France

Attentat à Tripoli: comment les ambassades détruisent leurs documents secrets

Grégoire Fleurot, mis à jour le 02.10.2013 à 10 h 35

Après toute attaque contre une ambassade, l'une des priorités est de sécuriser, voire de détruire, les documents classifiés qui s'y trouvent.

Des documents financiers déchiquetés le 28 décembre 2009 à New York, REUTERS/Lucas Jackson

Des documents financiers déchiquetés le 28 décembre 2009 à New York, REUTERS/Lucas Jackson

L'ambassade de France à Tripoli, en Libye, a été visée par un attentat à la voiture piégée, ce mardi 23 avril 2013 autour de 7 heures du matin, blessant deux gardes affectés à la sécurité du bâtiment.

L’attaque rappelle les nombreux précédents de bâtiments diplomatiques occidentaux pris pour cible, comme la prise de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979, qui avait entraîné la prise en otage de 52 Américains pendant plus d’un an, ou plus récemment l’attaque du consulat américain à Benghazi qui a fait quatre morts dont l’ambassadeur Christopher Stevens le 11 septembre 2012.

En plus du danger physique immédiat pour les employés et le personnel diplomatique, ces incidents représentent une autre menace moins directe mais pourtant bien rélle pour les intérêts de la France et la sécurité nationale: la mise en péril de documents classifiés, qu'il s'agisse de simples cables diplomatiques ou d'informations récoltées dans le cadre du travail continu de renseignement effectué par les services français dans le monde entier.

Dans la plupart des pays du monde, les ambassades et autres bâtiments diplomatiques abritent en effet des agents, officiels ou sous couverture, des services de renseignement, qu’il s’agisse de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) ou de la CIA américaine.

Téhéran en 1979 et Benghazi en 2012

La prise de l’ambassade américaine à Téhéran en 1979 par des étudiants iraniens représente ainsi le pire cauchemar d'une ambassades qui se trouve dans un pays à risque: au moment de l’assaut contre l’ambassade, les employés avaient broyé les documents sensibles du bâtiment, qui servait aussi de base régionale à la CIA. Un épisode relaté dans le film Argo de Ben Affleck:

Mais les Iraniens ont réussi à reconstituer les documents après un travail minutieux de plusieurs années, publiant un livre intitulé Documents du repaire d’espionnage américain.

D’un seul coup, les adversaires des Etats-Unis ont mis la main sur des milliers de notes sur l’Union soviétique, la Turquie, le Pakistan, l’Arabie saoudite, le Koweït ou encore l’Irak, et surtout sur des cryptonymes de la CIA et des instructions sur le codage de données qui leur ont fourni une mine inestimable d’informations sur les méthodes de la CIA.

Le journaliste américain Edward Jay Epstein a qualifié l’épisode d’«une des pertes de données secrètes les plus importantes de l’histoire des services de renseignement modernes» (il y a depuis eu la fuite géante de câbles diplomatiques américains de WikiLeaks).

Dans une moindre mesure, le déroulement de l’attaque contre le consulat de Benghazi a forcé les Etats-Unis à évacuer en urgence tout son personnel, laissant sur place des documents classifiés. Trois jours plus tard, une journaliste de CNN a ainsi mis la main sur le journal de bord de l’ambassadeur dans les décombres du consulat.

Destruction des documents

C’est pourquoi le premiers réflexe qu’a eu la France à l’annonce de l’attentat de Tripoli a été de s’assurer de la sécurisation des documents sensibles présents dans le bâtiment, voire de leur destruction.

D’après les premières images, les dégâts sur le bâtiment de l’ambassade sont importants, et on peut voir que la foule a accès aux décombres, notamment jonchés de ce qui ressemble à des documents:

Dans son autobiographie intitulée Une vie dans l’ombre, le colonel Thierry Jouan, ancien membre du service action de la DGSE, raconte comment l’une de ses premières missions lorsqu’il a été envoyé au Rwanda en 1994 en pleine guerre civile a été d’aller vérifier à l’ambassade de France, totalement pillée et saccagée, que la «machine à chiffrer» et certains documents avaient bien été détruits avant le départ des Français.

Les pays n’attendent d’ailleurs pas que leurs ambassades soient attaquées pour y réaliser des opérations de «nettoyage» de documents. En décembre 2012, les employés de l’ambassade de France à Téhéran ont détruit les archives diplomatiques pour se prémunir contre toute attaque terroriste, comme celle menée quelques jours plus tôt contre des bâtiments diplomatiques britanniques.

