Life

François Jacob, un humaniste devenu généticien

Jean-Yves Nau, mis à jour le 22.04.2013 à 10 h 09

Médecin, biologiste, généticien, écrivain, académicien, compagnon de la Libération: le prix Nobel de médecine 1965, disparu vendredi à l'âge de 92 ans, a eu une vie hors du commun au service de la science et de la liberté.

François Jacob en habit d'académicien, le 10 février 2000. REUTERS/John Schults.

François Jacob en habit d'académicien, le 10 février 2000. REUTERS/John Schults.

Par sa stature, son regard, son passé, c’est peu dire que l’homme impressionnait. On pouvait aussi assez vite tomber sous le charme de son intelligence, son sourire et son humour ravageurs.

Avec François Jacob, disparu vendredi 19 avril, s'éteint le dernier représentant d’une époque: celle où la recherche scientifique était compatible avec le souvenir de ses humanités; où le savant pouvait avoir le souci conjoint de la vérité biologique et de la santé publique. Avec lui disparaît aussi le dernier des hommes qui contribuèrent de manière remarquable, dans la deuxième partie du XXe siècle, à une révolution: celle de la relecture, génétique, du vivant après la découverte, en 1953, de la structure en double hélice de l’ADN.

Mais François Jacob fut aussi celui qui accepta, quarante ans plus tard, de remettre en question les convictions théoriques qu’il avait développées au lendemain de son prix Nobel dans La Logique du vivant, une histoire de l’hérédité (Gallimard, 1970), l’un de ses ouvrages devenu culte, au même titre que Le Hasard et la Nécessité (Le Seuil, 1970) de son collègue et ami Jacques Monod.

Une vie marquée par la Seconde Guerre mondiale

François Jacob naît le 17 juin 1920 à Nancy. C’est au lycée Carnot de Paris qu’il fait sa scolarité avant de d’inscrire en faculté de médecine. Ambition affichée: devenir chirurgien.

La Seconde Guerre mondiale en décidera autrement. Il n’a pas fini sa deuxième année de médecine qu’il quitte Paris pour Londres, où il rejoint les Forces Françaises Libres et le Service de santé des armées. Officier, il participe aux opérations miltaires de Libye et de Tunisie. Première blessure.

Membre de la deuxième DB, il est à nouveau blessé, grièvement, lors de la campagne de Normandie en août 1944. Il est alors contraint à passer sept mois à l’hôpital d’instruction des armées du Val-de-Grâce puis à faire une croix sur son désir de chirurgie. Celui qui deviendra Compagnon de la Libération reprend ses études de médecine et les achève en 1947 avec une thèse consacrée à un antibiotique, la thyrothricine, découvert en 1939 par René Dubos (1901-1982), autre chercheur français à la carrière atypique.

En 1950, il entre à l’Institut Pasteur de Paris dans le laboratoire d'André Lwoff (1902-1994), où il rencontre Jacques Monod (1910-1976). Ces trois hommes aux personnalités brillantes et complémentaires obtiennent dès 1965 le Nobel de médecine et physiologie pour leurs découvertes des mécanismes génétiques responsables des échanges de gènes entre les bactéries.

Rencontre de hasard

Cette nouvelle compréhension du vivant ouvrira la voie à la découverte du rôle de l’ARN «messager» (maillon essentiel de la transcription de l’information biologique) et des techniques du génie génétique. Plus encore, elles conduiront Jacob et Monod à élaborer des théories rendant compte de l’unicité des différentes formes du vivant.

La rencontre des ces trois hommes dut beaucoup au hasard sinon à une forme, collective, de sérendipité, comme l'écrivait le Dr Claudine Escoffier-Lambiotte dans Le Monde daté du 15 octobre 1965:

«Peut-être est-il permis de souligner qu'aucun des trois prix Nobel français n'a jamais passé les fameux concours qui sont, paraît-il, l'orgueil de notre médecine, Peut-être est-il permis de rappeler que l'Institut Pasteur est un institut privé; et peut-être aussi est-il permis de citer cette réflexion de François Jacob lors de sa leçon inaugurale: "Dans les couloirs, j'ai appris le goût de l'équipe qui surpasse toujours les individus, en industrie, en ingéniosité, en faculté d'invention... J'ai même appris qu'il était possible d'être en retard d'une science, tout aussi bien que d'une guerre, avec les travaux d'André Lwoff et de Jacques Monod. Notre pays a eu la chance de participer au premier rang à l'éclosion d'une discipline nouvelle. Mais, alors que chaque année leurs laboratoires accueillaient une pléiade des plus brillants chercheurs étrangers, pendant longtemps on n'y rencontra aucun étudiant de nos universités."»

