France

Le pouvoir n'est pas à prendre

Jean-Marie Colombani, mis à jour le 22.04.2013 à 9 h 09

En politique, la faiblesse d’un pouvoir est toujours exploitée. C’est ce qui se produit logiquement contre François Hollande à travers la politisation des manifestations contre le mariage gay. Mais remettre en cause la légitimité d'un pouvoir issu des urnes il n'y a même pas un an, c'est bafouer notre démocratie.

Manifestation du 21 avril à Paris contre le mariage homosexuel. REUTERS/ Jacky Naegelen.

Manifestation du 21 avril à Paris contre le mariage homosexuel. REUTERS/ Jacky Naegelen.

Comme il était prévisible, la mobilisation contre le mariage et l’adoption pour les couples homosexuels ne faiblit pas. Claude Bartolone, le président de l’Assemblée nationale (qui s’est distingué en partant en guerre contre les mesures de transparence demandées aux élus par le président de la République), a fait référence à l’exemple espagnol. Il a rappelé que les protestations lors de l’élaboration de la loi autorisant le mariage pour les homosexuels avaient rassemblé en Espagne des foules encore plus considérables que celles qui se sont déjà réunies et s’apprêtent à le faire de nouveau en France.

L’opinion française n’y avait guère prêté attention, mais les mobilisations en Espagne avaient été impressionnantes, là aussi encouragées par l’Eglise catholique. Qu'en reste-t-il aujourd’hui? Une application de la loi qui est entrée progressivement dans les mœurs et que le gouvernement de droite de Mariano Rajoy, qui a succédé au socialiste Zapatero, n’a pas remise en cause. Il n’est pas illégitime de penser qu’il puisse en aller de même en France et que, passée cette vague de protestations, le «mariage pour tous» fera partie de nos acquis.

Politisation et radicalisation

Pourtant, comparaison n’est pas raison: la situation en France est plus complexe et plus grave car la protestation s’est non seulement radicalisée mais aussi politisée. Le mot d’ordre n’est plus ni d’amender ni de retirer le texte, mais se transforme progressivement en une protestation tous azimuts dirigée contre François Hollande. Des députés ont d’ailleurs exprimé, notamment Henri Guaino, ancien conseiller spécial et toujours proche de Nicolas Sarkozy, ce que pourrait être le mot d’ordre du prochain grand rassemblement, annoncé pour le 5 mai prochain: la démission du Président.

Cette politisation a été permise par une accumulation de mécontentements et par la situation de grande faiblesse politique de François Hollande, que traduisent les enquêtes de popularité. Au dernier baromètre de l’Ifop pour le JDD, l’insatisfaction à l’égard du chef de l’Etat, un an après son élection, est légèrement supérieure à celle de Nicolas Sarkozy après quatre ans de mandat…

Cette faiblesse est due au fait que, très vite, François Hollande a été privé des deux arguments clés de son succès: l’apaisement et l’équité. Le climat apaisé qu’il avait promis n’aura duré que quelques jours à peine car, d’entrée de jeu, l’opposition, puis très vite les médias, ont hystérisé le débat.

C’est Marcel Gauchet, le rédacteur en chef de  la revue Le Débat, qui dénonce dans Le Point «le jeu pourri entre médias et politique, fait de complicité/compétition». Cette attitude, d’emblée radicale de la part de l’UMP, était non seulement le résultat d’une contrainte interne (la lutte Copé/Fillon) et externe (la compétition avec le Front national), mais surtout la réponse à la volonté de son propre électorat.

Ce qui est frappant, c’est que dès son élection, François Hollande s’est trouvé en butte à l’hostilité inentamée de l’électorat de Nicolas Sarkozy. S’est ensuite ajoutée la surenchère de l’extrême gauche et de Jean Luc Mélenchon. Si bien que Hollande s’est rapidement trouvé ramené aux frontières du parti socialiste, ce qui l’a bien sûr éloigné de la mission de  «rassemblement» qu’il s’était assigné. 

Fièvre fiscale

Dans le même temps, le mot d’ordre de sa campagne, à savoir «le redressement dans la justice», a été vidé de son contenu. C’est, à mes yeux, le moteur numéro un de l’hostilité qu’il rencontre: la fièvre fiscale s’est emparée du pays.

François Mitterrand professait qu’il fallait le moins possible toucher aux impôts parce que, même lorsqu’ils baissent, les Français ont le sentiment qu’ils augmentent. Ces derniers avaient entendu du candidat Hollande la promesse d’une grande réforme fiscale. Le rêve, en quelque sorte, d’un «grand soir» fiscal. Traduisez: c’est aux autres, et notamment aux plus riches, de payer.

Il ne fait aucun doute que les efforts qui sont demandés, et que François Hollande a lui même qualifié de «sérieux», touchent en priorité les catégories les plus aisées. Mais le gouvernement a, d’entrée de jeu, perdu la bataille en annonçant que «90%» des contribuables ne seraient pas touchés par les trains d’augmentations d’impôts et de taxes de toutes sortes qui avaient été décidés.

