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Pakistan: l'arrestation de Pervez Musharraf menace-t-elle les élections?

Françoise Chipaux, mis à jour le 22.04.2013 à 14 h 15

L'armée va-t-elle laisser les juges décider du sort de leur ex-chef et ex-dictateur?

Pervez Musharraf, le 20 avril 2013, escorté alors qu'il quitte le tribunal, à Islamabad. REUTERSTanveer Ahmed

Pervez Musharraf, le 20 avril 2013, escorté alors qu'il quitte le tribunal, à Islamabad. REUTERSTanveer Ahmed

Onze ans tout puissant dictateur militaire, l’ex-général-président Pervez Musharraf est en détention au Club de la police d’Islamabad et saura dans les prochains jours le sort que lui réservent les juges qu’il avait lui-même si mal traités. A trois semaines des élections législatives qui marqueront la première transition démocratique de l’histoire du Pakistan, l’arrestation de l’ancien chef de l’armée est une nouvelle ombre sur une campagne électorale marquée par de nombreux et sanglants attentats.

Beaucoup d’accusations pèsent sur l’ex-président Musharraf. Le Sénat veut le voir jugé pour «haute trahison», pour avoir à plusieurs reprises subverti la Constitution. Il est aussi accusé d’avoir démis et détenus des dizaines de juges lors de la déclaration de l’état d’urgence en novembre 2007 et de complicité dans l’assassinat de l’ex-Premier ministre Benazir Bhutto et celui du vieux chef nationaliste baloutche, Akbar Bugti.

Cette arrestation place l’armée dont le chef actuel, le général Ashfaq Parvez Kayani, a été nommé par l’ex-président, dans une situation délicate. Depuis qu’il a pris les rênes de l’institution la plus puissante du pays, le général Kayani s’est efforcé de ne pas mêler l’armée au pouvoir politique, ce qui ne veut pas dire qu’il a abdiqué tout pouvoir. L’armée reste en gros maitre des relations avec les Etats-Unis, l’Inde et l’Afghanistan et tout en luttant contre les extrémistes islamistes qui la combattent soutient toujours ceux qu’elle estime pouvoir lui être utile. Elle garde aussi la haute main sur tout ce qui touche au nucléaire. Mais dans ces limites, le général Kayani a laissé se dérouler le processus démocratique, le gouvernement PPP (Parti du peuple pakistanais) étant le premier à accomplir le mandat normal de cinq ans.

Musharraf n'a pas agi seul

Laisser son ex-chef aux mains de juges qui prennent aussi leur revanche sur l’ex-dictateur pourrait être dangereux, tant dans quantité des actes qui lui sont reprochés l’ex-président n’a pas agi seul. Un certain nombre de responsables, y compris dans l’armée et les services de renseignements, pourraient donc se voir impliquer d’une manière ou d’une autre. L’activisme judiciaire qui secoue le Pakistan n’est pas toujours irréprochable.

Intervenir maintenant alors qu’un gouvernement intérimaire est en place et que les élections approchent, remettrait en cause la neutralité proclamée de l’armée. Celle-ci a bien tenté de convaincre Pervez Musharraf de ne pas revenir au pays après plus de quatre ans d’exil mais en vain. Absent depuis longtemps, entouré de sycophantes tout aussi ignorants des nouvelles réalités du pays, l’ex-président qui s’est toujours vu en «sauveur» du Pakistan a visiblement très mal jugé l’opinion. Son arrivée très discrète à Karachi était une indication de son peu de popularité et il se savait attendu par des juges qu’il a humiliés à plusieurs reprises au temps de sa puissance.

Reste à savoir maintenant jusqu’où iront les juges. «Le Pakistan franchira une barrière psychologique si la justice suit son cours contre un ancien dictateur militaire», écrit l’organisation non gouvernementale Pildat qui œuvre pour la démocratie. «Au-delà des troubles, le procès (de l’ex-président) a le pouvoir de transformer l’avenir et de fermer la porte à toute future intervention militaire», écrit-elle encore. Le Pakistan a été gouverné pendant plus de la moitié de son existence par les militaires qui gardent jusqu’à aujourd’hui une influence prépondérante.   

Les cinq ans de gouvernement du PPP n’ont toutefois pas convaincu nombre de Pakistanais des bienfaits de la démocratie. L’état déplorable de l’économie, la crise énergétique qui prive des millions de foyers d’électricité, la corruption sans limite et l’insécurité croissante sont les vraies préoccupations des Pakistanais. Et pour résoudre ces problèmes, les jeunes Pakistanais de 18 ans à 29 ans, soit à peu près la moitié de la population, interrogés dans un sondage du British Council, répondent à 32% que l’armée et à 38% que la charia (la loi islamique) sont les plus susceptibles de réussir.

Un message fort que le prochain gouvernement devrait prendre en compte. La chute d’un ex-dictateur militaire ne résoudra pas les problèmes.

Françoise Chipaux  

Françoise Chipaux
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