Directeur de laboratoire, chef du premier service de génétique cellulaire de l’Institut Pasteur, titulaire de la chaire de génétique cellulaire créée pour lui au Collège de France, François Jacob connut tous les honneurs internationaux d’une carrière scientifique marquée par l’attribution du Nobel à l’âge de 45 ans.

Membre de l’Académie des sciences et élu (en 1996) membre de l’Académie française, il ne resta pas dans ce rôle convenu. Il y eut ses ouvrages de réflexion sur les avancées de la biologie, dont Le Jeu des possibles, essai sur la diversité du vivant (Fayard, 1981) et son autobiographie La Statue intérieure, publiée en 1987 aux éditions Odile Jacob, maison créée par sa fille. Il y eut aussi ses différents engagements humanistes.

Définir les frontières du possible, donc du réel

Pour François Jacob, la mission de la science était, sur le fond, de définir les frontières du possible, c'est-à-dire celles du réel. Loin des extrapolations à haut risque de Monod, il estimait qu’il convenait de laisser aux rêves et aux mythes le rôle qui est le leur et que jamais elle ne pourrait revendiquer: donner un sens à la vie et à la mort des hommes, fournir des justifications morales à leurs comportements et des doctrines explicatives à l’univers qui est le nôtre.

Sa curiosité et son refus des dogmes scientifiques stérilisants l’avait conduit à accepter sans difficulté ni fausse pudeur la proposition que Michel Alberganti et moi lui fîmes en 2004, pour Le Monde et France Culture, d’un long échange radiophonique avec Pierre Sonigo. Ce dernier était le coauteur (avec Jean-Jacques Kupiec) de Ni Dieu, ni Gène (Le Seuil, 2000), dans lequel ces deux généticiens s’élevaient contre la dictature montante du «tout-génétique» et le réductionnisme mortel qui lui est associé.

Sonigo le contestataire face à François Jacob. Le relativiste opposé à celui dont les travaux avaient contribué à l’idée selon laquelle le déroulé de la molécule d’ADN dans les cellules de tous les organismes vivants constituait le «Livre de la Vie»?

François Jacob reconnut alors, avec une rare élégance, qu’il s’était pour partie trompé. Non, il ne suffisait pas de décrypter le génome d'un virus ou d’une bactérie pour percer tous les mystères de son fonctionnement. Non, il n'est pas possible de reconstruire un organisme vivant à partir de sa décomposition génétique.

Ce qui pour autant ne remettait nullement en cause la réalité de ses découvertes et l’essentiel du cadre conceptuel qu’il avait contribué à établir. Tout au plus cela en limite-t-il la portée et rend caduques les extrapolations auxquelles certains, Jacques Monod notamment, avaient cru pouvoir céder dans l’enthousiasme d’une génétique alors triomphante comme avait pu l’être la découverte de l’énergie nucléaire.

«Pourquoi nous en étions arrivés là»

Cent cinquante ans après la leçon prophétique du moine Johann Gregor Mendel (1822-1884) sur le pourquoi de la couleur des petits pois, et un demi-siècle après le Nobel de médecine décerné à un trio de chercheurs français hors des normes, la mort de François Jacob vient éclairer ce qu’est devenue la science génétique.

D’un point de vue fondamental, loin de simplifier la lecture de la vie, elle ne cesse, avec l'épigénétique, de la compliquer à l’extrême, redonnant sa chance au hasard, à l’acquis, voire à l’hypothèse d’un divin. A l’opposé, l’usage qui en est fait au quotidien a conduit à de multiples application nullement thérapeutiques (de la création de végétaux et d’animaux génétiquement modifiés au diagnostic prénatal des embryons humains) qui sont loin de faire consensus.

De ce seul point de vue, la disparition de François Jacob met cruellement en lumière la nécessité de renaissance d’un  véritable travail de vulgarisation de la science, de traduction auprès du plus grand nombre de ses postulats et de ses avancées, de ses vertiges, de ses cauchemars, de ses promesses.

En 2004, François Jacob disait de sa Logique du vivant de 1970:

«J'ai écrit ce livre parce que le Nobel marquait une étape et parce que je n'avais pas grand-chose à faire et que ce bouquin m'occuperait. Cela m'amusait aussi d'écrire cette histoire de la biologie après les travaux des années 1950 et 1960 qui avaient renouvelé cette science. Je n'ai pas lu les autres histoires de la biologie mais j'ai lu ceux qui avaient fait de la biologie et j'ai appris beaucoup de choses. Au fond, ce qui m'intéressait à ce moment-là, c'était de comprendre pourquoi nous en étions arrivés là.»

Le propos n’a rien perdu de son actualité. Qui reprendra le flambeau que tint François Jacob?

Jean-Yves Nau

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Journaliste
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