Les écoles alternatives, tout un programme?

La rentrée scolaire dans une école de la région parisienne, le 4 septembre 2012. REUTERS/Charles Platiau.

La rentrée scolaire dans une école de la région parisienne, le 4 septembre 2012. REUTERS/Charles Platiau.

Montessori, Steiner, Freinet: les écoles alternatives affirment séduire de plus en plus de parents. Dans le cadre de la loi sur la refondation de l'école, elles ont transmis leurs propositions au gouvernement, mais déplorent ne pas être écoutées.

Les écoles alternatives? On imagine vaguement ce qu’elles sont. Une espèce de création utopique post soixante-huitarde, mêlée à un système d’enfant-roi.

Si ces établissements ont parfois du mal à se dépêtrer des clichés qui leur sont accolés, et s'il est parfois difficile, faute d'études officielles, de cerner la mise en pratique de leurs méthodes, ils affirment en tout cas séduire de plus en plus de parents, qui y trouvent une solution aux carences de notre système éducatif.

Sur environ 20.000 élèves du primaire scolarisés dans le primaire hors-contrat, les écoles Steiner affirment en accueillir environ 2.500. Du côté des écoles Montessori, on avance le chiffre de 3.500 élèves accueillis dans les écoles reconnues. Sans oublier la méthode Freinet, qui est elle pratiquée par des enseignants du public.

Système de notation particulier, rythme adapté à l’enfant, classes multi-âges... leur mode d’enseignement se présente comme centré sur l’épanouissement des élèves. Dans le cadre de la réforme actuelle de l'école, Montessori, Steiner et Freinet ont présenté leur feuille de route au gouvernement (sous forme de liste de propositions ou, pour Montessori, d'une plate-forme commune avec d'autres acteurs) lors de la concertation réunissant les différents participants du système scolaire. Sans, affirment-ils, que leurs leçons soient vraiment entendues.

Leçon n°1: l’enfant au centre de la méthode

Parce qu’à Montessori, «l’enfant est au centre des préoccupations», Patricia Spinelli, la directrice de l’Association Montessori France (AMF), souhaite maintenir les élèves dans une logique de réussite plutôt que de compétitivité. Depuis quarante ans, elle pratique la pédagogie conçue par la médecin italienne éponyme.

Le concept? Permettre à l’élève de réaliser un apprentissage à son rythme grâce à la mise à disposition d'un matériel spécial, constitué de nombreux jeux et jouets en bois. Selon Maria Montessori, «l’enfant n’est pas un vase que l’on remplit, mais une source que l’on laisse jaillir». Autrement dit, le maître doit seulement l’accompagner car «le travail personnel de l’enfant l’amène à réfléchir sur ses propres actions».

C’est le point de rupture avec l’Education nationale. «Notre démarche est totalement inverse de celle des écoles qui respectent un programme sans tenir compte de la croissance de l’enfant», résume Patricia Spinelli.

Même son de cloche du côté d’Henri Dahan, délégué général de la fédération Steiner-Waldorf:

«L’Education nationale propose un programme incomplet, nous menons une pédagogie avec un esprit d’élargissement.»

D’où leur proposition d'alléger ce programme au profit d’approches multiples pour élever le niveau général et renforcer l’égalité des chances. L’idée est de développer l’humain au-delà de l’apprentissage des connaissances à travers des activités pratiques et artistiques (arts plastiques, musique, poésie, jardinage...).

L’enseignant, lui, occupe une large place dans le travail de découverte des élèves. Dans une ambiance souhaitée familiale, le professeur principal suit la même classe jusqu’à son entrée au collège.

Mélange de spiritualité et de savoirs, l’éducation passe par l’approche anthroposophique du penseur Rudolf Steiner. Un caractère spirituel qui a parfois valu à l’école d’être classée parmi les mouvements sectaires. 

Leçon n°2: valoriser la réussite

«Nous sommes facilement catalogués», reconnait Thomas Klug, ancien de la Steiner. Pourtant fier de sa formation, ce designer parisien déplore le manque d’ouverture de l’opinion publique comme celui de l’Education nationale, «où les enfants sont mis dans des boites, formatés et préparés pour coller aux débouchés».

