les luttes, du Frente popular espagnol de 1936 jusqu’à l’émergence de la lutte altermondialiste des années 2000. Aujourd’hui associé à la révolte, le rite du poing levé reste «irréductiblement associé aux défilés du Front populaire», selon l'historien.

Pour Jean-Yves Camus, politologue, cette récupération des symboles est avant tout stratégique.

«Le mouvement tente de dépasser le clivage droite/gauche pour éviter de se restreindre au peuple de droite. Il utilise donc des symboles audibles, réutilisables, pour faire de son combat une question de société et positiver le mouvement en faisant appel aux valeurs humanistes. Il s’agit de ratisser large, de parler à une population qui n’est pas foncièrement homophobe mais qui est plutôt contre le mariage homosexuel.»

La récupération de symboles familiers s’explique, mais alors, pourquoi ceux de la gauche?

«En France, quand on veut gagner un capital de sympathie auprès du public, on utilise des symboles de gauche. Si jamais le combat se déplace à droite et utilise cette symbolique, on risque deux choses: le rapprochement avec l’homophobie ou le Front national. Le Printemps français veut acquérir une image de modération et de non-conformisme, et le premier code de la gauche, c’est la manifestation. Le peuple de droite n’a pas cette habitude de se rendre dans la rue pour défendre ses droits...»

Toucher à la forme pour éviter le fond

Pour convaincre les indécis de rallier leur cause, les communicants du Printemps français avancent masqués derrière les icônes de gauche et les symboles de la Résistance: la croix de Lorraine associée au bonnet phrygien, symbole du «gaullisme de gauche» de l’Union démocratique du travail et du Front progressiste; le portrait de Jean Moulin, héros national de la Résistance, utilisé par les Hommen, émanation du Printemps français, sur leurs affiches; la référence aux «enfants de Don Quichotte» sur la page du «Camping pour tous», autant de modèles que le label plagie, adopte ou détourne.

Pour Thomas Guénolé, politologue et maître de conférences à Science Po, le Printemps français verse surtout dans la com:

«On est dans des méthodes professionnelles, caractéristiques d’un groupuscule activiste. Ce qu’il y a de bizarre avec ce mouvement, c’est qu’il y a une vraie démarche de communication visuelle qui ne se soucie pas de la cohérence. On est dans l’émotionnel. Le message en lui-même n’est pas rationnel, mais la cohérence émotionnelle est là.

C’est un enfumage, au sens littéral, un camouflage dans la multiplicité des symboles. Le poing, par exemple, symbole de la lutte de gauche, est récupéré dans une optique nationaliste en devenant tricolore. Le reste n’est qu’un melting-pot symbolique.

La majorité silencieuse kidnappée

Vient ensuite le nom, «Printemps français». Si l’analogie avec le «printemps arabe» de décembre 2010 peut sauter aux yeux, elle n’est pas revendiquée. Selon les membres du collectif, le Printemps français prend pour modèle le Printemps de Prague, une série de réformes libérales initiée en janvier 1968, impulsées par le président tchécoslovaque –communiste– Alexander Dubcek... et matées dans le sang, six mois plus tard, par les chars de l’Armée Rouge. Un clin d’œil démocratique dans l’histoire de l’ex-URSS, certes, mais toujours pas de rapport explicite avec le combat contre le mariage pour tous.

Pour les deux politologues, cet intitulé traduit «une volonté de globalisation de la lutte contre les pouvoirs de gauche». En d’autres termes, un élargissement des frontières du combat, bien au-delà de la défense du mariage hétérosexuel. «Quand on dit aux gens “printemps français”, ce qui leur vient à l’esprit, ce n’est pas le Printemps de Prague, c’est le printemps arabe! Ce qu’ils veulent, c’est une révolution, un retour aux valeurs traditionnelles», assène Thomas Guénolé.

En recyclant des codes puissamment évocatoires, le Printemps français tente d’éviter la stigmatisation et l’isolement. En agitant, comme sa porte-parole Béatrice Bourges, l’argument du «déni de démocratie» sous le nez de ses détracteurs, il masque son manque d’influence sur l’opinion publique. En reprenant à son compte le statut du printemps arabe, il s’élève au rang d’opposant global au pouvoir. En kidnappant la symbolique de la gauche, il séduit par la gentillesse de son anticonformisme... tandis qu'en coulisses, des idéologies beaucoup moins inoffensives s’entassent.

Là encore, pour le politologue, une stratégie aisément identifiable:

«La base de la communication politique, c’est de communiquer sur ce qui ne va pas de soi. L’humanisme affiché cache l’homophobie, la non-violence cache la radicalisation et la lutte contre le “déni de démocratie” sert à masquer le manque de poids dans l’opinion.»

Le stratagème, éculé, est l’apanage des mouvements radicaux: Charles Maurras, chantre du «nationalisme intégral» du XXe siècle, utilisait déjà cette rhétorique en distinguant le «pays réel», enraciné dans les réalités de la vie, du «pays légal» composé d’institutions –un concept parfois repris, ces temps-ci, sur les bancs de l’Assemblée.

Béatrice Bourges décrit son mouvement comme étant «avant tout une idée». Maintenant que la loi sur le mariage pour tous est définitivement adoptée, le voile idéologique devrait commencer à se dissiper.

Thibault Prévost

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