L’idée n’est pas ici de contester qu’il faille trouver les moyens, y compris fiscaux, pour remplir les caisses lorsque celles-ci sont vides. Et François Hollande les a trouvées vides. Mais il était illusoire et dangereux de prétendre que neuf Français sur dix seraient épargnés.

L’impression qui domine donc aujourd’hui est qu’il y a sans cesse plus de taxes, lesquelles touchent tout le monde, sans qu’aucune perspective concrète d’amélioration de la situation du pays soit encore perceptible. L'argument de l'équité a ainsi lui aussi volé en éclat.

On a donc une droite et une extrême droite mobilisées, une extrême gauche qui pousse au «grand soir», le vrai, et un électorat de gauche qui doute. Ajoutez-y l’affaire Cahuzac, qui est bien sûr un objet de scandale, et vous avez le résultat record de l’Ifop.

Une situation dangereuse pour la démocratie

En politique, il n’arrive jamais que la faiblesse d’un pouvoir ne soit pas exploitée. C’est fort logiquement ce qui se produit contre François Hollande à travers la politisation des manifestations contre le mariage gay.

Mais il arrive aussi que les opposants aient la tentation de pousser leur avantage trop loin. Et ils sont en train d’y céder, créant ainsi une situation objectivement dangereuse pour le pays comme pour ses mécanismes démocratiques. Dans un contexte qui devient haineux et dans lequel on cherche en vain les voix de droite modérées ou plus simplement sages, il n’est pas anodin d’entendre un Jean-Pierre Raffarin, ancien Premier ministre, celui-là même qui mettait en garde l’opposition en lui demandant de ne pas «souffler sur les braises», évoquer aujourd’hui «la chienlit». Comme si le pouvoir était à prendre puisque la référence est explicite à une période, mai 1968, qui avait vu le général de Gaulle lui même vaciller.

Il n’est pas davantage anodin de constater que, pour sortir d’un climat qu’il juge lui-même irrespirable, celui qui est censé porter l’opposition centriste à l’intérieure de la droite, Jean-Louis Borloo, ne voit d’autre issue que la dissolution de l’Assemblée nationale. Tandis que la version des plus proches de Nicolas Sarkozy, comme Henri Guaino, est celle qui évoque le départ du Président, et que Nadine Morano continue d’annoncer le retour de son prédécesseur à la faveur d’événements graves qui saisiraient le pays.

La droite modérée a disparu

Cet emballement politique pose des questions: jusqu’où l’UMP veut-elle et peut-elle aller dans un scénario de crise? Elle appelle, par la voix de son président Jean-François Copé, à manifester en masse. Pour déboucher sur quel mot d’ordre? Et de quelle opposition s’agit-il? De quelle droite allons-nous hériter?

Car voilà des opposants qui se rassemblent dans la rue, dans un mot d’ordre de refus, d’exclusion de la loi commune, au prétexte de l’orientation sexuelle d’une minorité. Et qui, sur cette base, s’allient à l’extrême droite, celle de Marine Le Pen mais, aussi et surtout, celle bien plus radicale de groupuscules extrêmistes et intégristes,

C’est ainsi que tombe sous nos yeux la dernière barrière qui pourrait faire obstacle, demain, à des alliances électorales entre l'UMP et le FN, lesquelles sont désormais souhaitées par une majorité des sympathisants UMP. Lesquelles également commencent à s’organiser, au moins au sud de la France, à l’occasion des élections municipales.

A cet emballement politique donc, il faut ajouter d’autres éléments qui touchent cette fois à la sphère économique: c’est la probable victoire, pour la présidence du Medef, du candidat Pierre Gattaz, qui a les faveurs de l’UMP, en lieu et place de Laurence Parisot, qui avait joué le jeu de la négociation avec le gouvernement; c’est la FNSEA qui, soudain, change de ligne; ce sont des patrons plus politisés que d’autres qui ne prennent plus la moindre initiative en attendant, disent-ils, la résolution de la crise politique.

Comment expliquer en effet, autrement que par des éléments politiques, une partie de la paralysie qui touche les milieux de l’économie alors qu’ont été mis sur pieds deux grands dispositifs, l’un en faveur de la compétitivité, l’autre réformant et assouplissant le marché du travail, deux points pourtant essentiels pour qui voudrait aider la France à se relancer.

Cela a été dit et répété ici même: le Président et son gouvernement ont commis une erreur fondatrice au début du quinquennat, en confondant riches et entrepreneurs. Si bien qu’en stigmatisant les uns, ils ont découragé les autres.

Mais depuis, des signes ont été donnés, y compris concrets. Il faudra sans doute en trouver d’autres car ce sont eux, les chefs d’entreprises, qui pourront faire que, ici et maintenant, l’activité et l’emploi repartent.

Mais ce n’est qu’une partie de la réponse. Sous la Ve République, le Président n’est jamais désarmé, même lorsqu’il est assiégé. Et quoiqu’en pensent les «jusqu'au-boutistes», les Français n’aiment pas que l’on ajoute une crise politique à la crise économique et sociale.

A charge pour le Président en question de trouver les bonnes parades, les bonnes réponses et le moment judicieux pour les mettre en oeuvre. Mais ceci est une autre histoire…

Jean-Marie Colombani

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