Monde

Neda est-elle une martyre?

Cécile Dehesdin, mis à jour le 08.07.2009 à 14 h 45

Dès la mort filmée et immédiatement diffusée de Neda (vous pouvez trouver la vidéo ici, attention les images sont très violentes), une jeune Iranienne tuée pendant une manifestation à Téhéran samedi 20 juin, les médias l'ont érigée en martyre: «Neda, martyre de l'opposition iranienne»«Neda, première martyre de la contestation en Iran», «Neda, martyre de la contestation et icône du web», «Neda, la «“martyre de Téhéran” fait le tour du web»... Sans oublier les sites étrangers.

A Slate aussi, nous avons cédé à la tentation en titrant un article «Iran: “Neda” sera-t-elle la martyre des manifestants?». Question suivante: Neda est-elle réellement une martyre?

Une victime collatérale?

L'interdiction pour les journalistes en Iran de sortir de leur bureau — quand ils n'ont pas encore été expulsés ou arrêtés — complique la réponse. Le travail de recueil des témoignages directs ne peut le plus souvent se faire que par téléphone ou via le Net et nécessite de prendre des précautions. D'ailleurs, la plupart des journalistes utilisent un vocabulaire prudent quand ils se réfèrent à leurs interviewés.

La BBC Perse a interrogé un jeune homme présenté comme le fiancé de Neda, Caspian Makan. Le Huffington Post offre une traduction de cette interview, retraduite ici en français: «Quand les affrontements se sont déroulés, Neda était loin des manifestations, dans une des allées près d'Amir Abad. Fatiguée et assoiffée après une heure passée dans les embouteillages avec son professeur de musique, elle a fini par sortir de la voiture et, au vu des photos qui circulent sur Internet, des forces armées en civil et des basidji l'ont visée et lui ont tiré une balle dans le cœur».

A l'origine, un martyr est une personne à qui on demande de renoncer à sa foi et qui refuse, quitte à mourir. Par extension, on emploie aujourd'hui le terme de «martyr» pour faire référence à des individus prêts à mourir pour défendre une cause, qu'elle soit religieuse ou autre. D'après ce témoignage de Caspian Makan, Neda ne serait donc pas une martyre mais une victime collatérale. Victime transformée ensuite en symbole de la répression violente des manifestations.

Confusion des sources et des versions

Mais dans le Telegraph, Caspian Makan tient des propos bien différents: le jeune homme affirme que lui et Neda se sont disputés dans les jours précédant sa mort à propos de son choix d'assister aux manifestations. Celle-ci lui aurait dit «ça vaut le coup d'y aller, même si une balle transperce mon cœur». Au travers d'un long article consacré à la jeune femme, le Los Angeles Times appuie, avec des témoignages de personnes présentées comme la famille et les amis de Neda, cette version des faits. D'après ces témoignages, la jeune femme était bien en voiture avec trois amis, dont son professeur de musique, et ils se dirigeaient sciemment vers la manifestation dans le but d'y assister.

Une jeune femme, qui se dit amie de Neda, affirme lui avoir demandé de ne pas assister à la manifestation. Neda aurait répondu «Ne t'inquiète pas. En une balle, c'est fini!». Le portrait de Neda par Le Figaro confirme cette version: l'amie de Neda se fait appeler Golshad, et a rencontré la journaliste dans le hall de l'immeuble de Neda.

Neda, nouveau terrain de bataille entre gouvernement et opposants

Neda serait-elle donc partie pour la manifestation prête à mourir pour défendre sa cause? Difficile d'avoir le fin mot de l'histoire, vus les récits différents et parfois contradictoires des supposés proches de la jeune femme. Qu'elle soit martyre ou victime de la répression du pouvoir iranien, elle est devenue icône et symbole de la répression: «Neda» est le dernier champ de bataille du gouvernement et des opposants.

Dans son interview à BBC Perse, le supposé fiancé de Neda explique qu'«il semble que les partisans de Monsieur Moussavi essaient de la décrire comme l'une des leurs. Ce n'est pas le cas. Neda et moi étions incroyablement proches et elle n'a jamais soutenu aucun des deux groupes. Neda voulait la liberté et la liberté pour tous». C'est ce qui l'aurait poussé, raconte la journaliste du Figaro, à se joindre aux défilés.

Les manifestants se sont en tout cas immédiatement appropriés Neda, dont le prénom signifie «appel» ou «voix» en farsi: son nom est devenu un mot clé très populaire sur Twitter, des chansons en son honneur ont été inventées et la photo de la jeune fille s'est affichée sur les pancartes de manifestants en Iran et dans le reste du monde .

Du côté des autorités, tout est fait pour que la jeune femme ne devienne pas une martyre. D'après l'interview de Caspian Makan par la BBC, les Basijis et les responsables d'une mosquée ont ainsi interdit à la famille de Neda de tenir un service funéraire dans cette mosquée. «Ils savaient que Neda était morte innocente, et les Iraniens et la communauté internationale le savent aussi. Alors ils ont décidé d'éviter une situation qui engendrait un rassemblement massif. Pour l'instant, nous n'avons pas la permission de tenir une cérémonie funéraire».

Les autorités auraient également demandé à la famille de Neda d'enlever les bannières dédiées à la jeune fille et accrochées sur l'immeuble de leur appartement de la banlieue de Téhéran, afin que celle-ci ne devienne pas un lieu de pèlerinage.

Un enjeu de taille

Le mot «chahid», ou martyr en arabe, possède une connotation très religieuse et islamique. «C'est un moyen de protester, et son sens est encore plus significatif dans cette lutte», explique dans une interview à Radio Canada Amir Hassanpour, qui enseigne le Moyen-Orient à l'Université de Toronto. Neda serait plutôt une «janbakteh», précise-t-il, un terme non religieux pour quelqu'un qui a perdu sa vie.

L'enjeu n'est pas simplement sémantique. Le statut de martyr est révéré dans l'islam chiite: au moment de la révolution islamique de 1979, les processions du 40e jour de deuil de manifestants tués sont devenus des étapes importantes dans l'élan qui a renversé le Shah. Le 40e jour de deuil de Neda tombera le 30 juillet. Le Conseil des Gardiens a annoncé que Mahmoud Ahmadinejad serait investi par le Parlement entre le 26 juillet et le 19 août.

Cécile Dehesdin

(Photo: capture d'écran de la vidéo)

[Lire nos analyses sur la situation en Iran: «Ce que peuvent les femmes», par Anne Applebaum, «Les Iraniens ne veulent plus d'Ahmadinejad», un entretien avec le porte-parole de Mir Moussavi, L'Europe plus ferme que l'Amérique par Daniel Vernet, Faire passer le mot par un journaliste de Slate.com coincé dans son bureau iranien, ou La non-preuve par les maths sur le trucage de l'élection.

Et tous nos articles sur l'Iran ici.]

Cécile Dehesdin
Cécile Dehesdin (610 articles)
Rédactrice en chef adjointe
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