C’est le paradoxe des écoles Steiner selon Henri Dahan. Malgré leurs apprentissages axés sur la vie réelle, elles restent en marge du système. «Nous semblons être un milieu à part mais nous ne demandons qu’à collaborer avec l’Education nationale», insiste le directeur de l’Institut.

La réussite peut-elle naître de ces différences? Anne Willi en donne pour preuve sa propre expérience. Intégrant une école de mode après avoir passé toute sa scolarité chez Steiner, elle est aujourd’hui chef de son entreprise de stylisme: «Dans ce milieu pourtant très compétitif, je me suis sentie sûre de moi tandis que les autres paniquaient, se remémore-t-elle. L’école m’a permis d’être confiante et d’aller au bout de mes projets. A Steiner, il faut d’abord faire pour apprendre.»

Le prix de cette réussite s'échelonne de 1.500 à 3.500 euros par an et par enfant selon l'établissement. Il en va de même pour les écoles Montessori, qui tournent autour de 3.500 euros l'année. A ce tarif, les écoles, involontairement, paient leur image élitiste. 

Leçon n°3: former au métier d’enseignant

La méthode Freinet, elle, souhaite toucher le plus grand nombre. Si former l’enseignant reste dans la logique de toutes les pédagogies, c’est ici dans l’idée de combiner exigences de la pratique et savoirs scientifiques en matière d’apprentissage.

A la différence de Montessori ou Steiner, la méthode s’applique dans les écoles publiques, où elle est enseignée au bon vouloir des instituteurs. Ils seraient 10.000 formés à cette pédagogie et il arrive parfois qu’une école entière la pratique.

La maternelle Jean-Moulin, dans l’Aube, est l’une d’elle. Christian Rousseau, président de l'Institut coopératif de l'école moderne (ICEM) de la pédagogie Freinet, qui y enseigne à des enfants de ZEP, fait de la créativité, de la coopération et de l'autonomie les piliers de l’organisation de sa classe. «Ici, les parents ne connaissent pas forcément le nom de notre méthode mais sont contents des résultats», s’enthousiasme-t-il. 

Une réussite de ses méthodes qu’il aimerait aussi que l’Etat considère. Comme, par exemple, leurs propositions de passer à une semaine de 5 jours, de l’absence de notation et de l’importance d’un travail individualisé et personnalisé pour l’élève.

Leçon n°4: diffuser les leçons n°1, 2 et 3?

Le ministère, lui, n’entend pas se laisser dicter la leçon «de méthodes concernant très peu d’établissements». Même si, ces dernières années, ces écoles sont en développement. On compte une centaine d'écoles Montessori en France et il y en aurait davantage sans le manque de moyens financiers pour les créer. Et de huit écoles Steiner il y a vingt ans, on en dénombre aujourd’hui une vingtaine. 

«Nous ne savons plus que faire des demandes d’inscriptions, assurent la directrice de l’AMF et l’Institut Steiner. Nous devons en laisser sur le carreau». Un succès qu'ils attribuent à «l’échec de l’Education nationale face aux parents qui souhaitent voir leurs enfants heureux». 

Finalement, être «alternatives» fait aussi leur jeu. «Elles ne sont pas victimes d’ostracisme et désirent conserver leur statut. Pendant longtemps, elles ne souhaitaient pas être considérées par les institutions. Elles jouent la carte de la singularité», explique Michel Lussault, directeur de l’Institut français de l’éducation. S'il admet ne pas avoir conduit d’études sur les écoles alternatives (seule exception, le laboratoire d’éducation travaille actuellement sur l’école Freinet de Vence), il constate simplement «une sorte de position d’inconfort relatif face à ces pédagogies que l’Etat ne place pas au centre de ses priorités».

Et le constat est plus tranché encore du côté de l'ancien député UMP Jean-Marc Nesme, unique politique à avoir fait entendre sa voix sur le sujet en soulevant la question de la reconnaissance de ces écoles par l’Etat. Aujourd’hui, il regrette toujours «l’autisme du ministère de l’Education nationale, qui reste sourd à toute ouverture. Dans l’intérêt de l’enfant, toutes les alternatives devraient être prises en compte».

Sans succès: il n’y a pas eu de surprise dans le projet de loi pour la refondation de l’école adopté à l’Assemblée nationale. Les écoles alternatives restent en lisière du système éducatif.

Sarah Vernhes