Culture

«Hannah Arendt», film empesé, pensée en liberté

Jean-Michel Frodon, mis à jour le 17.01.2017 à 16 h 27

Le film de Margarethe Von Trotta, qui décrit la façon dont la philosophe a «couvert» le procès Eichmann, est coulé dans une forme pesante mais rappelle de manière bienvenue l'importance de la réflexion individuelle face aux conformismes.

Barbara Sukowa (Hannah Arendt) et Ulrich Noethen (Hans Jonas) dans «Hannah Arendt» de Margarethe Von Trotta.

Barbara Sukowa (Hannah Arendt) et Ulrich Noethen (Hans Jonas) dans «Hannah Arendt» de Margarethe Von Trotta.

Hannah Arendt n’est pas un film sur Hannah Arendt. Non seulement ce n’est pas un biopic accompagnant l’existence de la philosophe allemande —existence qui fut pourtant passionnante—,  mais ce n’est pas non plus une tentative de traduction en film de la pensée de l’auteure des Origines du totalitarisme.

Situé au début des années 60, au moment où Arendt se rend à Jérusalem assister à une partie du procès Eichmann, ce qui donnera lieu à la publication d’une série d’articles dans le New Yorker réunis dans le livre Eichmann à Jérusalem, le film de Margarethe von Trotta n’est pas non plus consacré à ces événements, pourtant eux aussi riches de sens et de rebondissements.

Le procès lui-même, son sens politique en Israël, les idées développées dans ses écrits par la philosophe, le scandale qu’ils provoquèrent sont tous évoqués dans ce long métrage qui utilise d’ailleurs quelques extraits des enregistrements au tribunal par Leo Hurwitz. Mais il ne s’agit pas ici de contribuer beaucoup à la connaissance historique ni à la réflexion sur les enjeux et les effets de ces événements.

Pas plus qu’il ne sera discuté de la véracité ou de la pertinence de ce qu’a écrit Arendt, réduit ici à ses deux points les plus saillants (mais qui ne rendent pas justice à l’intelligence politique de son livre), la construction du concept de «banalité du mal» et l’affirmation que nombre des dirigeants de communautés juives européennes ont, pour de multiples et complexes raisons, participé au processus d’extermination mis en place par les Nazis.

«Film sur» et «ça parle de»

Plus le film avance, plus deux évidences s’imposent face aux différentes attentes que pouvait faire naître un film portant ce titre. La première de ces évidences répond d’une formule qu’on vient d’employer, avec réticence: «un film sur». Même si on ne sait pas, et ne veut pas savoir ce que peut bien être un bon film, il est assuré qu’«un film sur» ne sera jamais un bon film.

Or, de manière tout aussi évidente, Hannah Arendt est «un film sur». Cela se voit à sa manière redondante de montrer et de faire énoncer par les acteurs —et actrices, à commencer par Barbara Sukowa dans le rôle-titre. Cela se voit à la mécanique simpliste des enchainements, aux machineries du passage du psychologique au collectif, au recours terriblement lourd aux flashbacks, aux costumes, à la musique, aux décors… Bref ça se voit partout, coulant le film dans une gangue si pesante qu’il s’en faut de peu que cela ne se transforme en expérimentation sur une forme de théâtre surfilmé, brechtisme stylisé que la vocation «grand public» du projet interdit sans retour.

L’intéressant ici est la manière dont la formule pénible «un film sur» entre en contradiction avec une autre expression tout aussi habituelle et déplaisante, «ça parle de». «Un film sur» désigne la position, surplombante effectivement, de ceux qui font le film vis-à-vis de ce(ux) dont ils parlent, ce qui ne préjuge pas de ce qu’est précisément leur objet.

Dénier la possibilité de penser autrement

Bien sûr que le film évoque la figure d’Hannah Arendt, le procès Eichmann, la violente controverse au sein de la communauté juive américaine et en Israël (le reste du monde n’apparaît pas), la passion qui lia Arendt à Heidegger, etc. Mais ce dont il parle, son sujet, est plus abstrait.

Hannah Arendt parle de la liberté de penser, et de s’exprimer, il parle du conformisme, et tous temps et en tous lieux. L’intérêt, la violence, le trouble du film consistent à faire du criminel nazi jugé à Jérusalem en 1961 la figure extrême d’un processus si fréquent, si banal lui aussi: le déni aux autres de penser autrement que selon la norme, qui devient forcément bientôt l’interdiction faite aux autres, ou pire, le refus pour soi-même de penser tout court.

C’est une des dimensions de ce qui avait en effet passionné Arendt chez Eichmann —à la fois ce qu’il a fait, ce qu’il pouvait bien se raconter pendant qu’il le faisait et la manière dont il l’a évoqué durant sa défense. Cette dimension devient le cœur du film, où autour d’elle personne ne veut de cette interrogation et de ses complexités.

Pour des raisons politiques et émotionnelles très fortes, la norme est alors le déni de toute complexité et de toute intelligence, la norme est à la diabolisation. Faute de s’y être pliée, la philosophe évadée du camp de Gurs peu avant que les Français ne la livrent à l’extermination sera accusée d’antisémitisme, de nazisme, d’être un soutien d’Eichmann, etc. Elle y perdra certains de ses amis les plus chers.

Puissance farouche et brute de décoffrage

Le film de Von Trotta prend au sérieux la formule «liberté de pensée», formule galvaudée par un trop long usage rhétorique, formule qui paraît ne plus devoir être invoquée que contre les régimes identifiés comme non démocratiques. La liberté de pensée est ici au contraire convoquée comme responsabilité individuelle face à tous les conformismes et pas seulement comme objet d’interdits de la part des dictatures.

C’est de cela, et seulement de cela, qu’il est question sous l’intitulé Hannah Arendt. Et la forme sans grâce du film donne paradoxalement une sorte de puissance farouche, brute de décoffrage, à ce plaidoyer contre les automatismes de pensée.

L’acquiescement sans réserve d’Eichmann aux ordres de ses supérieurs hitlériens se transforme en cas limite, monstrueux (mais c’est le cas qui est monstrueux, pas l’homme —l’homme est un homme) de pratiques si fréquentes y compris dans les sociétés démocratiques, exemplairement dans le comportement des médias, de la communauté juive et d’Israël en réaction aux articles du New Yorker et à la parution du livre. On pourrait plaider que ce message rejoint celui de celle qui a si profondément pensé le totalitarisme y compris dans ses formes contemporaines.

Mais une philosophie n’est pas un message. Une œuvre (de cinéma par exemple) non plus. Le film de Margarethe von Trotta n’est qu’un vigoureux réquisitoire contre le conformisme, dont les activités criminelles d’Eichmann au service du Reich aura été une forme extrême. Pas plus, mais pas moins.

Jean-Michel Frodon

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