Dans les jours qui ont suivi l’attaque contre le consulat américain à Benghazi, le département d’Etat américain a demandé à son ambassade à Beyrouth de commencer à détruire des documents sensibles par précaution, en réponse aux manifestations anti-américaines au Liban mais aussi dans tout le Moyen-Orient et en Afrique du nord.

Procédure de destruction en France

Si de tels ordres donnent lieu à tous les fantasmes et autres théories du complot (si les Américains détruisent des documents, c’est qu’ils ont quelque chose à cacher), ils sont en fait monnaie courante. Un responsable du département d’Etat expliquait à l’époque que la décision de «réduire les propriétés classées secrètes» est habituelle, et que plusieurs missions diplomatiques en dehors de celles basées au Liban avaient pris les mêmes mesures.

En France, il existe des procédures de gestion, de stockage et de destruction des documents en fonction de leur classification (les trois degrés de protection des documents classifiés sont «confidentiel-défense», «secret-défense» et «très secret-défense»). Chaque ministère a un bureau de protection du secret qui dresse l'inventaire des informations ou supports classifiés qu'il traite, et effectue le suivi de la destruction des informations ou supports classifiés au niveau secret défense. 

Un arrêté du code pénal sur la protection du secret de la défense nationale de 2011 détaille même de manière très précise les modalités de destruction des documents classifiés, qui ne peut en théorie être réalisée que par des personnes habilitées et dans le but de «rendre impossible toute reconstitution même partielle des informations contenues sur les supports», et doit être suivie d’un procès verbal signé par l'autorité détentrice et un témoin habilité au niveau secret-défense:

L’arrêté liste aussi les principales méthodes à utiliser, avec à chaque fois une description. Le brûlage consiste ainsi «à exposer l'ensemble du support ou la surface utile à une température de plus de 1.000°C avec un chalumeau», tandis qu’il faut faire la différence entre le broyage, qui doit «réduire le support en pulpe afin que les morceaux résiduels n'excèdent pas 2 mm de diamètre», et le déchiquetage, qui «réduit le support en lambeaux de moins de 0,8 mm de large et 13 mm de long».

Les services détenteurs d’informations classifiées sont enfin tenus d'établir un plan de destruction d’urgence, et effectuer des simulations au moins tous les trois ans. Mais il faut parfois faire avec les moyens du bord. A l’ambassade de France à Téhéran, l’essentiel des archives (notamment les demandes de bourses, les documents relatifs à la coopération culturelle et les télégrammes diplomatiques) ont été jetés dans un grand feu dans la piscine de la chancellerie, tandis que les documents les plus sensibles ont été envoyés par container scellé à Paris.

Aux Etats-Unis

Aux Etats-Unis, la National security agency (NSA), l’agence responsable du renseignement d'origine électromagnétique et de la sécurisation des systèmes de communications et de traitement des données du gouvernement américain, a rendu public en 2007 un document détaillant comment elle avait mis au point une méthode de destruction de documents efficace et rapide pour les situations d’urgence.

Le problème se pose en effet depuis que l’homme sait écrire. La méthode la plus ancienne et la plus simple reste d’avaler le bout de papier que l’on veut faire disparaître, mais dans le cas des documents confidentiels contenus dans une ambassade, la quantité considérable nécessiterait une véritable armée de mâcheurs de papier.

La technique la plus répandue est sans doute celle utilisée par les Français à Téhéran: détruire les documents par le feu. Une méthode efficace, mais qui a ses limites, surtout lorsque le temps presse, comme le souligne la NSA dans son document:

«Le papier brûle lentement quand il est en grande quantité, surtout quand il est sous forme de livres et de brochures. Même un livre de taille modeste peut être jeté au milieu d’un feu et rester plus qu’à moitié lisible après une heure.»

Comme l’a montré l’épisode de l’ambassade américaine à Téhéran, l’utilisation d’une déchiqueteuse de papier n’est pas la solution idéale, d’autant plus que les progrès technologiques récents permettent aujourd’hui de reconstituer des documents en en scannant les morceaux et en les analysant avec un ordinateur (si malgré tout la technique est choisie, le département de la Défense et la NSA précisent que les morceaux de papier qui résultent ne doivent pas dépasser 5 millimètres carrés).

La NSA est finalement arrivée à la conclusion que le meilleur moyen était de verser du nitrate de sodium sur les documents, une substance qui ressemble à du sel et qui peut aider à brûler entièrement des documents en quelques minutes. L’armée américaine a donc développé un kit basique de destruction sous forme de cylindre en fibre contenant 45 kilos de nitrate divisés en cinq packs qui peuvent brûler entièrement 30 kilos de documents en une dizaine de minutes.

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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